Terriennes

En Pologne, l'interdiction quasi-totale de l'avortement fait une nouvelle victime

Des militantes qui défendent le droit à l'avortement se sont rassemblées le 26 janvier 2022 à Varsovie pour rendre hommage à Agnieska, morte, enceinte. 
Des militantes qui défendent le droit à l'avortement se sont rassemblées le 26 janvier 2022 à Varsovie pour rendre hommage à Agnieska, morte, enceinte. 
©AP Photo/Czarek Sokolowski

Une Polonaise de 37 ans est décédée à l'hôpital après des semaines de souffrances. Enceinte de jumeaux, elle avait dû garder l'un de ses fœtus mort dans son ventre pendant sept jours, selon sa famille qui accuse le gouvernement d'avoir du sang sur les mains. En cause : la loi polonaise, l'une des plus restrictives en Europe, qui depuis un an interdit l’avortement en cas de grave malformation du fœtus, même mortelle.

Agnieszka. T. D'elle, on ne connait que le prénom et l'initiale de son nom. A 37 ans, mariée et déjà maman de trois enfants, elle était à nouveau enceinte. Elle attendait des jumeaux.

Sa famille a publié un long communiqué sur Facebook. On y apprend qu'elle était au premier trimestre de grossesse lorsqu'elle s'est rendue au service de gynécologie de l'hôpital de Czestochowa (sud du pays), le 21 décembre dernier, en raison de fortes douleurs abdominales et de vomissements. "Ses plaintes avaient été rejetées auparavant, (le personnel médical) disant que s'agissant d'une grossesse gémellaire, il était normal de ressentir de la douleur", précisent les proches.  


À l'hôpital, son état s'aggrave de jour en jour, raconte la famille. Le 23 décembre, les examens montrent que l'un des fœtus est mort. "Ils ont attendu que les fonctions vitales de l'autre jumeau s'arrêtent d'elles-mêmes. Agnieszka a porté un enfant mort dans son utérus pendant encore sept jours. La mort du deuxième des jumeaux n'est survenue que le 29 décembre 2021""L'extraction du fœtus mort n'a pas été autorisée car la loi polonaise l'interdit strictement", s'insurgent les proches de la jeune femme. 

C'est la preuve que le gouvernement actuel a du sang sur les mains.
Famille d'Agnieska, sur Facebook

Au bout de plusieurs semaines de souffrances, Agnieska décède le 25 janvier. L'hôpital n'a pas identifié la cause de son décès. "C'est la preuve que le gouvernement actuel a du sang sur les mains", estime sa famille, selon laquelle Agnieska est morte de septicémie. Elle a également mis en ligne une vidéo de la jeune femme, très affaiblie peu de temps avant sa mort. Images insoutenables. 

"Nous soulignons que le personnel de l'hôpital a fait toutes les actions nécessaires pour sauver le patient", indique de son côté l'hôpital, dans un communiqué. On ignore pour l'instant si une autopsie a pu être menée.

Choc et émotion en Pologne

La mort d'Agnieska a suscité l'indignation de l'opposition et des militant-e-s des droits des femmes, qui avaient appelé à une manifestation devant la Cour constitutionnelle à Varsovie. Quelques dizaines de personnes, en majorité des femmes, se sont rassemblées, allumant des bougies posées sur le sol. 

Agnieszka n’est ni la première, et j'en ai bien peur, ni la dernière.
Une manifestante devant le tribunal de Varsovie, sur RFI

"Il y a un slogan qui accompagne nos manifestations qui est 'pas une de plus'. Mais je me demande en fait : 'combien d'autres femmes y aura-t-il en plus ?' Car Agnieszka n’est ni la première, et j'en ai bien peur, ni la dernière à qui cela arrivera… et ça me terrifie.", confie l'une d'elle sur RFI

Des femmes allument des bougies pour dire "Stop, pas une de plus", devant le tribunal de Varsovie, le 26 janvier 2022. 
Des femmes allument des bougies pour dire "Stop, pas une de plus", devant le tribunal de Varsovie, le 26 janvier 2022. 
©AP Photo/Czarek Sokolowski

Une loi dévastatrice

Amnesty International, Human Rights Watch, l'Organisation mondiale contre la torture et plusieurs autres ONG ont publié une déclaration commune un an après l'entrée en vigueur des nouvelles restrictions polonaises. Pour les organisations de défense des droits humains, cette loi est "dévastatrice".
 

Le jugement a accru les obstacles extrêmes auxquels sont confrontées les femmes qui cherchent à accéder à l'avortement.
ONG de défense des droits humains

Ce pays traditionnellement catholique disposait déjà de l'une des lois les plus restrictives d'Europe en matière d'avortement lorsque la Cour constitutionnelle s'est rangée du côté du gouvernement populiste-nationaliste en déclarant les interruptions de grossesse pour malformation fœtale "inconstitutionnelles"

Ce verdict "a eu un impact dévastateur sur la vie des femmes", selon les ONG, "Le jugement a accru les obstacles extrêmes auxquels sont confrontées les femmes qui cherchent à accéder à l'avortement, et a eu des conséquences tragiques pour nombre d'entre elles et leurs familles". 

Tout avortement est désormais interdit en Pologne, sauf en cas de viol et d'inceste, ou lorsque la vie ou la santé de la mère sont considérées en danger. Le gouvernement a justifié cette interdiction comme un moyen de mettre fin à ce qu'il appelle "avortements eugéniques" mais, selon les militants, la nouvelle loi oblige les femmes à mener des grossesses non viables. 

Depuis janvier 2021, plus de 1.000 Polonaises ont déposé un recours auprès de la Cour européenne des droits de l'Homme pour contester la loi, rapportent les associations. 

"Plus jamais ça"

La mort d'Agnieska s'ajoute à celle d'Izabel. A 30 ans, elle aussi est morte de septicémie à la suite de la mort de son fœtus. C'était le 22 septembre 2021 dans un hôpital de Pszczyna, une petite ville située dans le sud du pays. Sa famille l'avait qualifiée de première victime de l'interdiction de l'avortement, affirmant que les médecins avaient adopté une attitude attentiste suite aux nouvelles dispositions. 

Izabel avait perdu ses eaux au cours de la 22e semaine de sa grossesse. Selon ses proches, la jeune femme de 30 ans s'était vu refuser un avortement ou une césarienne. Une enquête a révélé qu'une "faute médicale" avait entraîné la mort d'Izabel et l'hôpital a été condamné à une amende.

Des manifestants devant le Tribunal constitutionnel de Pologne à Varsovie, en Pologne, le samedi 6 novembre 2021, pour protester contre les lois restrictives sur l'avortement après la mort d'Izabel à l'hôpital d'un choc septique.
Des manifestants devant le Tribunal constitutionnel de Pologne à Varsovie, en Pologne, le samedi 6 novembre 2021, pour protester contre les lois restrictives sur l'avortement après la mort d'Izabel à l'hôpital d'un choc septique.
©AP Photo/Czarek Sokolowski

Avortements clandestins = risques pour les femmes

Avant même le durcissement de la loi, moins de 2.000 avortements légaux étaient pratiqués chaque année dans ce pays, tandis que 200.000 autres femmes interrompaient leur grossesse de manière illégale ou à l'étranger, selon des associations de femmes.

"Le recours aux associations aidant les femmes à avorter, notamment grâce à des pilules abortives ou dans des cliniques à l'étranger, a explosé.", rapporte la correspondante de RFI à Varsovie. Sur son site, l’organisation Avortement sans frontières, qui aide les femmes dans les pays européens où l’avortement est illégal ou très restreint, indique que 17.000 Polonaises l’ont contactée dans les six mois qui ont suivi le jugement pour obtenir de l’aide, et continue de recevoir environ 800 appels par mois.

Les ONG pointent du doigt une autre conséquence dramatique de la nouvelle législation mise en place l'an dernier : les médecins se montrent de plus en plus réticents à pratiquer un avortement même dans les cas théoriquement légaux, comme lorsque la vie et la santé de la femme sont en danger, par peur d’éventuelles poursuites. "Au lieu de protéger la vie de la femme, les médecins pensent à sauver le fœtus. C’est l’effet paralysant de la décision du Tribunal constitutionnel qui est responsable de cette situation", expliquait en novembre dernier dans un communiqué Kamila Ferenc, de l’organisation Federation for Women and Family Planning.

De quoi laisser craindre qu'Izabel et Agnieska ne seront pas les dernières victimes.