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Euro 2022 : longtemps interdit, le football féminin anglais prend sa revanche

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Chloe Kelly a marqué le deuxième but de son équipe, le but de la victoire, lors de la finale de l'Euro 2022 féminin entre l'Angleterre et l'Allemagne au stade de Wembley, à Londres, le 31 juillet 2022.
Le prince William de Grande-Bretagne tenant le maillot de football d'Angleterre portant les noms de ses trois enfants pose avec l'équipe féminine de football d'Angleterre, lors d'une visite à St George's Park, le centre national de football d'Angleterre à Burton-on-Trent, le mercredi 15 juin 2022 en préparation de l'Euro féminin de l'UEFA 2022.

C'est à son équipe féminine que l'Angleterre doit son premier trophée de football depuis des décennies ! La victoire historique des "lionnesses" contre l'Allemagne en finale de l'Euro 2022 est aussi l'apothéose d'une compétition qui révèle des progrès spectaculaires : interdit pendant cinquante ans en Grande-Bretagne, le football féminin reprend ses droits. 

C'est au pays berceau du foot que s'est joué, du 6 au 31 juillet 2022, la treizième édition de l'Euro féminin. Au total, 16 équipes féminines se sont affrontées dans les stades anglais pour décrocher la Coupe européenne. Âpre, disputée, tactique, la finale a offert à l'Angleterre son premier trophée féminin, contre l'Allemagne (2-1 a.p.), ce 31 juillet 2022 à Wembley, devant une affluence record.

Grâce à son équipe féminine, l'Angleterre brise enfin sa longue attente, depuis le Mondial-1966, remporté par les hommes : "Football's coming home" ("Le football rentre à la maison"), l'hymne officieux des sélections nationales peut enfin être chanté sans ironie. "Dans tout le tournoi, on a eu tellement de soutien de nos fans", a souligné la coach Sarina Wiegman après le match. 

La liesse de la victoire gagne aussi la Couronne : "Votre réussite va bien au-delà du trophée que vous avez si bien mérité. Vous avez toutes montré un exemple qui sera une source d'inspiration pour les filles et les femmes d'aujourd'hui et pour les générations futures", écrit la reine Elizabeth II dans un message de félicitations.

Infligeant aux Allemandes leur première défaite en finale d'un Euro, elles qui ont remportés 8 des 13 éditions, les "lionnesses" d'Angleterre ont achevé de conquérir le cœur d'un pays qui s'est progressivement pris au jeu. Trois ans après un Mondial-2019 en France, qui avait déjà concrétisé la trajectoire ascendante des femmes dans le football, et malgré la pandémie de Covid-19, l'Euro anglais se termine sur un succès incontestable. 

Succès tous azimuts

​Un succès populaire, d'abord, comme le prouvent les 87 192 spectateurs dans les tribunes, soit largement plus que le record pour un match de l'Euro masculin – 79 115 pour la finale de l'édition 1964 entre l'Espagne, pays-hôte, et l'URSS. L'affluence totale de cet Euro, avec 574 875 supporters présents dans les stades, pulvérise aussi la meilleure marque pour la compétition continentale féminine, il y a cinq ans aux Pays-Bas avec 247 041 spectateurs. Des chiffres qui révèlent le développement spectaculaire du football féminin.

Un sport qui revient de loin

"La pratique du football est complètement inconvenante pour les femmes et ne doit pas être encouragée", voilà ce que décrètait la Fédération anglaise de football en 1921. Ce jour-là, "La Fédération interdit de fait à tous les clubs affiliés de prêter leur terrain aux équipes de femmes, ou de leur procurer toute assistance technique ou humaine" précise Laurent Grün, enseignant à l'université de Lorraine dans sa tribune Il y a 100 ans, les femmes anglaises étaient privées de football publiée dans Libération. "Le 'ban' est une marque d’ostracisme spectaculaire qui frappe les footballeuses de plein fouet. Alors même que la pratique connaît dans le pays un essor remarquable", ajoute l'historien. L'équipe d'Angleterre féminine était même l'une des équipes les plus anciennes de l'histoire du football féminin. 

Cinquante ans de bannissement

Ce n'est que cinquante ans plus tard que la Fédération nationale anglaise décide de revenir sur sa décision. Elle présentera même ses excuses en 2008. Mais le coup porté a été rude, faisant du football féminin une pratique confidentielle et négligée.

Quand j'ai fait mes débuts au plus haut niveau, en 2001... Tout était fait par des bénévoles travaillant pour l'amour et le plaisir de ce sport.
Karen Carney, ex-internationale anglaise, consultante

"Quand j'ai fait mes débuts au plus haut niveau, en 2001, à 14 ans... on ne s'entraînait qu'une fois par semaine et on avait match le dimanche. Tout était fait par des bénévoles travaillant pour l'amour et le plaisir de ce sport", se souvient l'ex-internationale anglaise Karen Carney, dans une tribune pour le Guardian, en septembre dernier. "Deux décennies plus tard, toutes les équipes sont professionnelles, avec des joueuses qui ont de bons salaires et soutenues par des staff étoffés", ajoute-t-elle,  soulignant les pas de géants accomplis ces dernières années grâce à une politique volontariste de la FA. 

[Karen Carney, deuxième en partant de la gauche, est une des consultantes les plus célèbres du championnat anglais de foot féminin]

Sponsors et médias : le "boom"

"La Fédération anglaise, dans les années 2010, a commencé à faire passer les équipes en semi-professionnelles", rappelle Sylvain Jamet, du site spécialisé footofeminin.com, qui vit en Angleterre depuis vingt ans.

Le championnat à 12 équipes s'est professionnalisé en 2018. Il a connu un développement fulgurant avec l'arrivée de la banque Barclays comme sponsor principal en 2019, suivi d'un nouveau contrat de diffusion en 2021, qui rapportent quelque 23 millions d'euros par an au football féminin anglais. Ce nouvel accord "a donné le traitement médiatique dont le football féminin avait besoin", relève Sylvain Jamet, avec "au moins deux ou trois matches qui sont exposés à chaque journée", alors que la Fédération met en ligne tous les matches gratuitement sur son application. 

L’assureur Vitality a, lui, donné son nom à la Coupe d’Angleterre féminine contre un montant non révélé, mais décrit comme "le plus lucratif de son histoire" par les médias nationaux.

La presse écrite a pris le train en marche. "Il y a trois ans, aucun journal national ne venait couvrir les matches de championnat. Alors qu'à Arsenal ou à Chelsea, maintenant, à chaque fois le Times, le Guardian, le Daily Mail, la BBC, le Telegraph sont là", note le journaliste. 
 

Le championnat national, qui a vu le jour en 2011, connaît la plus grande couverture médiatique depuis sa première saison. Et les promesses d’audience pour cette nouvelle saison sont en hausse exponentielle de 300% d’après les spécialistes. Des chiffres qui attirent de plus en plus de sponsors autour de la ligue féminine de football au Royaume-Uni. "Les marques voient de plus en plus le sport féminin et ses audiences comme des leviers pour les aider à atteindre leurs objectifs commerciaux", explique Kelly Simmons, directrice du football professionnel féminin à la Fédération anglaise.

Les premières bénéficaires de cette transformation sont évidemment les joueuses. "J'ai rejoint Arsenal il y a cinq ans et, à ce moment-là, le championnat n'était pas encore très professionnel. Les progrès effectués, notamment l'an dernier, ont été très importants", confirme l'attaquante vedette des Pays-Bas, Vivianne Miedema (la footballeuse néerlandaise est une militante qui se bat pour l'égalité des salaires entre joueuses et joueurs, ndlr). 

On a trois salles de gym, un terrain synthétique couvert. C'est l'Angleterre, quoi !
Kenza Dali, joueuse de la sélection française à l'Euro 2022

"On a deux assistants, un coach mental... deux kinés, un masseur, un docteur. Les staffs sont un peu plus élargis (qu'en France) et puis, en termes d'infrastructures, on est dans un centre immense. On a trois salles de gym, un terrain synthétique couvert. C'est l'Angleterre, quoi !" se félicite de son côté la Française Kenza Dali, passée par West Ham et Everton, et qui fait partie de la sélection française de cet Euro. 

Des stars, mais des budgets encore modestes

A l'instar de leurs homologues masculins, les clubs anglais attirent désormais les plus grandes stars, Pernille Harder et Sam Kerr évoluant par exemple à Chelsea, triple champion sortant. Le Guardian annonçait en mars dernier que la Fédération anglaise allait multiplier par huit la dotation en Cup féminine passant ainsi de 309 000 livres (370 000 €) à 2,5 millions de Livres (3 M€). Pour rappel, les 735 clubs engagés dans la Cup masculine se partagent 15,9 millions de Livres (19 M€). 

Liverpool n'était pas réputé, ces dernières années, pour s'occuper ou traiter fantastiquement bien ses féminines.
Jürgen Klopp, ex-footballeur, entraîneur

Même si l'investissement reste minimal pour les gros clubs – Chelsea a un budget de 7 millions d'euros environ, et Manchester City ou Arsenal moins encore – le football féminin est un puissant vecteur d'image. Quand Chelsea a changé de mains, au printemps, les candidats à la reprise ont dû s'engager à poursuivre les investissements dans l'équipe féminine, et lorsque Liverpool a assuré son retour dans l'élite en avril, Jürgen Klopp les a félicitées, taclant même sa direction. "Liverpool n'était pas réputé, ces dernières années, pour traiter fantastiquement bien ses féminines. Elles ne sont pas descendues en Championship (D2) sans raison. Maintenant qu'elles sont revenues (dans l'élite), on doit s'assurer de profiter de cette situation", glissai-il en conférence de presse.

De plus en plus souvent, les stades de Premier League s'ouvrent aux matches féminins. Newcastle, pourtant en D4, a attiré plus de 22 000 spectateurs à Saint-James' Park en mai dernier.

2022 : la revanche des lionnesses

La 13e édition du Championnat d'Europe féminin de football 2022 ou Euro féminin de l'UEFA s'est tenue du mercredi 6 juillet au dimanche 31 juillet 2022. En ouverture, les Anglaises ont affronté les Autrichiennes à Old Trafford, le stade résidence de la prestigieuse équipe de Manchester. En finale, au stade mythique de Wembley, qu'elles ont déjà presque rempli en amical contre l'Allemagne en novembre 2019, elles ont triomphé des Allemandes. 

Pendant une heure, les occasions ont été rares et il a fallu attendre que les deux coaches mettent un peu de sang frais avec les remplacements pour que le match s'emballe enfin. Sur une lumineuse ouverture de Georgia Stanway, passée près d'un deuxième carton jaune en fin de première période, Ella Toone s'est présentée face à la gardienne allemande qu'elle a trompée d'une balle piquée. Un tir qui montrait un sang froid impressionnant étant donné l'enjeu, l'environnement et son jeune âge (22 ans), et exécuté six minutes seulement après son entrée en jeu (1-0, 62e).

Puis le but de la victoire, par Chloe Kelly, sur un corner cafouillé (2-1, 111e), ne restera pas dans les mémoires pour sa beauté, mais il est définitivement entré dans les annales du sport anglais. Ce but confirme aussi l'"invincibilité" de Sarina Wiegman, la manager néerlandaise, qui n'a perdu aucun de ses 20 matches à la tête des "lionnesses" et remporté ses 12 matches dans un Euro, après avoir déjà emmené les Pays-Bas au sacre chez eux, il y a cinq ans.


Gageons que, cette fois, la Fédération anglaise de football s'abstiendra de commentaires semblables à ceux qu'elle avait fait à l'issue de l'édition 2015. L'équipe de footballeuses anglaises était rentrée au Royaume-Uni après avoir obtenu une médaille de bronze, en battant les Allemandes (1-0).

Capture d'écran du tweet de la Fédération anglaise de football à l'issue du  championnat européen de 2015. 
Capture d'écran du tweet de la Fédération anglaise de football à l'issue du  championnat européen de 2015. 
capture d'écran


"Nos Lionnesses s'apprêtent à redevenir des mères, des compagnes et des filles aujourd'hui, mais elles ont remporté un autre titre : héroïne", pouvait-on lire dans ce post, qui avait provoqué un immense tollé sur la Toile. Parmi les nombreux commentaires, certains se demandaient si leurs homologues masculins avaient déjà été qualifiés de "pères, partenaires et fils" ? Devant le bad buzz, la Fédération avait fini par retirer son tweet...