Terriennes

En France, les pionnières du cinéma muet enfin honorées

<p>Salomé (1923) réalisé par Charles Bryant et Alla Nazimova. Bien que productrice et interprête du film, son nom ne fut pas crédité en qualité de co-réalisatrice au générique.</p>

Salomé (1923) réalisé par Charles Bryant et Alla Nazimova. Bien que productrice et interprête du film, son nom ne fut pas crédité en qualité de co-réalisatrice au générique.

(Fondation Jérôme Seydoux-Pathé)

Jusqu'au 25 septembre 2018, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé propose un cycle de films muets réalisés par des femmes. Elles étaient scénaristes, réalisatrices, productrices, actrices. Ces pionnières audacieuses du 7ème art sont (enfin) réhabilitées. A découvrir.

dans
Il faut, toute affaire cessante, se rendre à la fondation Jérôme Seydoux-Pathé à Paris où a lieu un hommage inédit consacré aux Pionnières du cinéma muet.
(FV)

Le programme est une source de surprises et d'émotions. Et les choses, disons-le, ont été bien faites. A noter que cet hommage cinéphilique se double d'une exposition "Muses : portraits d’actrices (1930-1939)" où abondent affiches, photos et documents inédits sur les actrices françaises. Muses souvent amusées qui enflammèrent l'imagination des metteurs en scène, des affichistes et des journalistes.

Dans la salle de cinéma, le voyage se fait en classe confort.
Vous reposez dans un fauteuil  moelleux. La lumière décline.
En route pour déguster ces films muets, forcément inédits.
Muets, certes, mais pas sans musique. Chacune des séances  est accompagnée au piano par un élève-musicien  de la classe d'improvisation de Jean-François Zygel.
 


L'Avant-garde naît à la fois de la critique du présent et de la prescience de l'avenir
Germaine Dulac

 
Nazivoma et Valentino dans "Camille"
Nazivoma et Valentino dans "Camille"
Fondazione Cineteca Italiana

Une poésie cinématographique primitive

Ces notes de musique nous donnent  une idée de ce que pouvaient (peut-être) ressentir nos arrières arrières grands-parents. La communion image-musique fonctionne à merveille comme, sans doute, au début du siècle dernier. Appuyant un effet ici, arpégeant l'éclosion d'un sentiment là, nous voici transportés dans une poésie cinématographique primitive et délicieuse.

"Girl in tails" de <a href="https://www.google.com/search?client=firefox-b&q=Karin+Swanstr%C3%B6m&stick=H4sIAAAAAAAAAOPgE-LRT9c3NEypzCgvMSlU4tLP1TdIqkwuMTLTEstOttJPy8zJBRNWKZlFqckl-UUASkFCozQAAAA&sa=X&ved=2ahUKEwjQiMiR7LPdAhULAcAKHXRiAH0QmxMoATATegQICBAZ&biw=1963&bih=1013" rel="nofollow">Karin Swanström </a>(1926)<br />
 
"Girl in tails" de Karin Swanström (1926)
 
Lobster film

"Plusieurs femmes, qui sont dans ce cycle, précise Elvira Shahmiri, chargée de programmation et d’exploitation,
avaient monté leur propre structure. Ainsi, Mary Pickford,  avait monté sa maison de production comme Alla Nazimova et Lois Weber. Alice Guy, c'était le studio Gaumont qui finançait ses premières oeuvres."

Y a t-il une thématique féministe dans ces films ? "Pas forcément. Mais Lois Weber parle dans certains de ses films de la question de l'avortement, du mariage. Alice Guy parle de la condition de la femme à plusieurs reprises dans des courts-métrages, de sa place dans la société mais cela ne revient pas forcément à chaque fois et cela n'est pas forcément revendicateur."

Aurélie Dubery, de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, complète : "Même le sujet de la femme abandonnée, qui est récurrent au début du siècle, ce n'est pas un sujet féminin. C'est un sujet en rapport avec la société et qui s'adresse à un public populaire".

"La cigarette" de Germaine Dulas (1919)
"La cigarette" de Germaine Dulas (1919)
Lobster film
Renée Delio écrivait les films que son mari réalisait ensuite.  Dans les mansardes de Paris de (Mario Ausonia, 1926), un film
"Dans les mansardes de Paris" de Mario Ausonia (1h)
"Dans les mansardes de Paris" de Mario Ausonia (1h)
Lobster film
 visible dans ce cycle, évolue un personnage masqué qui vient en aide aux femmes dans la peine et la maladie. Le bienfaiteur, musclé et agile, passe par les toits pour secourir ses protégées.

On reste charmé par ce super-héros, lointain ancêtre des X-men. La poésie en plus.

Autre curiosité, on peut découvrir deux films de Mabel Normand. L'actrice-réalisatrice y dirige Charlie Chaplin dans Mabel’s Strange Predicament, 1914 (12min) et Mabel’s Busy Day, 1914 (12min) !

Germaine Dulac,la concision lumineuse

Rappellons en effet que la notion de film d'auteur (e) n'avait pas cours au début du cinéma. En France, les organisateurs de projections de films étaient d'abord des forains. Le cinéma relevait alors d'une curiosité, d'un divertissement, à l'égal d'un nouveau manège. Les femmes ont dû se battre pour devenir des pionnières de la pellicule.
Germaine Dulac
Germaine Dulac
(DR)


Germaine Dulac fut l'une d'elles. A la fois réalisatrice, critique de cinéma, théoricienne, productrice,  elle a pressenti très tôt le formidable essor et pouvoir de ces images animées. En 1927, elle écrit : "L'Avant-garde naît à la fois de la critique du présent et de la prescience de l'avenir".

Formule d'une concision lumineuse. Elle veut "exprimer l'invisible, l'âme des êtres et des choses" et n'hésite pas à se servir du cinéma pour réaliser des expériences inédites comme, par exemple, nourrir son "sens visuel". Elle écrit encore : "La vérité cinématographique sera plus forte que nous et bon gré mal gré s'imposera par la révélation du sens visuel".  Dans "La souriante Madame Beudet"  (1923), elle augmente les structures narratives en y injectant des associations visuelles pour mieux dénoncer la prison du mariage et ses effets nocifs  sur la liberté des femmes. 

Citons  encore Olga Preobrazhenskaya qui signa Le village du péché en 1927 et qui est considéré comme le premier film féministe de l'ère soviétique.

Alice Guy tourne une phonoscene en 1907
Alice Guy tourne une phonoscene en 1907
Lobster film

Alice Guy la conquérante

Enfin, la Fondation Jérôme Seydoux ne pouvait faire l'impasse sur les oeuvres de Alice Guy Blaché. D'abord assistante de Léon Gaumont, elle réalise dès 1902 son premier film La fée aux choux ou Sage Femme de Première. Plus de 200 court-métrages suivront. Elle quitte la France en 1907 pour
Alice Guy en 1896.
Alice Guy en 1896.
(Wikipédia)
s'installer aux Etats-Unis. Ce sera l'aventure de La Solax Film, son propre studio,  parmi les plus importants de cette époque. Alice Guy Blaché a compris que ce cinéma naissant allait devenir une industrie lourde. Au sein de la Solax film , elle investit avec son mari plus de 100 000 dollars dans une usine de production moderne à Fort Lee, au New Jersey. Dans ses bâtiments, il y a tout :  le propre laboratoire de traitement de films, des studios sous une verrière mais aussi un atelier de fabrication de décors et un département de conception de costumes avec une salle de couture. A cette époque, Hollywood était encore une terre agricole.
 

En 1912, elle réalise un court métrage intitulé Un imbécile et son argent ,  le premier film jamais produit avec une distribution composée uniquement d'acteurs africains-américains.

La Fondation propose 3 films de Alice Guy, dont "Falling Leaves", 1912 (10 min). Le sujet est d'un romantisme irrésistible. Le programme annonce : "une jeune fille, Winifred, est atteinte de tuberculose. Le docteur annonce qu’elle sera morte avant que la dernière feuille ne soit tombée. Pour sauver sa sœur, la toute jeune Trixie va dans le jardin pour rattacher les feuilles aux arbres."

A retrouver dans Terriennes, le portrait d'Alice Guy :
Alice Guy, pionnière oubliée du cinéma mondial

La Gourdette
La Gourdette
Gaumont-Pathé Archives

Ces merveilles cinématographiques retourneront dans les caves de la fondation Jérôme Seydoux-Pathé dès le 26 septembre. La société Lobster, spécialisée dans la restauration des premières bobines du 7ème art, partie prenante dans ce panorama-découverte, a eu la très bonne idée de remettre à neuf les films qui sont projetés. Elle propose un coffret de 4 DVD "Les pionnières du cinéma" (35 euros) soit 9 h de films accompagné d'un livret très complet de 28 pages.

Mais il est permis d'être désolé quand on sait qu'il n'existe, à ce jour, aucun ouvrage complet, aucune encyclopédie sur ces femmes artistes qui ont fait le cinéma elles aussi. Un éditeur (trice)audacieux (se), s'il ou elle se lançait dans une telle aventure, réparerait cette terrible injustice. 
Bientôt ?

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes :
Cinéma : derrière la caméra, la place des femmes à réinventer

Découvrir ces pionnières du cinéma muet  :
Fondation Jérôme Seydoux-Pathé
73 Avenue des Gobelins, 75013 Paris
01 83 79 18 96