Terriennes

En Norvège, un ministre choisit la carrière de sa femme et démissionne... pour mieux revenir ?

Le ministre norvégien des Transports, Ketil Solvik-Olsen, a démissionné pour donner la priorité, pendant un an, à la carrière de son épouse médecin.
Le ministre norvégien des Transports, Ketil Solvik-Olsen, a démissionné pour donner la priorité, pendant un an, à la carrière de son épouse médecin.
©capture d'ecran/internet

Un ministre qui démissionne pour suivre sa conjointe. Pas si surprenant en Norvège, pays pionnier en terme d'égalité femme-homme. C'est le choix de Ketil Solvik-Olsen, ex-ministre des Transports et membre éminent du parti populiste conservateur de la coalition au pouvoir. Une décision largement applaudie. On peut néanmoins se poser la question : véritable choix du coeur ou coup politique ?

"Cela a été fantastique d'être ministre des Transports et des Communications et, en fait, j'aurais bien continué toute ma vie. Mais je suis maintenant arrivé à un carrefour dans la vie où c'est au tour de ma femme de poursuivre son rêve. C'est un accord que nous avions conclu il y a de nombreuses années."
Ketil Solvik-Olsen

Bienvenue en Norvège, pays où les hommes n'hésitent pas à quitter, parfois, le devant de la scène au bénéfice de leur conjointe. Le 30 août 2018, en direct à la télévision norvégienne Tv2 Nyhetskanalen, Ketil Solvik-Olsen, ministre des Transports et des communications depuis cinq ans, et membre du parti du Progrès, formation de droite anti-immigration annonce qu'il abandonne son fauteuil. Le ministre s'explique. Il a décidé de suivre son épouse Tone Solvik-Olsen aux Etats-Unis, où elle a accepté pour un an un poste de médecin dans un hôpital pour enfants.

Les réseaux sociaux disent bravo

La décision de Ketil Solvik-Olsen a été saluée comme un geste exemplaire pour la parité femmes-hommes sur les réseaux sociaux. Ce geste inédit chez un ministre en Norvège s'inscrit tout droit dans la lignée de ce royaume, pionnier comme les autres pays nordiques en la matière. Dans le dernier rapport du Forum économique mondial sur l'égalité femmes-hommes, la Norvège arrive en deuxième position derrière l'Islande. "Ici, souvent il y a au sein du foyer une sorte d'accord tacite, c'est chacun son tour, soit le père travaille pendant une certaine période, soit la mère, et cela se fait de manière assez naturelle et organisée", nous explique la journaliste norvégienne Vibeke Knoop-Rachline, "mais à ce niveau de l'Etat, c'est jusqu'ici du jamais vu !".

Outre les réseaux sociaux, à droite comme à gauche, la scène politique norvégienne applaudit, elle-aussi, au choix de Ketil Solvik-Olsen. D'ailleurs, l'ex-ministre bénéficie d'une incroyable popularité : "de tous bords, on s'accorde à dire qu'il s'agissait d'un très bon ministre et qu'il faisait du bon travail pour les transports norvégiens", nous confie Vibeke Knoop-Rachline, correspondante à Paris pour plusieurs organes de presse norvégiens et suédois, et qui revient justement d'Oslo. 

Néammoins, certains observateurs émettent des réserves sur les motivations profondes de cette décision et sur sa possible récupération politique, comme le relève un certain @sebasqien sur Twitter. Le parti du Progrès (Fremskrittspariet en norvégien abrégé en FrP, ndlr), est certes dirigé par une femme, Siv Jensen, et siège depuis 2013 aux côtés des conservateurs de la Première ministre Erna Solberg, au sein d'une coalition élargie depuis un an au petit parti libéral de centre-droit (lui aussi présidé par une femme). Mais le progrès qu'il prône à travers son nom n'est qu'une facade, cachant des valeurs plus populistes que progressistes, on le présente comme un parti à la droite de la droite, anti-immigration et anti-islam.

"Ici on ne dit plus parti d'extrême-droite pour le parti du Progrès, ajoute Vibeke Knoop-Rachline. On parle plutôt d'un parti populiste conservateur. Depuis qu'il participe à la coalition, il s'est extrêmement banalisé, c'est un parti soi-disant comme les autres, sans problème. Et pourtant c'est le neuvième ministre membre de ce parti à quitter le gouvernement en quelques mois. A croire que quelque chose ne tourne pas si rond au sein de cette formation !".

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes : 
En Norvège, re-voici l'inflexible Erna Solberg

Un parti populiste qui joue les féministes ?

Si le départ de Ketil Solvik-Olsen est volontaire, ceux qui l'ont précédé ne l'étaient pas. Ce qui a eu pour effet de ternir quelque peu le blason en quête de dorure de ce mouvement. Exemple : la démission forcée de la ministre de la Justice, Sylvi Listhaug fin mars 2018 . Cette passionaria de la politique norvégienne, au terme d'une polémique sans précédent, avait fini par se faire exclure, et cela malgré des excuses répétées, pour un post publié sur sa page Facebook. Elle y accusait le parti travailliste de considérer que « les droits des terroristes sont plus importants que la sécurité de la nation ». 

Cette vindicte intervenait en plein débat sur la déchéance de nationalité, qui a fait beaucoup parler en Norvège en ce printemps 2018. Finalement, le 15 mars, le Parlement adoptait un amendement permettant de faire perdre la nationalité norvégienne à une personne possédant une double nationalité et condamnée pour terrorisme, génocide ou crimes contre l'humanité.

(Sur Facebook, l'ex-ministre remercie tous ceux qui l'ont soutenue après son éviction du gouvernement, ici on la voit posant au milieu des bouquets de fleurs qu'elle a reçus.)

Malgré cet incident de parcours, Sylvi Listaug reste la jeune star montante du Parti du Progrès. Au tout début septembre, son parti l'a choisie comme numéro 3. Ce qui fait d'elle une rivale de plus à la populaire Erna Solberg, l'actuelle Première ministre conservatrice, "une manière de revenir par la grande porte", commente notre consoeur norvégienne.
 

Erna Solberg, "dame de fer" dans un gant de velours ?

La Première ministre norvégienne est comme beaucoup de ses ministres très présente sur les réseaux sociaux. Ici une photo publiée sur sa page <a href="https://www.facebook.com/ernasolberg/photos/a.10151733868936832/10156453610946832/?type=3&theater" target="_blank">Facebook</a>.
La Première ministre norvégienne est comme beaucoup de ses ministres très présente sur les réseaux sociaux. Ici une photo publiée sur sa page Facebook.
©capture FB

La Première ministre Erna Solberg, cheffe du Parti conservateur, a la charge du pouvoir exécutif depuis octobre 2013. Elle dirige la coalition baptisée le bloc « bourgeois »,  composée du Parti conservateur, du Parti chrétien-démocrate, du Parti libéral et du Parti du progrès, qui a réussi à se maintenir au pouvoir à l'issue des législatives de septembre 2017. Avec 25% des voix, le Parti conservateur obtient 45 sièges au Storting (nom du Parlement norvégien). Une réussite politique pour Erna Solberg qui cultive l'image d'une dirigeante proche de ses citoyens, n’hésitant pas à s’afficher en pleine partie de pêche au crabe, ou de Pokémon Go.

Encore une histoire de femmes ...

Mais l'été norvégien a surtout été rythmé par un feuilleton digne d'un roman de gare ou d'espionnage, c'est selon. Le départ forcé de Per Sandberg, ex-ministre des Pêches, également "à cause" d'une femme mais pour bien d'autres raisons... L'homme s'est fait prendre la main dans le sac de ses contradictions. Après avoir tenu des propos xénophobes, et appellé la Norvège à expulser les réfugiés bénéficiant de l'asile politique, le voilà évoquant publiquement son coup de foudre pour une jeune femme originaire d'Iran, elle-même réfugiée politique. Les photos de son voyage en Iran postées quotidiennement par la jeune élue de son coeur, Bahareh Letnes, ex-miss beauté, de 30 ans sa cadette, ont fait résonner les alertes twitters de ses abonnés et alimenté les Unes des quotidiens.

(Le PST (les renseignements norvégiens, ndlr) ouvre une enquête sur Bahareh Letnes)

Ajoutant au scandale, le ministre qui n'avait pas prévenu ses collègues de ce séjour privé en terre iranienne, y avait emporté son téléphone de service, contenant des informations potentiellement sensibles. Le service norvégien de contre-espionnage aurait même soupçonné la jeune femme d'être manipulée par les services iraniens afin de se rapprocher d'un membre du gouvernement. Déboutée trois fois de sa demande d’asile en Norvège et expulsée, elle avait finalement obtenu un permis de séjour au motif qu’elle risquait un mariage forcé en Iran, avec un homme choisi par son père, de 30 ans son aîné. La sécurité intérieure norvégienne a ouvert une enquête sur sa personne, même si elle nie tout lien avec le régime iranien.

(Un beau trio de leaders ! Maintenant, nous allons nous battre pour une forte majorité d'extrême droite lors des élections municipales. Nous pouvons le faire !
-
A gauche de l'image Sylvi Listaug, Siv Jensen au centre, et Ketil Solvik-Olsen à droite, ndlr)

Ketil Solvik-Olsen, vice-président du Parti... à distance

En politique, le mot fin n'existe pas, en revanche le jeu des chaises musicales est une pratique courante. Le départ forcé de Per Sandberg, numéro 2 du Parti du progrès semble bénéficier directement à ... Ketil Solvik-Olsen. L'ex-ministre vient de récupérer le poste de vice-président du Parti populiste, qu'il va donc remplir à distance, depuis les Etats-Unis. Ce qui est, là aussi, une première. Beaucoup lui prédisent donc encore un bel avenir, et sa pause ne pourrait être que temporaire. Un homme choisit la carrière de sa femme, avant de mieux se consacrer à la sienne ?

La double-carrière, solution d'avenir ou voeu pieux ?

Avivah Wittenberg-Cox, auteure de <em>nombreux ouvrages sur l'égalité femme-homme au travail. </em>
Avivah Wittenberg-Cox, auteure de nombreux ouvrages sur l'égalité femme-homme au travail.
©20 first

Pour Avivah Wittenberg-Cox, auteure franco-canado-suisse du livre Seven Steps to Leading a Gender-Balanced Business (traduction : Sept étapes pour mener une entreprise équilibrée entre les sexes chez International Edition) interrogée par le magazine Marianne, "L'image de la femme qui sert la carrière de son conjoint, en se mettant à temps partiel pour s'occuper de ses enfants par exemple, domine encore chez certains".
L'écrivaine, également présidente de la société de conseil en égalité femmes-hommes 20-first estime que pour les couples à double-carrière, le défi "consiste à gérer deux séries de priorité, en sachant que les conjoints ne sont pas toujours très bien équipés pour négocier entre eux et qu'ils évoluent dans un contexte de traditions selon lequel une personne a un droit un peu plus naturel à la carrière que l’autre." Il existe selon elle plusieurs configurations, celle d'un conjoint qui travaille pendant que l’autre est à mi-temps. Autre possibilité : l'alternance, "l'un a une promotion donc l'autre lui laisse deux ou trois ans avant de faire de nouveau passer sa carrière en priorité, et ainsi de suite". Si elle se déclare optimiste sur la pérenisation de ce modèle, elle nous interpelle sur le fonctionnement même du couple : "cela dépend énormément de l’intention que l’on y met!".