Terriennes

En Iran, la triste fin de la fille qui rêvait de voir un match de foot

Sahar Khodayari adorait le foot, mais en Iran, les stades sont interdits aux femmes. Alors elle s’est habillée en garçon pour assister au match de son équipe favorite et elle a été arrêtée. Craignant une longue peine de prison, elle s’est immolée devant le tribunal et a succombé à ses blessures. Son père invoque des "troubles neurologiques". La Fifa réagit.

On la surnommait Blue girl, "la fille bleue", car elle aimait arborer les couleurs d'Esteghlal, son équipe favorite. Dans cette vidéo postée sur Twitter, cette traductrice de 30 ans raconte comment elle s'est grimée en garçon pour essayer d'entrer dans un stade en mars dernier - forfait pour lequel elle devait être jugée la semaine dernière.
Le jour de l'audience, elle apprend son report - le juge a un problème familial - mais elle saisit au vol des informations suggérant qu'elle va passer six mois en prison, selon plusieurs médias iraniens. Ce jour-là, Sahar Khodayari s'est immolée devant le tribunal, à Téhéran, puis elle a succombé à ses blessures ce 9 septembre. 

Le ministère de la Justice, Mizan Online, maintient qu'aucune sentence n'a été prononcée, qu'il n'y a même pas eu de procès et qu'une enquête est ouverte.

Ces hommes à moitié nus qu'elles ne sauraient voir

Depuis 1981, peu après la Révolution islamique, les femmes sont bannies des stades en Iran, sauf pour les compétitions féminines. Et ce, selon les responsables religieux, pour les protéger de "l'atmosphère masculine" et de la "vue d'hommes à moitié dévêtus". Les femmes étrangères, elles, n’ont qu’un accès limité aux matchs. Une interdiction qui n'a été levée que très exceptionnellement - lors la Coupe du monde 2018 retransmise sur grand écran, par exemple. Le plus souvent, les femmes qui veulent assister à un match foot masculin sont refoulées ou arrêtées.

Au printemps 2018, la visite à Téhéran du président de la FIFA, la fédération internationale de football, Gianni Infantino, et sa présence lors d'un match dans un stade comble et 100% masculin, avaient fait grincer des dents du côté des militantes iraniennes. "Comment le président d’une institution sportive internationale qui revendique le respect des Droits de l’homme peut-il assister à un match duquel les femmes sont totalement bannies ? Cela ne va-t-il pas à l’encontre de vos propres lois, M. Infantino ?", avaient-elles réagi sur les réseaux sociaux.
Il faut sans doute rappeller que l’un des articles fixant les statuts de la FIFA, stipule que "toute discrimination d'un pays, d'un individu ou d'un groupe de personnes pour des raisons de couleur de peau, (…) de sexe, (…) ou pour toute autre raison est expressément interdite, sous peine de suspension ou d'exclusion".

A son retour à Zurich, en Suisse, le patron du foot mondial avait annoncé que le président iranien Hassan Rohani lui avait promis que les femmes pourraient bientôt retourner dans les stades, lui précisant cependant que "dans un pays comme l'Iran ce genre de choses prenaient un peu de temps." Depuis, la Fifa accroît la pression sur l'Iran pour qu'il autorise les femmes à assister aux rencontres de qualifications pour la Coupe du monde 2022. La Fédération avait donné à l'Iran jusqu'au 31 août pour se conformer à cette exigence. 

Promesses au conditionnel

Les femmes devraient donc être autorisées à assister au match de qualification de l'équipe nationale pour la prochaine Coupe du monde, ce 10 octobre, contre le Cambodge. Actuellement, en visite en Iran pour préparer la rencontre, les officiels de la FIFA vérifieront que tout est prévu pour permettre aux femmes d'y accéder.

Dans un communiqué publié après la mort de Sahar Khodayari, la FIFA a exprimé ses condoléances et réitéré ses "appels aux autorités iraniennes pour assurer la liberté et la sécurité de toutes les femmes engagées dans cette lutte légitime pour mettre fin à l'interdiction du stade pour les femmes en Iran". Le gouvernement confirme que les femmes sont bien autorisées à entrer dans les stades.... si le langage grossier et la violence sont réprimés. Il a ajouté que le ministre des Sports contacterait les dirigeants des groupes de supporters pour "améliorer l'ambiance d'un point de vue moral" et que des zones spéciales réservées aux femmes seraient aménagées dans les stades. 

Appels au boycott 

La mort de Sahar Khodayari a suscité l'émoi en Iran et dans le monde. Sur les réseaux sociaux, célébrités, footballeurs ou militants en appellent à la Fifa pour bannir, ou du moins suspendre, l'Iran des compétitions internationales, et aux fans pour boycotter les matches. De Toronto à Téhéran, les défenseurs de l'égalité femmes/hommes lui rendent hommage : 

Après la victoire de son équipe en match de qualification pour la Coupe du monde, à Hong Kong, le capitaine de l'équipe de football d'Iran, Masoud Shojaei, décrit sur Instagram "la victoire la plus amère et la plus triste de l'équipe nationale. Nous avons marqué deux buts et remporté le match sur le terrain. Mais nous avons perdu parce que Sahar n’est plus. Honte à moi de n'avoir pu rien faire et honte à ceux qui ont enlevé le droit le plus évident à Sahar et à toutes les Sahar." Avant leur entraînement, les joueurs ont ensuite observé une minute de silence :

Le musicien en exil, Arash Sobhani, du groupe Kiosk, très popoulaire en Iran, faisait partie de ceux qui ont manifesté pour que la FIFA agisse :

Une fille "très en colère" ?

Triste et troublante, la réaction du propre père de Sahar Khodayari, Heidar Ali Khodayari, qui tente de justifier le geste de sa fille en la disant sous influence : "Ma fille avait des troubles neurologiques et, ce jour-là, elle était très en colère, insultant et se battant avec des agents de police".  Il dénigre aussi la "récupération" de la mort de sa fille par les opposants au régime : "Lorsqu'elle était à l'hôpital, aucune célébrité, joueur de football ou responsable n'est venu lui rendre visite", souligne-t-il. Sahar Khodayari ne s'est pas "sacrifiée" au nom d'une cause - elle a été influencée par ses amis, déclare-t-il : "Je ne pardonnerai jamais à ceux qui abusent de cet événement, et ils font une grossière erreur en dénonçant le pays à cause de sa mort".

D'autres ne pardonneront pas à un régime d'avoir poussé une femme dans ses derniers retranchements et se chargent d'honorer la mémoire de sa fille.