Être ou ne pas être une femme : et si Shakespeare fut en réalité une autrice ?  

Et si l’oeuvre de William Shakespeare avait en réalité été écrite par une femme ? Dans un livre enquête captivant, l’autrice française Aurore Evain avance un nom, Mary Sidney, aristocrate anglaise née au 16e siècle, proche d’Elisabeth Ière et l’un des plus brillants esprits de son temps.

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Mary Sidney et Shakespeare

Détal de la couverture du livre d'Aurore Evain Mary Sidney alias Shakespeare.

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Hamlet, Roméo et Juliette, Macbeth … Les pièces du plus célèbre dramaturge anglais n’ont pas livré tous leurs secrets. Encore moins la véritable identité de leur auteur (ou autrice ?). Justement, l’oeuvre de William Shakespeare aurait-elle pu être écrite par une femme ? C’est une théorie défendue outre-Manche, et par Aurore Evain. Dans un livre enquête captivant, l’autrice française, à l’origine des Journées du Matrimoine, avance un nom, Mary Sidney. 

Entre influence politique à la Cour d'Elisabeth Ière, passions amoureuses, épreuves familiales et travail d'écriture remarquable, la vie de cette comtesse semble étrangement synchronisée avec les cycles de l'œuvre de Shakespeare ...

Mary Sidney alias Shakespeare

L'enquête d'Aurore Evain sur la véritable identité de William Shakespeare (éd. Talents Hauts).

©Terriennes/Louise Pluyaud

Entretien avec Aurore Evain

Terriennes : Pourquoi remettre en question l'identité du plus célèbre poète et dramaturge anglais ? Quel est le point de départ de votre enquête ?  

Aurore Evain : Je connais bien les autrices du théâtre classique, car j’ai consacré près de trente ans à l’édition et la mise en scène de leurs œuvres. Néanmoins, j’ai toujours buté devant ce mur du génie shakespearien… Certes, on veut bien concéder aujourd’hui que ces autrices aient pu écrire de bonnes pièces. Mais revient sans cesse l’idée qu’aucune n’aurait pu rivaliser avec Shakespeare. Virginia Woolf déclare dans Un lieu à soi que si la sœur de Shakespeare avait existé, même avec le talent de son frère, elle n’aurait pu créer une telle œuvre. Mais c’est oublier que Virginia Woolf écrivait à partir d’une Histoire amputée de la moitié de l’humanité…  

Et puis, dans les années 2010, je découvre l’essai de Robin P. Williams dans lequel elle attribue l’oeuvre de Shakespeare à une femme, Mary Sidney. Avant d’écrire cette enquête littéraire, j’en ai d’abord tiré une pièce, Mary Sidney Alias Shakespeare, qui a reçu un très bon accueil. Généralement, en sortant du spectacle, les personnes sont au minimum troublées, et le plus souvent secouées par la démonstration. Il leur devient soudain vraisemblable qu’une femme, au temps de Shakespeare, a eu le génie de Shakespeare… Un siècle plus tard, l’état des recherches nous permet donc de répondre à Virginia Woolf que Shakespeare fut peut-être sa sœur de plume ! 

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Votre principale suspecte se nomme Marie Sydney. Qui était cette femme ?  

Mary Sidney, comtesse de Pembroke,  évolue dans les milieux de la grande aristocratie élisabéthaine. Elle est l’une des femmes les plus cultivées et brillantes de son temps, mais aussi l’une des plus illustres inconnues qui peuplent l’histoire littéraire… Elle et son frère ont l’ambitieux projet de créer de grandes œuvres en langue anglaise, à une époque où l’anglais était loin d’être une langue de premier plan. Il meurt jeune, et Mary Sidney va poursuivre seule cette mission : elle va alors développer le plus important cercle littéraire de l’histoire anglaise.  

Polyglotte, parlant couramment latin, et maîtrisant sans doute le grec, d’une érudition exceptionnelle, elle pratique l’alchimie et la médecine, la musique, la fauconnerie, la politique, l’occultisme… Elle est aussi la première femme dans son pays à publier une pièce en anglais : une tragédie traduite du français, qui fut une source d’inspiration pour ses contemporains et servit de modèle à l’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare.  

Mary Sidney, comtesse de Pembroke

Mary Sidney, comtesse de Pembroke (1561–1621)

wikipedia

 

Le génie littéraire et artistique de Mary Sidney était donc reconnu à son époque. Pourquoi n'aurait-elle pas signé de son nom les œuvres que l'on attribue à William Shakespeare ? Et comment a-t-elle pu tomber dans l'oubli ?  

A l’époque, il était impensable pour un homme de l’aristocratie de publier sous son nom des pièces de théâtre jouées par des troupes professionnelles. Et donc inimaginable de la part d’une aristocrate ! Les actrices elles-mêmes n’étaient pas autorisées sur la scène publique. En dehors même du théâtre, publier une œuvre pour une femme de son rang n’était pas admissible : afficher ainsi son nom, en faire commerce, c’était devenir une "femme publique", comparable à de la prostitution. Ou alors il lui fallait intervenir dans des genres bien spécifiques, comme la traduction, si possible d’œuvres religieuses ou morales.  

Il existait des hommes féministes à l’époque. On les appelait les "champions des dames"… Mais certainement pas ce William Shakespeare... Aurore Evain

Or Mary Sidney va être la première autrice à ne pas s’excuser de publier ses œuvres. En tant qu’éditrice de l’œuvre posthume de son frère, elle va également promouvoir une culture de l’impression qui va très vite remplacer celle du manuscrit, qui prévalait encore. En revanche, si elle est parvenue de son vivant à faire tomber une partie des barrières imposées aux femmes désirant écrire et publier, à sa mort, elles vont à nouveau retomber sur elle, et effacer son nom de la postérité. Seul son frère, Philip, décédé à 31 ans, est resté dans les mémoires de la littérature anglaise. 

"Shakespeare n'a pas de héros, il n'a que des héroïnes !", affirmait l'un de ses éminents traducteurs, Marcel Proust. Vous-même insistez sur le fait que ses pièces mettent en scène des personnages féminins "forts, agissants, indépendants d'esprit et qui se travestissent parfois en garçon pour faire ce qui doit être fait". Pour autant, cela prouve-t-il qu'elles ont forcément été écrites par une femme ?  

En effet, il existait des hommes féministes à l’époque. On les appelait les "champions des dames". Un auteur aurait donc très bien pu écrire une telle œuvre aux voix féminines puissantes… Mais certainement pas ce William Shakespeare né à Stratford-sur-Avon ! Le peu de choses que l’on connaît de sa vie laisse le portrait d’un homme qui n’a pas éduqué ses filles et qui suspend leur héritage à la condition qu’elles aient des descendants mâles.  

En revanche, un grand nombre d’aspects de la vie et des œuvres de Mary Sidney coïncident étrangement avec l’œuvre shakespearienne. Comme cette grotte dans Cymbeline qui correspond trait pour trait à celle du château de Pembroke où vivait Mary Sidney. Les éléments de sa vie, notamment son histoire d’amour avec son médecin, se raccordent au script de Tout est bien qui finit bien. Il n’existe pas de preuves irréfutables en soi, mais un amoncellement de faits documentés, d’arguments sourcés, de coïncidences troublantes, qui, mises bout à bout, interrogent, déconcertent, et finissent par convaincre de la vraisemblance de cette thèse. Au vu de tous ces éléments, à chacun et chacune ensuite de poser son propre verdict !  

Shakespeare and Company

La célèbre librairie indépendante Shakespeare and Company, à Paris, est spécialisée en littérature anglophone et attire chaque année les touristes. 

©Terriennes/Louise Pluyaud

Que répondre à celles et ceux qui accuseraient votre enquête de "théorie du complot" ou affirmeraient :  "Qu'importe qui a écrit les oeuvres ! Tant que nous avons les pièces" ?  

Face à la vacuité des arguments en faveur du William Shakespeare de Stratford, ses défenseurs se bornent à renvoyer la question de l’identité littéraire shakespearienne à une "théorie du complot". Or il n’est nulle part question de complot : personne n’est accusé de vouloir sciemment cacher la véritable identité de Shakespeare.

En revanche, le vide biographique qui entoure le fameux William Shakespeare de Stratford-sur-Avon soulève à juste titre des questions depuis plusieurs siècles déjà, et chez des esprits éminents. On devrait donc pouvoir interroger sereinement cette construction littéraire sans être dénigré.e ou taxé.e de conspirationnisme. D’autant que ce "mystère" auctorial est au cœur même de l’œuvre shakespearienne, qui ne cesse de questionner l’être et l’apparence, de cacher le vrai derrière le faux, et de travestir des filles en garçons… C’est aussi ce qui justifie la pertinence de cette question, du point de la vue de la recherche.  

Savoir qu’une femme est probablement à l’origine d’une telle œuvre ne changera pas sa puissance, mais renverse l’histoire de la littérature. Aurore Evain

Enfin, savoir qu’une femme est probablement à l’origine d’une telle œuvre ne changera pas sa puissance, mais renverse l’histoire de la littérature telle qu’elle s’est écrite. Cela remet en question son androcentrisme, et ses conséquences sur la légitimité des femmes à penser, créer, diriger, participer au mouvement du monde. Cela permet également de relire Shakespeare avec d’autres lunettes. Bref, c’est la promesse de redécouvrir une œuvre sous un autre jour, et de voir s’y déployer plus clairement la parole féministe de Shakespeare, de réaliser notamment combien elle est traversée par la Querelle des femmes, ce long débat sur l’égalité femmes-hommes qui occupait déjà beaucoup ses contemporain.es à l’époque. 

œuvres de William Shakespeare

Les œuvres de William Shakespeare sont étudiées chaque année partout dans le monde par des millions d'élèves. Or que savons-nous réellement sur lui ? Le doute sur son auctorialité est une évidence dans les milieux universitaires anglais. 

©Terriennes/Louise Pluyaud

Si le fantôme de Mary Sidney pouvait apparaître à la barre, telle une mystérieuse héroïne shakespearienne, quelle(s) question(s) lui poseriez-vous ?  

Êtes-vous toujours d’accord avec Juliette quand elle déclare à Roméo : Qu’y-a-t-il dans un nom ? La fleur que nous appelons rose embaumerait autant sous un autre nom... Et bien sûr  : "Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ?"… Mais surtout, pour pouvoir boucler notre enquête sur des preuves tangibles : où sont passés vos manuscrits ?! 

Talents Hauts

Stand des éditions Talents Hauts au Salon du livre jeunesse de Montreuil, en décembre 2024. Cette maison d'édition française indépendante édite des livres jeunesse antisexistes et s'est imposée en défenseuse du matrimoine littéraire, notamment avec sa collection Les Plumées

©Terriennes/Louise Pluyaud