Terriennes

En Tunisie, les ouvrières agricoles se battent pour leurs conditions de travail

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En Tunisie, les femmes représentent 80% de la main d'oeuvre agricole. Exploitées, payées avec des salaires de misère, sans statut et des conditions de travail précaires, ces travailleuses de la terre sont les oubliées, les invisibles de la Tunisie. Une équipe de reportage de la rédaction de TV5monde nous emmène à leur rencontre, dans la région de Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, une des plus pauvres du pays. 

La journée de Mounira Lahek commence en pleine nuit. Il est 4h30 et elle s’apprête à partir aux champs. Elle est ouvrière agricole depuis quinze ans. Sa voisine Noura, elle, travaille aux champs depuis peu. Toutes deux vont attendre au bout de la rue, dans le froid. Combien de temps ? Elles ne savent pas. Tout dépend du transporteur.

Un travail dangereux, un quotidien éprouvant

L’un d'eux arrive, la benne surchargée. Les femmes sont parquées par dizaines à l’arrière, sans sécurité. Une pratique interdite, mais peu sanctionnée. On les appelle les camions de la mort. Ce matin, Mounira a de la chance, elle montera dans un autre véhicule.

Fin avril 2019, un accident de camionnette tuait 12 personnes, dont sept ouvrières agricoles, dans la région de Sidi Bouzid. Ce drame mettait en lumière les conditions de travail des femmes dans ce secteur d'activité, comme à Djedeida, dans le nord du pays.

Mounira et Noura, comme des milliers d'ouvrières agricoles – les femmes y représentent 80% de la main d'oeuvre dans ce secteur – sont les invisibles de la Tunisie. Pas de contrat, pas de protection sociale, pas de droit.
 

Je grimpe dans l’arbre, je prends des risques et je peux tomber de l’escabeau... C’est déjà arrivé, des femmes sont restées handicapées.
Une ouvrière agricole

Elles sont recrutées au jour le jour par les transporteurs. "Je grimpe dans l’arbre, je prends des risques et je peux tomber de l’escabeau. Je ne sais jamais si je rentrerai le soir à la maison et si je reverrai mes enfants. C’est déjà arrivé, des femmes sont restées handicapées," raconte l'une d'elles. "Toute la journée, je fais le même geste, j’ai affreusement mal. On en assez de faire ça mais on doit travailler pour nos enfants, pour survivre", ajoute une autre. Toutes deux préfèrent rester anonyme, de peur de perdre leur travail.

A Regueb, dans le centre du pays, les ouvrières agricoles gagnent 4 euros par jour, deux fois moins qu’un homme. Un travail éprouvant qui rend leur quotidien douloureux. Mounira l'a vécu dans sa chair : "J’ai fait deux fausses couches, j’ai perdu deux bébés à cause de ça".

Fatiguées d’être misérables

Il y a un an, Mounira et six autres ouvrières ont créé le premier syndicat agricole du pays, le FOSA. Aujourd'hui, 200 femmes ont déjà rejoint leur combat.

Quand j’ai dit que je voulais créer le syndicat pour les droits des femmes, j’ai reçu des menaces verbales... Mais je m’en fiche, j’irai jusqu’au bout.
Houda Derbali, secrétaire générale du Syndicat des Femmes ouvrières dans le secteur agricole (FOSA)

Houda Derbali est la secrétaire générale du FOSA, le Syndicat des Femmes ouvrières dans le secteur agricole : "Quand j’ai dit que je voulais créer le syndicat pour les droits des femmes, j’ai reçu des menaces verbales… On m’a dit que je n’obtiendrais rien, que j’allais créer des soucis. Mais je m’en fiche de ce que disent les patrons et les transporteurs, j’irai jusqu’au bout."

Elles veulent simplement une vie meilleure. Mounira a deux enfants et un mari malade. Son budget pour une semaine de course : 20 dinars, soit 6 euros. Crise économique et mauvaises récoltes : les prix ont doublé sur le marché. Le syndicat organise le 21 novembre prochain un jour de colère. Les ouvrières agricoles iront manifester dans toute la région de Sidi Bouzid. Le lendemain, pas le choix, elles retourneront travailler la terre.