Terriennes

En Turquie, Helin Bölek, la voix du groupe Yorum, s'éteint après une longue grève de la faim

Image tirée du compte Twitter d'Ismaïl Cingöz <a href="https://twitter.com/ismailcingoz1">@ismailcingoz1</a>
Image tirée du compte Twitter d'Ismaïl Cingöz @ismailcingoz1

Helin Bölek avait 28 ans, elle était l'une des voix de Grup Yorum, une formation musicale révolutionnaire engagée contre le pouvoir. La chanteuse d'origine kurde est morte à son 288e jour de grève de la faim. Comme elle le disait elle-même, elle menait "ce jeûne de la mort" pour dénoncer la répression et obtenir la libération d'autres musiciens. 

Sur les dernières photos qui circulaient d’elle, Helin Bölek avait les joues creuses et des cernes immenses sous les yeux. Elle ne pesait plus que 30 kilos. Elle est morte chez elle, à Istanbul, le 3 avril 2020, après près de 300 jours d'une grève de la faim contre la censure et la répression dont son groupe fait l'objet. Cette artiste d'origine kurde alevi était l'une des chanteuses de Grup Yorum, célèbre groupe de musique révolutionnaire turc.

"Helin Bölek, en grève de la faim depuis 288 jours, est tombée en martyre", a déclaré Grup Yorum dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Depuis, les hommages se succèdent pour saluer la mémoire d'Helin "l'immortelle" sous le mot-dièse #helinbölekölümsüzdür :

Des hommages souvent en musique, aussi : 

"On vous invite chacun-e à chanter une chanson dans votre langue, pour rendre un dernière hommage à Hêlîn qui signifie « nid » en kurde", lit-on sur le blog Kurdistan au féminin, qui écrit :"Ils été abandonnés à la mort par les autorités turques alors que l’épidémie du coronavirus (COVID-19) se propage dans le pays à une vitesse folle. Ils payent de leur vie l’envie de faire de la musique contestataire en Turquie".

"L'immortelle"

Grup Yorum (" interprétation " en turc), fondé en 1985 en réaction au coup d’État militaire survenu cinq ans plus tôt, se veut au service des "peuples opprimés" et milite pour les droits et les libertés. Catastrophes minières, exactions commises par les forces de sécurité ou dure réalité des classes populaires sont au coeur de leurs chansons. Très populaire, il est de toutes les mobilisations pour la défense des droits des minorités et les revendications populaires, comme le soulèvement du parc Gezi à Istanbul, en 2014. En trente-cinq ans, Grup Yorum a vu défiler 70 artistes, enregistré 23 albums et ouvert ses micros à près de 3000 choristes. Pour dénoncer la répression culturelle envers les minorités, les paroles sont écrites en kurde, en arabe ou en circassien. 

Force de l’opposition, Grup Yorum, c’est aussi des centaines de procès, des dizaines d’arrestations aussi violentes qu’arbitraires et de constantes campagnes de décrédibilisation.

"Bella Ciao" Helin Bölek

Le groupe est connu pour ses oeuvres mêlant musique traditionnelle, symphonie, folk, rock ou hip-hop et reprise de chants révolutionnaires, comme ce Bella Ciao en turc, un chant au titre tristement prémonitoire. Ce chant devenu l'hymne des partisans italiens pendant la Seconde Guerre mondiale italien raconte l'histoire d'un soldat mort pour la liberté. A l'été 2012, Helin Bölek l'interprétait avec Grup Yorum devant un nombreux public à Istanbul. 

Helin Bölek avait entamé sa grève de la faim pour demander la libération de sept membres incarcérés, le retrait de mandats d'arrêt pour d'autres musiciens et la levée de l'interdiction des concerts du groupe. Les artistes de Grup Yorum sont régulièrement arrêtés, ses concerts interdits. Considéré comme proche du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple, le DHKP-C, d’obédience marxiste-léniniste, le groupe a été qualifié de "terroriste" par la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis, malgré les protestations des artistes qui se défendent de tout acte de violence. 

Classé comme "terroriste" 

La vidéo des obsèques de la jeune femme publiée sur Twitter par Grup Yorum témoigne de l'intervention de la police et de plusieurs arrestations.

En 2016, après la tentative de putsch militaire contre le président Recep Tayyip Erdogan, la tention monte encore entre le pouvoir en place et les mouvements contestataires. Grup Yorum est dans l’œil du cyclone, ses membres en butte à plusieurs procès et de nombreuses arrestations. Helin Bölek est elle-même est interpellée en novembre 2016 au centre culturel d’Idil, où les artistes de Grup Yorum répètent, dans le quartier populaire de Okmaydani, à Istanbul. Elle y sera détenue pendant deux ans avec les sept membres du groupe pour "résistance à la police, insulte et appartenance à une organisation terroriste"

Lorsqu’elle sort de prison, Helin Bölek continue à chanter pour dénoncer les abus et les dérives d’Ankara. Mais la pression sur le groupe s’intensifie et les descentes de police se multiplient au centre culturel d’Idil. En 2019, la chanteuse est de nouveau arrêtée avec quatre autres membres du groupe. Relâchée en novembre, après des mois de grève de la faim, elle est morte chez elle à Istanbul, le 3 avril 2020.

Un autre membre du groupe, Ibrahim Gökçek, a lui aussi succombé à 323 grève de la faim le 7 mai, quelques semaines après Helin Bölek. Voici encore quelques semaines de cela, le bassiste expliquait au site Politis pourquoi Helin et lui avaient pris la décision d'entamer un jeûne jusqu'à la mort. Début avril 2020, il ne pesait plus que 40 kilos.