Excision : le combat de fond mené par deux militantes

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carton journée tolérance zéro
Rien qu'en 2023, 4,32 millions de filles dans le monde risquent de subir des mutilations génitales féminines, selon l'ONU. 
©Excision parlons-en
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Excision, clitoridechtomie, ablation du clitoris, ablation partielle ou totale des petites lèvres, infibulation, percement, incision, scarification, cautérisation : comme tous les 6 février, la Journée mondiale de lutte contre les mutilations sexuelles féminines est l'occasion de rappeler ce que subissent encore aujourd'hui des millions de petites filles. Rencontre avec deux militantes de terrain, l'avocate française Judith Coronel-Kissous et l'activiste guinéenne Hadja Idrissa Bah.
« Il n’y a pas qu’une réponse à cette problématique de l’excision, parce que les problèmes sont multiples. Il faut se débarrasser des à-priori que nous avons concernant la sexualité des femmes excisées, il faut arrêter de croire qu’une chirurgie réparatrice est l’unique réponse. Non seulement ce n’est pas la première chose à faire, mais ce n’est pas toujours nécessaire. », lance Ramata Kapo, la présidente de l’association «Excision, parlons-en» qui fête ses 10 ans d’existence.
 
 
Dans le monde, 200 millions de femmes ont subi une mutilation sexuelle féminine, selon l'UNICEF. Aujourd’hui, plus de 4 millions de jeunes filles par an sont exposées au risque d’être excisées. Ce chiffre devra être revu à la hausse : l’épidémie de Covid-19 pourrait entraîner 2 millions de cas supplémentaires de mutilations sexuelles féminines d’ici 2030 (fermeture des écoles, baisse des revenus…). 

Il y aurait environ 530 000 femmes mutilées sexuellement vivant sur le territoire de l’Union Européenne, sachant qu’environ 1 femme excisée sur 2 vit en France ou au Royaume-Uni (pays avec le plus fort taux de flux migratoire). 
 (Source : Etude de Marie Lesclingand, d’Armelle Andro et de Théo Lombart

Notre article ►Confinement et après Covid-19 : le risque d'excision en hausse, les associations donnent l'alerte

Excisions, parlons-en : 10 ans de combat

Deux jours avant la Journée mondiale de tolérance zéro à l'égard des MSF, le rendez-vous était donné dans cet antre féministe qu’est la Cité audacieuse (elle porte bien son nom) à Paris, un lieu mis en place par la Maison des Femmes.
 
Pour animer le débat, de nombreuses personnalités concernées par le sujet -chirurgiens réparateurs, sexologues, avocat.es , psychologues, sociologues -sont venues tour à tour échanger avec un public captif et concerné : l’avocate Danielle Merian, le docteur Sébastien Madzou, l’avocate Judith Coronel-Kissous, et Hadja Idrissa Bah, militante et membre du Conseil d'administration de l’organisation Equipop.

Nous y étions et nous avons échangé avec deux d’entre-elles.

Judith Coronel-Kissous, avocate des réfugiées 

Judith
Judith Coronel-Kissous, avocate au barreau de Paris.
©capture écran
Judith Coronel-Kissous, est avocate au barreau de Paris, administratrice au GAMS (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles, des Mariages Forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants). Elle représente juridiquement au quotidien des femmes embarquées dans un processus de demande de droit d’asile.
Elle anime également au sein de l’association « Excision parlons-en » une formation qui permet aux professionnelles et aux bénévoles de comprendre le lien fort qui existe entre droit d’asile et MSF (mutilations sexuelles
féminines ). Pour mettre fin à ces pratiques criminelles, offrir à ces femmes le statut de réfugiée est selon elle une des solutions.

Terriennes : Comment expliquez-vous que certaines femmes, certaines familles aillent jusqu’à fuir leur pays d’origine, alors que celui-ci légifère sur la question et interdit les mutilations physiques, pourquoi ne pas réclamer la justice dans leur pays ?

Judith Coronel-Kissous : Il est vrai que certains pays légifèrent sur ce sujet, ce n’est pas le cas partout. En Mauritanie rien n’est inscrit dans la loi concernant les MSF. En Côte d’Ivoire c’est le contraire, la loi pénalise la pratique de l’excision depuis le 23 décembre 1998 (la peine encourue est de 5 ans de prison, pouvant aller jusqu’à 20 ans en cas de décès de la victime).

Cependant comme dans beaucoup de pays d’Afrique, la loi coutumière, qui perpétue la tradition prend le dessus sur la loi civile. Dans le
nord de la Côte d’Ivoire on constate un taux de prévalence de 80%. Ce n’est pas le fait d’habiter dans une grande ville comme Abidjan qui sera un obstacle à la perpétuation de ces atrocités. Les familles opèrent en cachette et cela donne lieu à des hémorragies qui ne sont pas prises en charge, pour éviter tous signalement en se rendant dans les hôpitaux.
 
S’opposer à l’excision de son enfant mène souvent à un rejet de la famille, une sorte d’ostracisme dans une culture qui, à la différence de la notre, est totalement dépendante de ce système communautaire.
Judith Coronel-Kissous
La question peut paraitre naïve mais comment peut-on continuer de perpétuer de telles atrocités, au nom de quoi, de qui ?

C’est une question de tradition, de respect d’une culture ancestrale. Ce sont souvent les grands-mères qui se chargent de faire exciser leurs petites filles, parfois même au détriment de l’avis des parents qui se retrouvent passifs face à cette situation. Il y a aussi un rapport religieux, animiste notamment. Faire couler le sang des jeunes filles est considéré comme une offrande divine qui garantie la bénédiction et la prospérité de la communauté et de la famille. S’opposer à l’excision de son enfant mène souvent à un rejet de la famille, une sorte d’ostracisme dans une culture qui, à la différence de la notre, est totalement dépendante de ce système communautaire. Il n’y a pas d’état
providence.
 

Donc fuir devient le seul échappatoire ?

Il y a en théorie, trois possibilités. Il est possible de faire une demande de visa pour la France mais cela reste très compliqué. Il faut prouver que c’est un séjour provisoire et en aucun cas une immigration économique. L’autre moyen légal consiste à faire un visa pour une demande d’asile, mais ils sont très peu accordés voire jamais accordé en Guinée par exemple. La dernière possibilité est donc la plus courante, l’arrivée sur le sol français dans l’irrégularité et la demande de statut de réfugié à ce moment-là. Les démarches pour obtenir le statut de réfugié sont ensuite longues, pénibles et l’issue favorable n’est pas garantie.
 

Vous traitez souvent des dossiers en appel, suite à une première demande qui aurait
échoué ?

Oui, ça m’arrive en effet. Le parcours pour la demande d’asile est fastidieux. Il nécessite de passer par plusieurs instances. L’OPFRA dans un premier temps. Il va falloir que les mères et les fillettes apportent les preuves nécessaires. Cela passe par un examen médical qui permet de constater que la jeune fille n’a pas encore subi de mutilation. Ensuite il est temps pour les familles de raconter leur parcours . Elles doivent donner le plus de détails possibles pour permettre aux officiers qui examinent ces dossiers de se rendre compte de l’urgence et du dernier recours de la
situation.

Devant la Cour Nationale du droit d’asile, les histoires s’enchainent, toutes plus tragiques les unes que les autres. C’est un contentieux de la crédibilité et non un contentieux de la preuve. Il va falloir convaincre sans « preuves » .Ce sont des faisceaux d’indices ( l’origine géographique, le contexte familial, l’appartenance ethnique… ) qui vont permettre de définir si la demande est recevable ou non. Il arrive qu’il faille faire appel.

Pour quelles raisons peut-on décemment renvoyer une famille en danger dans son pays ?

Quand on considère que le danger n’est qu’illusoire. Quand le discours des familles n’a pas convaincu. Quand ces femmes, qui sont souvent atteintes de chocs post-traumatiques, ne réussissent plus à avoir les idées claires pour tenir leur récit de manière cohérente devant les officiers et les juges. Raconter c’est revivre et parfois c’est insoutenable. Dans le sens inverse, certains officiers, certains juges se blindent face à des récits qui sont émotionnellement insupportables et s’en suivent des refus.
Imaginez une mère qui décident de payer un passeur pour traverser la Méditerranée et sauver sa fille cadette à défaut d’avoir réussi à sauver sa fille ainée, morte d’une hémorragie suite à une excision qu’elle n’avait pas autorisé. C’est intolérable.

Ce sont des femmes brisées que vous épaulez au quotidien …

J’accompagne des femmes et des jeunes filles qui sont ici, sur le sol français pour sauver leur peau. Il faut arrêter avec cette idée d’une immigration d’El Dorado. La réalité est moins glamour, si elles avaient pu vivre en sécurité dans leur pays, elles n’auraient pas fait ce voyage jusqu’à nous. Nous avons tendance à minimiser les risques encourus par ces personnes (mort au court du voyage, risque de viols) et dans le cas d’un refus, la difficulté que sera le retour au pays face à une communauté trahie.

Hadja Idrissa Bah, au nom des filles

hadja
Hadja Idrissa Bah, 24 ans, militante activiste depuis ses 13 ans. 
©SB
Vingt-quatre ans et un c.v. d’activiste que beaucoup lui envient. Certain-e-s la voient déjà comme une "Greta Thunberg" des luttes féministes du continent africain. Originaire de Conakry en Guinée, c’est très tôt qu’elle décide de mener un combat démocratique et égalitariste ( membre du Parlement des Enfants de Guinée à 13 ans, présidente à 15 ans, fondatrice du club des jeunes filles leaders de Guinée à 17 ans ). C'est à cette occasion que nous l'avions déjà rencontrée en 2017. Plus qu’un choix, c’est une question de nécessité, Hadja veut dédier sa vie, son temps et sa (toute jeune) carrière à combattre les violences faites aux femmes et aux jeunes filles ( viols, mutilations génitales, répudiations, mariages précoces et forcés).
 
J’ai été excisée à l’âge de 8 ans, mais j’ai eu la chance de faire des études et d’apprendre qu’il y avait des possibilités, qu’il y avait d’autres choses à faire que de se taire.
Hadja Idrissa Bah
Terriennes : Il y a un événement en particulier, un choc qui a révélé la militante en vous pour que vous engagiez dès l’âge de 13 ans ?

Je suis issue d’une famille très conservatrice, j’ai été excisée à l’âge de 8 ans, mais j’ai eu la chance de faire des études et d’apprendre qu’il y avait des possibilités, qu’il y avait d’autres choses à faire que de se taire. Dans mon entourage proche, mes cousins et cousines n’ont pas eu la même chance que moi, ils n’ont pas eu accès à cette prise de conscience qui a été essentielle pour moi. Ce sont toutes les injustices auxquelles mes proches ont fait face qui m’ont donné envie de me battre, c’est devenu une mission. J’ai commencé par être élue à 13 ans au Parlement des Enfants de Guinée , mais soyons réalistes ! Au début mes discours prêtaient plutôt à sourire qu’à
soulever des foules. On trouve ça mignon qu’une enfant s’engage, mais on ne l’écoute pas particulièrement.
 
C’est avec le temps que vous avez mûri votre combat et votre discours ?

Oui, au fur et à mesure, j’ai acquis des connaissances, juridiques notamment ( le code de l’enfant), je les ai mises au service de mon combat. Il en est de même pour mon discours, il a fallu que je travaille ma communication et que je l’adapte aux médias que je côtoyais pour être efficace et entendu cette fois.

Le Parlement des Enfants, ça a en quelque sorte été votre « tremplin » ?

C’est ce parlement qui m’a donné le goût de la « politique », du militantisme, j’y ai fait mes armes mais cette instance a ses limites. J’ai fini par ne plus m’appartenir, par ne plus être libre de dire ce que je pensais réellement. On écrivait mes discours… On se servait de moi finalement.

Comment se traduit votre combat aujourd’hui ?

J’ai créé mon club de jeunes filles avec d’autres jeunes femmes motivées et aussi engagées que moi. Notre premier combat a été de lutter contre les à priori, liés à notre religion notamment. En tant que musulmanes, on nous imagine comme des femmes soumises, pas comme des combattantes. Il a fallut se défaire de cette image. Et puis nous sommes allées sur le terrain pour lutter en direct contre les violences infligées au genre féminin. Avec la complicité de la police judiciaire, nous avons mise en place un système d’alerte par ricochet. Les jeunes femmes menacées - et au courant de notre combat - nous informent, nous prévenons les autorités et nous
nous rendons également sur place.

Vous avez réussi à créer un système de confiance ?

Oui, grâce à des actes de sensibilisations. Il a fallu nous faire connaitre et expliquer aux jeunes femmes que la violence qui leur est faite n’est pas une fatalité. Il n’est plus question de baisser les yeux et de se soumettre, il faut lutter et nous leur offrons notre aide, parce que lutter ce n’est ni facile ni une évidence. Nous avons réussi à éviter des centaines de mariages forcés et des actes de mutilations, des excisions.

Il y a une limite à votre implication, à votre pouvoir face à ces violences ?

Nous agissons sur le terrain, nous utilisons les réseaux sociaux pour communiquer, pour faire réagir et pour que l’histoire de ces jeunes femmes soient rendues public, mais la protection des victimes n’est pas complète parce qu’il n’y a pas de suivi. Face à la police, les familles vont renoncer à leur acte de barbarie, un temps. Imaginez ce que peut ressentir la victime qui a de justesse échappée à une excision, lorsqu’elle doit rentrer chez elle et faire comme rien ne s’était passé. Pour elle et sa famille, rien ne sera plus jamais comme avant et il est possible qu’elle finisse par subir l’excision puisqu’elle ne sera pas protégée. Nous n’avons pas de lieux dédiés comme vous en avez en France avec la Maison des Femmes.

Les hommes, quelle est leur place dans ce combat ?

Ils peuvent décider qu’ils n’épouseront plus les jeunes femmes excisées. C’est une solution. Les parents, les familles mettrons fin à cette pratique au risque de ne pas trouver de mari pour leur fille. Et puis il faut aussi que les hommes prennent conscience des conséquences de l’excision, ils en pâtissent sans même s’en rendre compte. Une femme excisée est soumise à des douleurs permanentes, des infections récurrentes. Il y a pas de plaisir sexuel dans le couple. Cela est un handicap, notamment dans les cas de femmes infibulées.
 
Vous acceptez le terme de féministe ?

Je me suis d’abord présentée comme activiste qui lutte pour le droit des enfants et le droit des jeunes filles. Au fur et à mesure, j’ai accepté ce terme « féministe » que l’on accolait à mon combat.