Terriennes

En Guinée, les femmes se battent contre l'absence de parité dans le gouvernement

Des Guinéennes attendent devant un bureau de vote de Conakry lors des élections de 2015.
Des Guinéennes attendent devant un bureau de vote de Conakry lors des élections de 2015.
@ Youssouf Bah / AP

Le nouveau gouvernement d'Ibrahima Kassory Fofana, constitué fin mai 2018 à Conakry, compte seulement 4 femmes sur 33 ministres, à peine 10%. Une situation que dénonce un collectif de Guinéennes. Avec le mot dièse #PasSansEllesGN, elles appellent à davantage de parité. Le chef de l'Etat dit les avoir entendues. Sans pourtant agir... 

dans

C'est par une lettre ouverte, qu'elles souhaitent adresser au président Alpha Condé en personne, que ces Guinéennes veulent faire entendre leur voix. Elles ont finalement décidé d'envoyer cette missive via un manifeste en ligne, dans lequel elles énoncent clairement leurs griefs : "le Professeur Alpha Condé, s’est engagé solennellement à dédier son mandat à la cause des couches les plus vulnérables de la société guinéenne, notamment les femmes et les jeunes. Sept ans et demi après, et à 31 mois de la fin de son second mandat, force est de constater que ses promesses sont et demeurent des déclarations d'intentions. Les femmes, en particulier, sont faiblement représentées dans l'appareil d'État. Dans la classe politique, elles sont quasiment confinées aux seconds rôles. Tant par le nombre que par l'importance, elles font figure pâle dans le tout nouveau gouvernement, comme du reste dans les précédents. La diplomatie, l'administration publique ou parapublique et les organisations de la société civile ne les mettent pas assez en valeur. Elles n'y ont guère plus de place que dans l'exécutif, malgré leurs compétences avérées. Bref, les femmes ne tiennent pas les leviers de décisions comme elles le mériteraient dans ce pays."

La lutte des femmes guinéennes transcende le genre.
Manifeste de #PasSansEllesGN

73 femmes se sont réunies en un collectif au nom bien choisi : "pas sans elles GN" #PasSansEllesGN sur les réseaux sociaux sur twitter ou facebook aussi. Elles sont cadres, journalistes, professeures, politiques ou travaillent dans les mines...

Ensemble, elles veulent dénoncer l'absence de parité dans le nouveau gouvernement, et plus généralement dans les institutions guinéennes. Et trouvent du soutien aussi bien du côté des Guinéens que des Guinéennes...

Une représentativité en baisse

Avec seulement 4 femmes ministres sur 33 après le remaniement fin mai 2018,
elles sont aujourd'hui moins nombreuses que dans l'ancien gouvernmement - 7 à l'époque, ce qui n'était déjà pas beaucoup...

Asmaou Barry, présidente de l’Association des professionnelles africaines de la communication (APAC) en Guinée, a décidé de rejoindre le collectif. Elle explique pourquoi :"En Guinée, on considère que les femmes ne sont pas capables ! Dès qu'il y a des postes à responsabilités, le nombre de femmes chute. 23% de femmes élues à l'Assemblée... 7 femmes puis 4 sont aujourd'hui ministres au gouvernement. La régression est nette, il y a des freins à ce que les femmes appartiennent à ces institutions."

Il faut une réelle volonté politique.
                                                                                           Monique Curtis, présidente de l'AFEM

Monique Curtis, présidente de l’Alliance Femme et Média (AFEM), et elle aussi membre du collectif, voit dans cette nouvelle composition un recul : "Il faut une réelle volonté politique pour changer la situation. Et je pense que c'est d'abord dans le secteur public que l'on doit lutter contre l'absence de parité, pour montrer l'exemple."

Marche arrière

Une volonté paritaire pourtant affichée par le président Alpha Condé qui, en réponse au mouvement de contestation de mars 2018, annonçait vouloir "dédier son mandat aux jeunes et aux femmes." 

"Les femmes ont exprimé leur ras-le-bol avec la crise politique et le discours du président le 8 mars - ( Journée internationale des droits des femmes, ndlr) - était hautement symbolique. Et finalement, il compose ce gouvernement... C'est un grand paradoxe qui me met en colère" , regrette Asmaou Barry.

Lors de son discours d'adieu cette semaine, la ministre sortante de l’Economie et des Finances, Malado Kaba, ne manquait d'ailleurs pas de remercier le chef de l'Etat pour l'avoir nommée à ce poste, jusqu'ici réservé aux hommes.

"Je mesure à quel point cela n’aura peut-être pas été aisé de nommer une femme célibataire, sans enfants, de 45 ans à cette fonction, que l’on a longtemps, trop longtemps, réservé aux hommes mariés et pères de famille. Il a honoré ma famille, mes amis et tous ceux que j’ai croisé au cours de mon parcours professionnel."

Des avancées certes, encore insuffisantes pour le collectif.

"Depuis qu'Alpha Condé est élu, il promet plus d'équité pour les femmes mais finalement, il ne tient pas sa parole" , regrette Monique Curtis, qui ajoute : "C'est de l'ignorance ou de la négligence de la part du pouvoir."

Par cette lettre, le collectif souhaite rappeler le président à l'ordre. Elles veulent interpeller les décideurs et engager des actions pour favoriser la représentativité des femmes dans les institutions.

Pour une loi sur la parité

Avec un objectif : le vote d'une loi sur la parité. "Nous voulons mener un plaidoyer devant l'Assemblée nationale pour demander une loi sur la représentativité. Il faut leur faire des propositions et essayer de parvenir à un engagement de leur part" , explique Asmaou Barry.

Quotas insuffisants et pas appliqués

Pour l'instant, aucune loi n'existe en la matière. Seule exception : le code électoral guinéen. Depuis 2010, il stipule qu'au moins 30 % de femmes doivent figurer sur les listes électorales, un quota discutable pour le collectif. "30% c'est un début de parité, et en plus, dans la pratique, la loi n'est même pas respectée" , s'insurge Monique Curtis.

Si les mentalités évoluent dans la société guinéenne, ce n'est que "très lentement" 
selon Asmaou Barry, et particulièrement dans le monde de l'entreprise : "Dans le secteur privé, on constate le même phénomène : les femmes sont reléguées au second plan."

Et d'ajouter : "Aujourd'hui, c'est vrai que la question de la scolarité des filles ne se pose plus vraiment. Nous fréquentons les mêmes écoles, les mêmes formations que les hommes... mais nous n'accédons toujours pas aux postes de décision."

Pour le collectif, il est temps de faire entendre cette "majorité silencieuse", comme aime à l'appeler le président guinéen. Zenab Camara, cheffe de cabinet du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, a commenté sobrement : "4 femmes sur 33 dans le gouvernement actuel, juste inexplicable et inadmissible. Ce remaniement a été obtenu grâce aux femmes lors de la fête internationale des femmes. Je suis choquée."

Les femmes vont être mon œil pour surveiller les ministres
Alpha Condé, président de la république de Guinée

Le samedi 2 juin le chef de l'Etat guinéen prétendait avoir entendu les initiatrices de #PasSansEllesGN. Au siège du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG au pouvoir à Conakry), Alpha Condé a présenté ses excuses aux femmes de son pays. Et a promis qu’elles seront "beaucoup mieux" représentées dans les prises de décision.  Mais sans rien proposer de concret : « Je m’adresse aux femmes qui ne sont pas contentes parce qu’elles ne sont pas suffisamment représentées dans le gouvernement. J’ai dit que j’ai confiance aux femmes parce qu’elles savent garder mieux l’argent. J’ai dit au premier ministre, dans les prochaines nominations, de privilégier entièrement les femmes en leur confiant les grands postes de responsabilité. Moi-même je veillerais que cela soit systématiquement respecté. Les femmes vont être mon œil pour surveiller les ministres afin qu’aucun d’entre eux ne puisse faire le détournement ».

Le 13 juin 2018, son appel semblait déjà avoir eu des effets...  Deux députées, et leurs assistants parlementaires, soutenus par 80 élu.es déposaient une proposition de loi  pour la parité entre les femmes et les hommes. Le texte doit maintenant passer devant le bureau de l'Assemblée nationale qui examinera sa "recevabilité"... 

A suivre. Parce que #yaduboulot