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Etre syrienne, féministe, journaliste, engagée, réfugiée : rencontres au festival "Syrien n'est fait"

Haya El Ali, en pleine manifesation à Raqqa contre Daesh et le gouvernement de Bachar el Assad. Elle incarne la jeunesse syrienne engagée, extrait de "La rebelle de Raqqa", du documentaire signé France 24
Haya El Ali, en pleine manifesation à Raqqa contre Daesh et le gouvernement de Bachar el Assad. Elle incarne la jeunesse syrienne engagée, extrait de "La rebelle de Raqqa", du documentaire signé France 24
(c) France 24, extrait du reportage "La rebelle de Raqqa"

Pour sa troisième année consécutive, le festival « Syrien n’est fait » est revenu aux Grands-Voisins, ancien hôpital reconverti en lieu de rencontre, à Paris. Un festival d’art engagé, créé pour mettre à l’honneur la culture syrienne sous toutes ses formes. Le jeudi 2 août 2018 avaient lieu deux conférences autour de femmes activistes : « Être femme journaliste aujourd’hui en Syrie » et « Révolution Syrienne et libération de la femme ». Terriennes les a rencontrées.

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Toutes sont des femmes, syriennes, scientifiques, intellectuelles, écrivaines, journalistes, réfugiées en Europe et engagées. Elles se sont retrouvées dans un ancien hôpital du quatorizième arrondissement de la capitale française à l'occasion du festival « Syrien n’est fait » (1er au 5 août 2018).

Maya Al Rahabi, physicienne, féministe, démocrate

Depuis leur départ de Syrie, elles sont installées à Berlin, Paris ou Prague. C’est le cas de Maya Al Rahabi, physicienne et co-fondatrice de l’ONG Syrian Women’s Political Movement. Lancée en 2002, son ONG vise à soutenir les femmes au  quotidien et à leur donner une voix en politique, en s'appuyant sur la résolution 1325 du conseil de sécurité de l’ONU qui assure la sécurité et la participation politique des femmes. Depuis seize ans et avec l’aide des Nations Unies, elle tente d’inscrire son organisation, qu’elle définit elle-même comme féministe, dans les registres des associations syriennes, en vain.

Originellement basée en Syrie, l’organisation s’est étendue depuis au Liban, en Europe, et à toutes les zones où se trouvent des femmes réfugiées syriennes. Elle décrit les moyens mis en œuvre sur le terrain.

"Nous mettons en place des programmes de couture et d'alphabétisation pour les femmes syriennes", Maya Al Rahabi, co-fondatrice de "Syrian Women's Political Movment" nous détaille les actions mises en place sur le terrain par son ONG. (L'interview est en anglais, vous pouvez activer les sous-titres en français au bas de la vidéo.)

Avant la révolution personne ne savait ce que c’était 'être féministe'
Maya Al Rahabi

Un combat qu’elle a commencé à mener bien avant la révolution, mais qui s’est accéléré fin 2011. Opposante au régime de Bachar al-Assad et actrice de la société civile, Maya Al Rahabi s’est battue aux côtés des femmes pour défendre leur droits : «le régime ne voulait pas que l’on travaille avec les femmes. C’est seulement en travaillant sous leurs ordres que nous pouvions avoir leur aval. Bien sûr ce n’était pas notre but. »

Mais si l’action sur le terrain peine toujours à se mettre en pratique selon la physicienne, parler de féminisme et reconnaître l’existence d’inégalités des sexes est plus naturel depuis la révolution : « Avant la révolution personne ne savait ce que c’était 'être féministe' ou ce qu’était l’égalité des sexes. Depuis, les gens ont commencé à en parler et à voir cela comme une part de la révolution. Les droits des femmes font partie de la révolution car nous croyons qu’il n’y a pas de démocratie sans droits des femmes et pas de droits des femmes sans démocratie. »

Maria Al Abdeh, de la biologie à la sauvegarde des Syriennes

Un avis partagé par la biologiste Maria Al Abdeh, fondatrice de l’ONG Women’s Now For Development qui agit au quotidien également aux côtés des femmes en Syrie et des réfugiées pour leur permettre de s'émanciper. Son association franco-syrienne, voit le jour en 2012 à Paris. Son travail s'articule autour de plusieurs axes dont la protection des femmes, la recherche et la mise en place de conférences.
 
Notre but principal c’est de permettre aux femmes syriennes de s’émanciper surtout dans les zones assiégées
Maria Al Abdeh

« Notre but principal c’est de permettre aux femmes syriennes de s’émanciper surtout dans les zones assiégées. Nous travaillons dans la région d’Idleb (Nord Est) qui est connue pour être le fief des extrémistes et avec les femmes réfugiées au Liban ».

"Il faut mettre en lumière le travail des femmes", Maria Al Abdeh, directrice de l'ONG "Women Now For Development" nous raconte quelles sont les initiatives des femmes en Syrie.  

Une initiative que le régime ne voit pas d’un très bon oeil. « On voit sur le terrain des femmes déterminées, actives, prêtes à créer des mouvements. Cette révolution à l'origine pacifiste s’est transformée en conflit armé, pour devenir aujourd'hui une guerre internationale » nous confie Maria. Un conflit qui selon elle, est présenté de façon partiale par les médias : « aujourd’hui on voit le régime et les extrémistes mais on oublie qu’au milieu il y a un peuple qui veut aspirer à la liberté, à la dignité. »

Rand Sabbagh, journaliste réfugiée en Allemagne

Terriennes a donc posé la question sur le traitement de l'information du conflit Syrien par les médias européens à Rand Sabbagh, journaliste syrienne réfugiée en Allemagne depuis trois ans et demi : « Ça dépend s'il y a une élection ici ou pas... » s’amuse-t-elle. « Lorsqu'il y en a une, soudain, pour les médias allemands la Syrie devient plus sûre et tu as l’impression que la guerre est finie, que la situation est apaisée, ils ne comprennent alors pas pourquoi les réfugiés ne retournent pas dans leur pays. ».

Aujourd’hui installée à Berlin, Rand Sabbagh a vu son métier évoluer avec la révolution. Journaliste depuis treize ans, l'enjeu de la profession est tout autre : « avant la révolution. Il n’y avait pas tant de problèmes à être embauchée en tant que femme. Cependant, c’est vrai que l’on nous confinait à des catégories comme la culture, la mode, le style de vie. On ne nous prenait pas forcément au sérieux quand on voulait parler de politique ou d’économie. » Elle n’a pas échappé à la règle puisqu’elle a travaillé de 2005 à 2011 au département culture de son média. C’est quand la révolution a éclaté en 2011 que son travail a changé : « j’ai commencé à m’impliquer dans la vie politique et on a réalisé un journal alternatif que l’on distribuait secrètement aux habitants de Damas. Six numéros en tout. »

« Les journalistes qui avaient l’habitude d’aller dans les zones de conflit se sont retrouvés face à des journalistes citoyens. On a essayé de les former, de les aider à avoir de meilleurs outils pour montrer la réalité du terrain. »  Si au début du conflit, la profession a dû faire face à de nouveaux défis comme l’émergence des journalistes citoyens et le poids du gouvernement sur les journalistes, son genre féminin n’a curieusement pas toujours été un frein. « On n'a pas eu de problèmes inhabituels en tant que femmes. Certes, il y a avait des abus, mais pas forcément liés à notre genre ».

Parfois c’était même plus simple pour nous. Quand on passait les checkpoints, les soldats ne contrôlaient pas nos téléphones portables
Rand Sabbagh

Certaines anecdotes, cocasses, lui reviennent « Parfois c’était même plus simple pour nous. Quand on passait les checkpoints, les soldats ne contrôlaient pas nos téléphones portables car on leur disait “vous savez il y a des photos privées de nous dessus”, donc les soldats étaient gênés et ils nous rendaient nos téléphones.» Aujourd’hui, de là où elle vit, elle voit les contraintes s'accumuler sur les femmes journalistes, celles qui restent encore sur le terrain en Syrie.

"D'ici, je peux dire combien c'est dur pour les journalistes syriennes d'accomplir leur travail tous les jours". Rand Sabbagh, journaliste syrienne réfugiée en Allemagne nous raconte les difficultés rencontrées par de ses consoeurs restées en Syrie.
(L'interview est en anglais, vous pouvez activer les sous-titres en français au bas de la vidéo.)

En Allemagne, c'est à son statut de femme réfugiée qu'elle est constamment renvoyée  « on (ndlr les journalistes réfugiés) ne nous donne pas la chance de parler de ce qu’il se passe en Allemagne. Nous sommes des réfugiés avant tout pour eux (.../...). Quand on nous donne de l’espace en tant que journaliste réfugié.e c’est pour parler de la vie quotidienne en Syrie, il faut que ce soit rempli d’émotions. » Un problème de crédibilité selon elle, « ils doutent de notre professionnalisme, mais nous étions aussi journalistes avant de venir ici. (.../...) Ils préfèrent nous entendre parler sur la façon dont notre vie a changé ici, et comment on a pu se libérer en Europe. Ce sont des stéréotypes qu’ils ont et qu’ils veulent alimenter. »


A la question du traitement de l’information des médias européens sur la question syrienne, son avis est aussi direct que celui de sa consoeur Joudy Arash, journaliste restée en Syrie : "certains médias ne distinguent pas le conflit et le voient seulement comme une affaire de terrorisme et pour moi cela vient de la propagande de Assad. Personne ne filme vraiment la vie quotidienne, les détails, comment les civils vivent. On nous montre comme des personnes fermées, on ne voit que le terrorisme. Dans la vraie vie les habitants sont très ouverts d’esprit, ils sont sociables, ont des amis, ont des groupes, du travail mais personne ne se concentre vraiment sur cette face, le côté civil de la guerre”.

Haya El Ali, de journaliste citoyenne à journaliste professionnelle

« Je voulais montrer le quotidien de ce qu’il se passe là-bas, pas seulement Daesh et le gouvernement, mais le peuple qui vit au milieu ». C’est en 2014 qu’Haya El Ali, 26 ans à l’époque, se saisit de sa caméra pour filmer le quotidien des habitants à Raqqa, sa ville, si souvent citée durant les années de guerre parce qu'elle était devenue la capitale du groupe "Etat islamique". Sous son niqab, qui laisse apparaître ses grands yeux verts, elle enregistre la vie des habitants durant les occupation successives des troupes de Daesh et du régime. Ses vidéos clandestines seront réalisées cinq mois durant.

C’est à ce moment qu’elle commence sa carrière en tant que journaliste citoyenne. Son but ? Montrer la guerre en Syrie sous un angle différent, en dévoilant le quotidien des habitants, entre les attentats et les interdictions de Daesh. La chaîne de télévision France 24 réalise alors un reportage sur elle, "La rebelle de Raqqa," dans lequel on suit son arrivée en France. 
Quatre ans après avoir quitté la Syrie à cause des menaces qui pesaient sur elle, et maintenant installée à Paris, Haya El Ali  admet que sa vision du conflit est plus nuancée que ce que renvoient les médias internationaux:

"Je n'ai pas le sentiment que les faits relatés dans les médias ici correspondent à ce qu'il se passe en Syrie". Haya El Ali nous fait part de son regard sur la façon dont les médias européens traitent le conflit syrien. (L'interview est en arabe, vous pouvez activer les sous-titres français au bas de la vidéo.)

Joudy Arash, caméra au poing 

Joudy Arash, journaliste en Syrie (Orient TV et Reuters) partage le même ressenti que ses consoeurs. Leur carrière de femme journaliste a débuté de la même façon, mais leurs chemins ont pris des tournures différentes. C'est d'abord en s'engageant dans l'aide humanitaire de sa ville que Judy intervient comme activiste, mais c'est en 2013 qu’elle commence à filmer, tout comme Haya, le quotidien des habitants de Al Waer, quartier de Homs, autre épicentre de la guerre civile.

La journaliste Joudy Arash, en vidéo Skype de Al Waer, près de Homs en Syrie. Elle est la première correspondante dans une ville assiégée. Aujourd'hui journaliste à Orient, elle a été correspondante à Reuters.
La journaliste Joudy Arash, en vidéo Skype de Al Waer, près de Homs en Syrie. Elle est la première correspondante dans une ville assiégée. Aujourd'hui journaliste à Orient, elle a été correspondante à Reuters.
(c) Nadia Bouchenni

Quand le régime découvre ses vidéos, il l’arrête et l’emprisonne pendant près de quatorze heures, durant lesquelles elle est torturée et intimidée. Perçue comme une opposante au régime, elle se retrouve vite menacée. La jeune journaliste sera libérée à la seule condition de collaborer avec eux en réintégrant l’équipe d’aide humanitaire qu'elle avait intégrée, pour mieux surveiller son action.

Pour entrer dans leur jeu, elle accepte la proposition... avant de s’enfuir. Elle quitte alors Homs, la ville qui l’a vue grandir pour aller vers la banlieue de Damas, « Rif dimashq », de peur d’être arrêtée de nouveau pour "violations des droits de l’homme". Elle reste dans ce gouvernorat trois mois.

Joudy Arash décide alors de retourner à Homs, plus précisément son quartier de Al Waer, toujours assiégé. Elle y restera quatre ans jusqu’au moment des négociations avec les Russes. Pendant ce temps, la jeune journaliste travaille comme correspondante pour Orient TV et devient en Syrie, la première femme correspondante dans une ville assiégée.« J’ai dû déménager vers la banlieue d’Alep et là-bas j’ai dû recommencer à zéro parce que personne ne me connaissait, je suis arrivée dans une nouvelle rédaction sans la popularité que j’avais à Homs ».

Shadiaa Taataa, du droit au reportage

Pour Shadiaa Taataa, les obstacles auxquels elle a fait face ne relevaient pas tant de son genre mais plus de sa légitimité à exercer. Comme beaucoup de citoyens syriens, c’est avec le début de la révolution syrienne en 2011 qu’elle se lance. Elle, qui a étudié le droit à l’université, accomplit en 2015 un virage professionnel pour se reconvertir dans le journalisme.

Shadiaa Taataa, en direct par Skype de la ville d'Idleb en Syrie. Elle est depuis 2015 journaliste pour les médias syriens Mayaza, Radio Fresh et Blog Syria Story.
Shadiaa Taataa, en direct par Skype de la ville d'Idleb en Syrie. Elle est depuis 2015 journaliste pour les médias syriens Mayaza, Radio Fresh et Blog Syria Story.
(c) Nadia Bouchenni

Cette même année elle décide de suivre une formation à Idleb, avec le journaliste syrien Hadi Abdullah, connu en Syrie pour sa couverture du conflit - il a été récompensé en 2016 par le prix de Reporters Sans Frontières/TV5MONDE. Elle se retrouve en compagnie de vingt autres femmes, à étudier la presse écrite et radio.

“En tant que femme journaliste j’ai souvent été découragée par la société qui n’est pas habituée à voir des femmes dans ce milieu
Shadiaa Taataa

"En tant que femme journaliste j’ai souvent été découragée par la société qui n’est pas habituée à voir des femmes dans ce milieu" confie-t-elle, avant de poursuivre : “l’autre difficulté que j’ai rencontrée était plus liée à ma légitimité. Avant d’être journaliste, j’étais étudiante en droit, ce qui m’a valu des remarques de mes collègues qui ne m’ont pas tous prise au sérieux”. Aujourd’hui, elle contribue au média Blog Syria Story, qui dresse le portrait de Syriennes, dans leur quotidien. Elle est également journaliste pour Fresh Radio et Mazaya. 

Un festival en devoir de mémoire

Toutes sont unanimes, le festival « Syrien n’est fait » n’est pas là pour résoudre le conflit syrien. “Avec cet événement-là, on essaye de transmettre notre culture syrienne, de faire en sorte que les Français rencontrent des personnes syriennes sous un angle différent de ce qu’ils voient dans les médias » conclut modestement Maria Al Abdeh. Réponse similaire de Rand Sabbagh “J’espère avec cet événement garder l’histoire en vie. Je n’attends pas de changements. J’attends juste que les gens ne perdent pas leur foi et qu’ils sachent qu’on se souvient d’eux, qu'on apprécie leur travail et leur sacrifice. C’est ce qui importe aujourd’hui, on ne peut rien faire d’autre.”