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"Etre femme en Asie" : pour en finir avec les idées reçues

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Interview d'Isabelle Malivoir - TV5MONDE

3,6 milliards de femmes dans le monde, dont plus d'une sur deux vit en Asie. Etre femme en Asie - c'est un vaste sujet polymorphe auquel s'attaque la journaliste et écrivaine Anne Garrigue. Elle signe un livre en forme d'état des lieux de la condition féminine du Népal au Japon, en passant par l'Inde ou la Chine.

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​Santé, éducation, émancipation, pouvoir... Les faits et les chiffres décryptés par Anne Garrigue brossent un tableau contrasté, parfois paradoxal, de la place des femmes dans la société asiatique - ou plutôt les sociétés asiatiques - et de l'évolution de la condition féminine. Des chiffres qui révèlent que développement ne rime pas toujours avec progrès, que les sociétés musulmanes ne sont pas les dernières à porter les femmes au pouvoir ou que les femmes d'Asie émigrent au moins autant que les hommes pour s'en sortir et soutenir leur famille.


Il n'y a pas de critères déterminants de la condition féminine en Asie, comme la religion ou l'économie.
Anne Garrigue

Loin des idées reçues répandues en occident, voici quelques jalons pour se repérer dans le paysage complexe de la condition des femmes en Asie selon Anne Garrigue : 

"Arroser le jardin d'un autre"

En Chine ou en Inde, mais aussi au Vietnam, donner naissance à une fille, c'est encore "cultiver le champ du voisin" ou "arroser le jardin d'un autre" - comprenez la famille du futur époux. Dans ce contexte, dès son apparition, le dépistage prénatal du sexe du bébé a servi à avorter lorsque le bébé était une fille - mieux vaut "dépenser 5000 roupies maintenant (pour avorter) pour en économiser 500 000 plus tard (pour le mariage). Et quand les lois interdisant ces pratiques sont arrivées, 15 ans après la technologie, le mal était fait.

C'est ainsi que, en Asie, on dénombre à la naissance jusqu'à 120 garçons pour 100 filles - alors que le taux moyen dans le monde est d'environ 105 filles pour 100 garcons. Seule exception : la Corée du Sud, où campagnes et mesures ont débloqué les verrous de la tradition et des mentalités pour rétablir l'équilibre. 
 

Aujourd'hui, en Asie, il y a un déficit cumulé de 117 millions de fillettes manquantes.

Anne Garrigue

Quand les filles dépassent les garçons

C'est dans le domaine de l'éducation que les petites Asiatiques gagnent le plus de terrain. Au Bengladesh, 98 % des petites filles sont désormais scolarisées dans le primaire. Des progrès spectaculaires que l'on retrouve aussi en Indonésie. 

Dans certains pays, en Chine ou en Mongolie, par exemple, les filles dépassent les garçons, notamment à l'université. Au point que les autorités chinoises, voyant la part des filles en premier cycle approcher dangeureusement des 50 %, auraient, dès 2005, institué des quotas officieux pour défendre les garçons à l'entrée de certaines filières. 
 

Voter et être élues

​En Asie, toutes les femmes, ou presque, ont obtenu le droit de vote dans la foulée de la décolonisation - dès 1924 pour les femmes mongoles et en 1931 pour les Sri Lankaises ! En Suisse, les femmes ont dû attendre 1971 pour voter et être élues. 
 

Femmes de pouvoir

Avec 20 % d'élues au Parlement, et 23 années de pouvoir aux mains de femmes, c'est un pays pauvre et musulman, le Bengladesh, qui arrive en 7e position du classement du forum économique mondial dans son rapport sur l'écart entre les sexes - et le premier en Asie. 

La politique est seul domaine où les femmes asiatiques s'en sortent mieux que la moyenne mondiale  - en France, aucune femme n'a encore jamais été présidente ! Reste que ministres et députées restent très minoritaires dans toute l'Asie, sauf à Taïwan, qui mène une politique ouvertement volontariste de quotas en faveur des femmes.

Epouses, soeurs, filles de... Les femmes politiques en Asie sont souvent issues de dynasties au pouvoir. Benazir Bhutto au Pakistan, Hasina Wajed au Bengladesh, Megawati Sukarnoputri en Indonésie, Aung San Suu Kyi en Birmanie, Yingluck Shinawatra en Thaïlande. Toutes incarnent un modèle charismatique, mais pas représentatif.
Epouses, soeurs, filles de... Les femmes politiques en Asie sont souvent issues de dynasties au pouvoir. Benazir Bhutto au Pakistan, Hasina Wajed au Bengladesh, Megawati Sukarnoputri en Indonésie, Aung San Suu Kyi en Birmanie, Yingluck Shinawatra en Thaïlande. Toutes incarnent un modèle charismatique, mais pas représentatif.
 

Cadres et pédégères

La Thaïlande détient le record mondial de femmes chefs d'entreprises, selon le rapport Grant Thornton International. Pour autant, les Asiatiques gagnent en moyenne entre 70 % et 80 %  des salaires masculins à travail égal. Encore écrasés par le poids de la tradition, des pays dit économiquement avancés, comme la Corée du Sud et le Japon, restent à la traîne en nombre de femmes occupant des postes de cadres (2 % seulement).
 

Le monde du travail ne reflète pas encore les progrès réalisés dans en matière d'éducation.
Anne Garrigue

High-tech

En Inde, les femmes représentent près de 40 % des informaticiens -  aux Etats-Unis, notamment dans la Silicon Valley, elles sont environ 17 %, et encore moins en France.


Migrantes

Les femmes représentent plus de la moitié des migrants dans le monde - 105 millions sur 213 en 2010 - et leur nombre croît plus vite que celui des hommes. Services domestiques, sexuels, hospitaliers, ou mariage, elles bougent pour s'en sortir, mais aussi pour soutenir leur famille. En 2012, les Philippines  représentaient la moitié des travailleurs outre-mer du pays et 32,3 % des transferts de fonds qui, eux, s'élèvent à 13,5 % du produit national brut.

Plus des trois quarts des travailleurs domestiques dans le monde sont des femmes. Nombre d'entre elles sont privées de salaire minimum, voire de toute législation sur le travail quand elles ne sont pas victimes de violences et de mauvais traitements 

Notre dossier ​► DOMESTIQUES, BONNES, DES EMPLOIS QUI RIMENT AVEC FEMMES

Le Kerala : l'exception indienne

En Inde, où la condition féminine est particulièrement difficile à vivre, il est une région où la conjonction de tradition, régime politique et socle économique rétablit mécaniquement une certaine égalité entre femmes et hommes.

Dans cet Etat du Sud du pays, les femmes, traditionnellement, ont le droit à l'héritage et les frais de mariage sont partagés entre les deux familles. Parallèlement, la riziculture, qui représente un pan important de l'économie régionale, a besoin de la main-d'oeuvre féminine ; enfin, le parti communiste au pouvoir poursuit une politique égalitaire et progressiste.

Résultat : la sélection à la naissance disparaît et le ratio hommes/femmes se normalise ; 92 % des femmes savent lire et leur niveau d'éducation est plus élevé que dans les autres Etats indiens.