Terriennes

En France, le Mondial de l'Automobile 2018 se conjugue au féminin

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TV5MONDE | Reportage P. FÉRUS • R. LESCAUT / M. MORMIL

Pour son 120ème anniversaire, le Mondial de l'Automobile de Paris inaugure l'"An I" de sa version Mondial & innovations. L'exposition mobilité, et l'exposition moto rejoignent cette année, le grand rendez-vous parisien. L'apport grandissant des femmes dans les secteurs de la mécanique et de l'intelligence dans l'automobile est, enfin, mis en lumière.

Briser les barrières.
 
Valérie Brusseau, cheffe ingénierie (Renault)
Valérie Brusseau, cheffe ingénierie (Renault)
Le Mondial de l'Automobile 2018 de Paris estime qu'il est temps que les femmes prennent la place qui leur revient dans ce secteur trop longtemps considéré comme la chasse-gardée des hommes. "60% des actes d'achat de véhicule sont décidés ou influencés par des femmes" dit Valérie Brusseau. Cette cheffe de service Ingénierie chez Renault s'est longtemps considérée comme un OVNI.

Cette voie, un peu trop technique n'était pas de prime abord, ce que ses parents avaient vu en elle. "Ma soif de comprendre et l'impertinence de la jeunesse m'ont poussé vers cette voie", dit-elle sur la scène du "Mondial Women". C'est la première conférence du genre. En marge du grand rendez-vous parisien de l'Automobile, elle fait le point sur les réussites féminines dans ce domaine. Sur les parcours. Sur les combats à mener, également.

Des trajectoires différentes, mais tant de points communs

Aurélie Hoffman, blogueuse & pilote moto
Aurélie Hoffman, blogueuse & pilote moto

Dr. Agnès Poulbot est experte en conception chez Michelin. Cette jeune quinquagénaire est elle aussi, là où on ne l'attend pas.

"Créér des objets, les voir naître et s'émerveiller de regarder les clients les utiliser" c'est le leitmotiv de cette mère de famille, - cinq enfants- attachée à une vie en province, plutôt qu'à Paris. Une passionnée de sciences, qui a été à l'origine du pneu auto-régénérant, qui retrouve sa struture d'origine malgré l'usure.
Elle est bien consciente de la condition des femmes et du regard posé sur elles.

Il faut parvenir à une mixité hommes/femmes dans un maximum de disciplines. Certains sports mécaniques notamment, peuvent le permettre ...


Aurélie Hoffman, blogueuse & pilote moto

Dr. Agnès Poulbot, mathématicienne (Michelin)
Dr. Agnès Poulbot, mathématicienne (Michelin)

Quand l'Office Européen des Brevets, lui décerne, cette année (NDLR : 2018) le prix de l'Inventeure de l'année, elle est déçue de constater que les journalistes ne n'intéressent qu'au fait qu'elle soit une femme qui gravite dans un milieu plutôt masculin. "Dans le monde, moins d'un tiers des chercheurs sont des femmes, mais en France, la moitié des bacheliers en filière scientifique sont des... bachelières" souligne Agnès Poulbot. "Une fois à l'université, qu'elles ne sont plus que 34% dans ces cursus. Où sont passées les 16% restantes ?" regrette-t-elle.

Pour elle, il y a des mécanismes de découragement qui poussent les jeunes femmes vers des filières jugées moins masculines. De son côté, Valérie Brusseau, ne veut surtout pas opposer les sexes. Cette cadre de Renault ne voit pas de différence de fond entre femmes et hommes quand il s'agit d'acheter une automobile. "Les critères d'appréciation ne sont pas genrés !" dit-elle. "Il se trouve qu'ils ne sont juste pas classés dans le même ordre !" Et d'ajouter, une tendance : "les femmes vont préférer une voiture d'abord pratique, et sécurisée avant de s'intéresser au style. Les hommes visent d'abord le style et un effet statutaire !"

La clé est là. "Si le véhicule n'a été conçu que par des hommes qui ne savent pas mélanger les ingrédients susceptibles de déclencher l'acte d'achat, alors on se prive d'un vrai potentiel" conclut-elle.

S'appuyer sur le droit pour renverser les préjugés

À cette valeur ajoutée, Saran Diakité Kaba, évoque également l'impatience. Cette jeune designer chez PSA a elle aussi, été plusieurs fois distinguée. Prix de l'innovation aux Trophées 2016 des femmes de l'Industrie. Prix Femme de l'année 2017 de WAVE (Women And Vehicles in Europe). Elle aime citer un rapport du Forum Économique Mondial, paru en 2016. Un état des lieux de l'égalité salariale entre les hommes et les femmes. "Si rien n'est fait concrètement, il faudra 170 ans pour que nos arrières-arrières petites filles connaissent l'égalité homme/femme au travail" dit-elle. "Sommes nous prêtes à attendre, 2186 ?"

Quand mon époux a dû rester à la maison pour s'occuper de nos enfants. On a dit de lui, qu'il s'était "sacrifié". On ne dit jamais ça d'une femme...

Monique Danielou, vice-présidente chez Faurecia 
 

Saran Diakité Kaba souligne aussi la nécessité de croiser les thématiques. Le féminisme et le racisme s'appuient sur les mêmes mécanismes d'exclusion. Elle l'a expérimenté à plusieurs reprises, étant elle même, femme et noire. Quand elle se présente à un entretien d'embauche avec ses cheveux au naturel (NDLR : Pas lissés, pas défrisés, mais en afro), elle a décelé l'air médusé de recruteurs qui la regardait "droit dans les cheveux !" dit-elle avec un léger sourire.

Elle rappelle aussi que "le Code civil était lui-même misogyne quand il a été rédigé. Jusqu'en 1924, à l'école, les cours étaient discriminants. Couture pour les filles. Calcul/sciences pour les garçons !" Saran Diakité Kaba estime aujourd'hui que le droit est du côté des femmes. "Les combats du 20ème siècle sont derrière nous. Il faut prendre le pouvoir !" conclut-elle.

Pensons aussi à croiser les problématiques. Dans le monde de l'entreprise, le sexisme existe. Le racisme également et ça ne touche pas que les femmes !
Saran Diakité Kaba, designer automobile chez PSA
 

C'est aussi la position de l'association "Elles Bougent" (voir encadré)
"Sur les recrutements de jeunes diplômés, les constructeurs comme les équipementiers tournent autour de 25-30% de femmes, alors qu'il y a dix ans, on était plutôt à 10%", souligne Marie-Sophie Pawlak, la fondatrice de l'association.

Aurélie Hoffmann, ne se définit pas comme une féministe. Elle se dit, en revanche concernée par les droits des femmes et par les interdits qui leur sont imposés plus ou moins directement. Du haut de son mètre 56, cette femme hyperactive, "blonde et sexy" comme elle le souligne en effet-miroir, apparaît, de son propre aveu, aux yeux des autres comme un concentré de "clichés".

Ne rien s'interdire

Des études en pharmacie, des études de commerce, un passé récent de cheffe d'entreprise, mais aussi une passion pour le taekwando et les sports mécaniques.
 
Si vous êtes crédible, le plafond de verre, vous le briserez ! Et, au sommet, je vous l'assure... la vue est juste... magnifique !
Linda Jackson, Directrice générale de Citroën
La jeune femme - qui a aussi trouvé le temps d'être mère de famille -, est pilote moto. Elle tient aussi un blog sur le sujet et a participé plusieurs fois à la Women's Cup et aime à rappeler que la moto est unisexe. "Quand j'enfile mon casque et ma combinaison moto, personne ne sait que je suis une femme. Il y a juste ma couette qui apparaît un peu en dehors du casque. Un clin d'œil, un brin provocateur en direction des motards masculins", souligne-t-elle.
C'est d'ailleurs un de ses combats. Pour elle, l'instrument qu'est la moto fait l'interface qui gomme les différences.

L'importance de la crédibilité

Aurélie Hoffmann estime donc que les sports mécaniques ne devraient pas produire des compétitions séparées entre hommes et femmes. Rien ne le justifie. "On est pas dans un sport où les différences physiologiques prennent le dessus. Piloter une moto, c'est d'abord une question de talent."

Linda Jackson va elle, plus loin. Elle est l'une des rares grandes dirigeantes dans le milieu. Cette Britannique travaille dans cette industrie depuis maintenant quatre décennies. Elle y est arrivée un peu par hasard. Mais rien ne lui a été donné. Elle a fait ses armes au sein de MG Rover entre 1977 et 2004 avant d'intégrer Citroën en 2005.

Elle a pris les commandes de Citroën en juin 2014 en tant que directrice générale et a un mot à la bouche : Crédibilité. "Si vous êtes crédible, vous allez y arriver !" précise t-elle. "Il faut une dose de confiance en soi, et ça n'est pas une question femme/homme". Linda Jackson, souligne que c'est un combat perpétuel. Elle rappelle que depuis sa prise de fonction elle a engagé une dynamique de féminisation des postes-clé au sein de Citroën.

Elle a aussi veillé, pour ce Mondial de l'Automobile à ce qu'il y ait autant d'hôtes que d'hôtesses sur le stand Citroën. Histoire de renverser le cliché de l'hôtesse "plante verte" encore très présente il y a deux ans sur les différents stands des constructeurs, mais qui a quasiment disparu, pour cette édition 2018.
 

TÉMOIGNAGE : "Elles Bougent", une association qui suscite et stimule les vocations au féminin

Madeleine Aussudre, est ingénieur électronique dans l'Aérospatiale. Elle fait partie du réseau de "Marraines" de "Elles bougent" qui accompagnent des centaines de jeunes filles.

TERRIENNES : Comment sont sélectionnées les "Marraines" ?

Madeleine Aussudre : On cherche des parcours un peu atypiques. Des modèles de réussite. On présente nos études, nos métiers, nos expériences dans les lycées. On vend du "rêve". "Elles Bougent" a ce réseau pour ça !
Comment êtes-vous accueillies ?
M-A : En seconde, les lycéennes sont souvent timides. il y a souvent une honte à s'intéresser à la mécanique. Mais il suffit, parfois, qu'il y en ait une qui se lance pour tout débloquer. Quand à la fin de l'intervention, il y a des filles qui viennent nous dire qu'elles ont été inspirées, on est récompensée.
Vous ne vous intéressez qu'aux filles ?
M-A : Oui. C'est l'idée. Même si un ami à moi, (qui m'a accompagnée un jour venir) m'a dit au final, que selon lui, le point de vue des hommes ne peut changer sur le statut des femmes dans ces métiers que s'ils sont associés à un moment donné au processus.
P.F
A retrouver aussi, cet entretien avec Saran Diakité Kaba réalisé en mars 2018 à TV5MONDE