Terriennes

"On est conditionné à penser que toutes les travailleuses du sexe sont des victimes", Muriel Douru, autrice de "Putains de Vies"

Muriel Douru signe <em>Putain de Vies : itinéraires de travailleuses du sexe,</em> La boîte à bulles, 24€
Muriel Douru signe Putain de Vies : itinéraires de travailleuses du sexe, La boîte à bulles, 24€
© Sophie Belliot

Muriel Douru signe "Putain de Vies", un roman graphique retraçant l'histoire de neuf travailleuses et un travailleur du sexe. À travers des témoignages à la première personne, ce livre nous plonge au cœur des destins de ces hommes et ces femmes venus des quatre coins du monde. Rencontre avec l'autrice.

Illustratrice et activiste, Muriel Douru a déjà publié plusieurs ouvrages sur l'homosexualité et l'homoparentalité. Aujourd'hui, elle signe Putains de vie, un recueil d'une dizaine de témoignages rares qui sortent les travailleuses du sexe de l'ombre et de la victimisation systématique. Pour une fois, elles sont écoutées, jamais jugées - même si Putains de Vies, initié par Médecins du monde, tire aussi le signal d'alarme sur leurs conditions de vie.

A travers le récit de la Nigériane Amélia, exilée et prostituée de force, de Laurianne, Escort Girl sans tabou, de Giorgia, transgenre colombienne et séropositive contrainte de quitter son pays, Muriel Douru donne une visibilité à cette population cachée et stigmatisée. Elle donne à voir et à écouter la diversité des situations et les relie aux questions de migration et de transidentité. Préfacé par Ovidie, la "prêtresse du porno féministe" en France, ce roman graphique vient briser quelques idées reçues sur la prostitution.
 

Entretien avec Muriel Douru


Terriennes : Pourquoi avoir choisi les travailleuses du sexe comme sujet de votre dernier ouvrage ? 
 
Muriel Douru : Le projet a été initié par Médecins du monde et l’association Paloma. Ils côtoient au quotidien les travailleuses du sexe et savent que c’est compliqué de diffuser leur parole, parce que ce sont des personnes stigmatisées. Les reportages à visage découvert sont rares. Ils voulaient transmettre des témoignages bruts, sans interprétation ni modification. Le roman graphique est un outil intéressant pour cela : il permet de raconter des événements intimes tout en préservant l’anonymat des témoins.
 
Comment s’est effectué le travail de documentation et la collaboration avec Médecins du monde ? 
 
Ces associations ont demandé à des femmes et un homme, parmi les travailleuse.eurs du sexe qu’ils connaissent, si elles accepteraient de témoigner. Puis je me suis entretenue avec chacun.e pendant plusieurs heures. Ensuite il a fallu les protéger : j’ai changé leurs noms, j’ai modifié leur apparence physique. J’ai parfois omis des détails pour qu’on ne les identifie pas. Certaines migrantes ont, par exemple, encore de lourdes dettes dans leur pays d’origine. 
L'histoire de Giorgia. 
L'histoire de Giorgia. 
©MurielDouru

 
La parole des femmes a-t-elle été facile à recueillir ? Qu’ont-elles pensé de la BD après publication ?
 
Je m’attendais à beaucoup de réticence de leur part. Mais à ma grande surprise, elles ont toutes accepté. Leur parole était libérée, parce qu’elles n’ont pas l’habitude qu’on les écoute. La plupart ont connu des drames, mais n’ont eu aucun suivi psychologique. Raconter leur histoire a peut-être été une forme de soulagement. Après la publication, elles ont toutes reçu un exemplaire du livre. Elles étaient très émues de voir leurs vies devenir un scénario de roman. Certaines ont traversé des drames et des luttes qui pour nous, les privilégiées, sont inimaginables ! Ce sont des femmes douées d’une résilience hors du commun et d’un courage exemplaire. Gardons-nous de savoir mieux qu’elles, ce qui serait "bon" pour elles.

  Le regard qu’on porte sur les travailleuses du sexe dans nos sociétés est toujours méprisant, misérabiliste ou méchant.
Vous êtes-vous posé la question de la légitimité ? 
 
Tout le temps. Parce qu’étant lesbienne et maman d’une petite fille que j’ai eue grâce à une PMA à l’étranger, je sais ce que ça fait de voir sa parole confisquée par d’autres, qui ne sont pas directement concernés. J’ai donc essayé de les écouter avec honnêteté et de ne pas interférer dans leurs histoires. Ce livre n’est pas un point de vue personnel. J’ai mis de côté mes propres a priori et mes clichés. Ce travail m’a changée : j’ai réalisé combien j’étais privilégiée.  
 
Quels préjugés aimeriez-vous déconstruire sur les travailleuses du sexe ? 
 
On est conditionné à penser que les travailleuses du sexe sont toutes des victimes. On les infantilise et on parle à leur place. Moi j’ai été bouleversée par ces femmes si fortes, puissantes et courageuses. 
 
Par exemple j’ai rencontré Candice, qui a subi le mariage forcé, deux grossesses, la migration pour éviter la mort dans son pays, des viols en continu, la Libye, une traversée de la Méditerranée alors qu’elle ne sait pas nager, et tout ça à seulement 24 ans ! Elle se tenait droite, en face de moi, en m’expliquant à quel point elle avait soif de vivre. Il faut arrêter d’invisibiliser le discours de ces femmes qui ont tant de choses à nous apprendre sur la condition de la femme dans le monde et sur la violence des hommes. Elles forcent le respect et l’admiration, alors que le regard qu’on porte sur elles dans nos sociétés est toujours méprisant, misérabiliste ou méchant. 
 
L'histoire de Candice. 
L'histoire de Candice. 
©MurielDouru


Selon vous, quel est le dénominateur commun de toutes ces femmes ?  Même si, comme le dit Ovidie dans sa préface, "il n’y a pas deux travailleuses ou travailleurs du sexe qui aient le même parcours de vie". 
 
Elles ont quasiment toutes connu la violence durant l’enfance. Sur les dix histoires de ce livre, une seule n’est pas concernée. Elles m’ont également toutes dit que la violence des clients a augmenté depuis la loi de pénalisation en 2016. Cette loi les précarise et les met en danger. En pénalisant les clients, on leur donne des moyens de pression supplémentaires sur les prostitué.es - négociation des tarifs, rapports non protégés, etc... 
 
Ovidie exprime ce que dévoile le livre : on ne peut pas coller une seule étiquette sur toutes les travailleuse du sexe parce qu’elles ont toutes des destins différents. Entre Lauriane, la Parisienne qui a utilisé le travail du sexe à un moment dans sa vie parce qu’elle en avait envie, et Candice, qui a subi le proxénétisme et les réseaux de traites des êtres humains, il y a un monde. Ce monde, c’est celui des inégalités sociales.
 
 
Votre livre va au-delà du simple récit sur la prostitution : il parle de féminisme, de genre, de migration... Est-ce un livre militant ? 
 
Ce livre est militant malgré lui. Il révèle des parcours stupéfiants, bien loin de ce qu’on vit en tant que blanc privilégié. On ne peut que s’identifier à ces destins incroyables et se demander : "Qu’est ce que j’aurais fait à leur place ?"