Enquête : femmes et sexualité, en avoir ou pas

Abstinence, fin du devoir conjugal, consentement, baisse de libido, mais aussi plates-formes vidéo et réseaux sociaux : voilà les composants d'un cocktail peu épicé, sexuellement parlant. Une enquête IFOP révèle que les Français, en majorité les femmes, sont de moins en moins intéressés par le sexe. Entretien avec Lucie Groussin, sexologue féministe. 

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Femmes et sexualité

62% des femmes, contre 75% des hommes accordent de l’importance à la sexualité dans leur vie, selon une étude Ifop/Lelo 2024.

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L'homme propose, la femme dispose... Que dire aujourd'hui de cet adage quelque peu désuet ? On savait les mauvais effets des nouveaux outils numériques notamment sur la concentration et le cerveau des enfants, mais voici qu'ils déteignent aussi sur notre activité sexuelle. C'est en tout cas l'un des facteurs qui pourrait expliquer les résultats de cette étude de l'IFOP sur la sexualité des Français.es : elles et ils... En un mot comme en cent, nous faisons moins l'amour. 

Réalisée dans le cadre de l’observatoire LELO de la sexualité des Français.es, cette enquête Ifop menée auprès d’environ 2000 personnes montre bien que l'Hexagone n'échappe pas au phénomène de "récession sexuelle" observé ces dernières années dans nombre de pays occidentaux (comme aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne).

Les plates-formes à la Netflix proposent des productions tellement addictives et chronophages qu'elles réduisent à la fois l'intérêt pour le coït et le temps disponible pour un rapport sexuel. François Kraus,  Ifop

Et ce désintérêt pour l'acte sexuel est encore plus visible chez les jeunes de moins de 35 ans vivant en couple sous le même toit. La moitié des hommes interrogés (50%, contre 42% des femmes) avouent avoir déjà évité un rapport sexuel pour regarder une série ou un film à la télévision ou sur leur écran.

"Les plate-formes à la Netflix proposent des productions tellement addictives et chronophages qu'elles réduisent à la fois l'intérêt pour le coït et le temps disponible pour un rapport sexuel. Quant aux célibataires, leur usage intensif des écrans les pousse à un repli sur l’espace domestique qui limite leurs occasions de rencontres IRLF (pour "in real life", ou "dans la vie", ndlr) et les prive d'opportunités de relations charnelles", constate François Kraus, directeur du pôle "Genre, sexualités et santé sexuelle" à l’Ifop.

Consentement, devoir conjugal, asexualité : les femmes décident

L'intérêt des femmes pour le sexe a perdu du terrain au cours de ces trente dernières années, montre également cette enquête. Seulement 62% des Françaises y accordent aujourd’hui de l’importance, contre 82% en 1996. Plus de la moitié des femmes adultes (54%, contre 42% des hommes) s'estiment même prêtes à continuer à vivre avec quelqu’un dans une relation purement platonique.
 
Autre évolution, et elle est plutôt encourageante : les femmes se forcent moins à avoir des relations sexuelles. Il faut sans doute y voir l'évolution provoquée par un bouleversement dans le rapport au consentement. Mais elles restent néammoins plus de la moitié (des femmes interrogées) à reconnaitre qu'il leur arrive d'avoir des rapports sans en avoir envie (52% aujourd'hui contre 76% en 1981).
Enquête IFOP
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Un autre tabou se brise, on parle désormais ouvertement d'asexualité. L’absence d’attirance envers autrui est une orientation sexuelle assumée par 12% des Français. Et cela grimpe jusqu’à 23% chez les femmes âgées de 70 ans et plus. Cette forme d’exclusion de la vie sexuelle est beaucoup plus assumée par les femmes (15%) que par les hommes (9%), en particulier chez les plus de 50 ans.
Enquête Ifop 2024 sexualité
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La "faute" à qui, à quoi ? 

Mais voilà, tout n'est pas la "faute" de Netflix ou de Tiktok. Si je vous dis septembre 2017, affaire Weinstein, etc ... #Metoo est passé par là, ce que beaucoup désignent comme "la libération" de la parole des femmes victimes de violences et agressions sexuelles – plutôt que libération, nous dirons ici plutôt écoute et résonance de la parole des femmes, car nombreuses sont celles qui avaient parlé avant #Metoo, mais sans être écoutées. Avec cette déferlante quasi-mondiale, c'est la notion de libre choix, de consentement, du pouvoir de dire "quand c'est non, c'est non" qui, désormais, veut s'inscrire dans la pensée collective, figurant au top 10 des pancartes brandies lors des marches féministes, en espérant un inimaginable retour en arrière. Cela dit, la vigilance reste de mise. 

Alors, penchons-nous sur cette "apparente" apathie sexuelle sous l'angle des femmes. Où sont passés l'envie, le désir féminin ? Qu'est-ce qui a changé ? Pourquoi, comme semble le montrer cette étude, l'abstinence n'est-elle plus honteuse, mais assumée, voire parfois revendiquée ? Est-ce vraiment la fin du "devoir conjugal" ? Autant de sujets que nous avons voulu éclaircir avec Lucie Groussin, sexologue féministe – comme elle le précise elle-même sur son site internet – à Paris.

Entretien avec Lucie Groussin, sexologue

Lucie Groussin

Lucie Groussin, sexologue féministe.

©site officiel Lucie Groussin

Terriennes : l'homme propose, la femme dispose, c'est encore plus vrai aujourd'hui  ? 

Lucie Groussin : Le but, aujourd'hui, c'est vraiment d'essayer de repenser les relations érotiques dans une ère post #Metoo. On reste tout de même encore éduqué sur l'idée que la femme doit être une personne désirée, et l'homme un être désirant. Mais aujourd'hui les femmes affirment plus leurs désirs. Il faut aussi parler de l'auto-érotisme. La nouvelle génération est beaucoup plus ouverte à la masturbation, mais aussi à l'auto-érotisme qui est plus large que ça. Dans ce cas, on parle aussi de sexualité, mais non partagée. 

Terriennes : la faute à Netflix ou à #Metoo ? Qu'est ce qui a changé ? 

LG : Déjà, on ne va pas mettre ça sur le thème de la faute ! Honnêtement, ça reste très difficile d'avoir des chiffres vraiment réels sur le sujet. Ce qui a changé, c'est que les gens sont un peu plus transparents. Depuis #Metoo, c'est un peu moins tabou d'avoir moins de sexualité, donc les gens l'expriment un peu plus. 

Pour moi, la véritable révolution sexuelle, elle est à venir, elle est en ce moment. Depuis #Metoo, elle est plus basée sur le consentement, sur le plaisir partagé. Lucie Groussin, sexologue

Mais pour répondre plus précisément à la question, le fait qu'il y ait moins de sexualité, voire plus du tout, et plus d'amours platoniques, je trouve cela très positif parce qu'en tant que sexologue, c'est important de désacraliser le sexe dans le couple. Au 20e siècle, avec la pilule, la légalisation de l'IVG, on a beaucoup parlé de révolution sexuelle, mais pour moi, la véritable révolution sexuelle, elle est à venir, elle est en ce moment. Depuis #Metoo, elle est plus basée sur le consentement, sur le plaisir partagé. Dans les années 1990-2000, on était vraiment hypersexualisé, avec une objectivisation à outrance dans les publicités, etc... On va peut-être vers une société où l'on repense la place de la sexualité dans nos vies sur un mode "slow food" : consommer moins, mais consommer mieux. 

Aujourd'hui, la jeune génération est plus sensible à ces questions. La révolution sexuelle, elle se fait aussi parce qu'on prend plus en compte les relations lesbiennes, gays et de jeunes qui s'interrogent sur leur sexe.

Dans mon cabinet, ou autour de moi, j'entends le plus souvent ces inquiétudes chez les "boomer", des gens de 40 ou 50 ans, qui se disent "Oh la la, on baise plus" ! Moi, j'ai envie de leur dire, "vous en êtes où de votre vie érotique ?". "Et quand vous aviez 20 ans, vous aviez toujours envie ?" Ou alors, "vous le faites parce que sinon votre partenaire va vous quitter ?" On sait bien qu'il y a beaucoup de contraintes sexuelles, donc je vois dans ce constat quelque chose de bien plus positif. 

Terriennes : qui en sort gagnant, les femmes ? Est-ce qu'on peut dire par exemple que c'est la fin du devoir conjugal ? 

LG : Dans le cadre d'un couple hétérosexuel, ce que je vois dans ma pratique clinique, c'est qu'il y a encore beaucoup d'injonctions à avoir des rapports sexuels réguliers. Oui, on peut se dire que c'est la fin du devoir conjugal mais la marche est encore haute et ce n'est pas encore fait. Un rapport sans désir, ce n'est pas faire l'amour, c'est de la violence, de l'autocontrainte, on le fait parce qu'on pense qu'il faut le faire et quand on ne veut pas, il y a aussi l'obligation de se justifier de pourquoi on n'a pas envie.

Terriennes : pour les hommes,  l’expression d’une forte libido est restée longtemps une expression de leur masculinité, ce n'est plus vrai aujourd'hui ?

LG : Comme si les hommes étaient juste guidés par leurs hormones ou je ne sais quoi, et qu'ils auraient toujours envie ! Et bien non, les hommes sont comme tout le monde et  heureusement. Mais en effet, il y a une injonction forte pour l'homme en tant qu'être désirant. Je pense qu'aujourd'hui, on met moins la pression sur les hommes. Ce changement est aussi positif pour eux.

Terriennes : assiste-t-on à un rejet des injonctions qui pèsent sur le corps et l’intime, on s'affranchit des normes ?

LG : Au delà de Netflix et autres outils numériques, je pense aussi que beaucoup de gens n'ont juste pas envie, ils ont la flemme. Il faut aussi prendre en compte qu'il y a beaucoup de personnes déprimées. Mais aussi des individus plus à leur écoute, qui s'affranchissent plus de l'injonction à avoir des rapports sexuels , cela progresse.

Sex recession : quelques autres chiffres de l'enquête Ifop/Lelo

La proportion de Français(es) ayant eu un rapport au cours des 12 derniers mois n’a jamais été aussi faible en cinquante ans : 76% en moyenne, soit une baisse de 15 points depuis 2006 (étude CSF). 

Cette montée de l'inactivité sexuelle affecte tout particulièrement la jeunesse : plus d’un quart des jeunes de 18 à 24 ans initiés sexuellement (28%) admettent ne pas avoir eu de rapport en un an, soit cinq fois plus qu’en 2006 (5%). 
Aujourd'hui, 43% des Français(es) rapportaient avoir, en moyenne, un rapport sexuel par semaine, contre 58% en 2009.
Sexualité et Netflix
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