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Expertes.ma : un guide pour remettre les femmes au coeur des médias marocains

Expertes.ma recense près de 500 femmes expertes. Un site destiné aux médias marocains, du continent africain, mais aussi aux entreprises et aux institutions soucieuses d'apporter plus de parité dans leurs rangs.
Expertes.ma recense près de 500 femmes expertes. Un site destiné aux médias marocains, du continent africain, mais aussi aux entreprises et aux institutions soucieuses d'apporter plus de parité dans leurs rangs.
©captureecran/Expertes.ma

Mais où sont donc les chercheures, spécialistes ou expertes à la télévision, dans les médias marocains ? A chaque fois qu'elle interpellait les rédactions à ce sujet, elle s'entendait répondre : mais on n'en trouve pas ! Faux, car il existe un guide pour combler ce manque : Expertes.ma. Son initiatrice, Khadija Boujanoui, préside le comité Parité et Diversité de la chaîne 2M au Maroc. Rencontre.

Où sont les femmes dans les médias marocains ? Toujours sous-représentées ou cantonnées à des fonctions qu'on pourrait qualifier de traditionnelles, pour ne pas dire clichées. Mais pour faire avancer les choses, et sans attendre que le mot "féminisme" ne bénéficie d'un phénomène de mode, la prise de conscience était, et est toujours, nécessaire.

Alors plutôt que de poser la question - où sont les femmes ? - Khadija Boujanoui a décidé d'y répondre, et concrètement. Directrice financière de la deuxième chaîne de télévision généraliste marocaine, elle décide de lancer, avec le soutien de son employeur, il y a 4 ans, le premier répertoire numérique de la femme experte marocaine au Maroc : le site  "Expertes.ma".
 
Khadija Boujanoui, directrice financière chez 2M, présidente du Comité Parité et Diversité et initiatrice du guide Expertes.ma.
Khadija Boujanoui, directrice financière chez 2M, présidente du Comité Parité et Diversité et initiatrice du guide Expertes.ma.
©SarahBoumghar/Terriennes

"Les obstacles que l'on rencontre en tant que femmes sont les mêmes que partout. A 2M, nous avons décidé de nous engager au sein d'un Comité Parité et Diversité pour un traitement plus égalitaire dans les médias. Ce comité a dressé un état des lieux. Premier constat : un certain nombre de clichés et de stéréotypes féminins continuent à passer à travers nos médias de façon inconsciente ; deuxième constat : une faiblesse quand à la présence de femmes expertes dans les mêmes médias", nous explique Khadija Boujanoui.

Une ligne de conduite pour lutter contre les clichés

Voilà donc l'une des applications de la ligne de conduite que la chaîne a décidé de s'imposer sur le terrain de l'égalité femmes-hommes, en adoptant dès mars 2014 une charte pionnière pour la valorisation de l'image de la femme, chose encore plutôt rare à ce moment- là, dans un pays musulman, mais aussi dans les pays dits laïcs.

"Nous nous sommes aussi engagées à faire régulièrement une comptabilisation de la présence des femmes, aussi bien de manière quantitative que qualitative. On vérifie si les femmes sont invitées à exprimer leur voix et donner leur point de vue dans les émissions politiques ou économiques dont elles étaient exclues jusqu'à présent. Les choses évoluent dans le sens positif, mais il y a encore du chemin. Les faiseurs de contenu sont maintenant sensibles à cette question", se réjouit la présidente du Comité Parité.

"Au début, beaucoup n'ont pas vraiment compris ce que je voulais faire. Si nous avons réalisé au bout de cinq ans autant de choses, c'est que beaucoup y ont adhéré, malgré les réticences de départ. Nous avons réussi à fédérer dans tous les métiers autour de l'importance qu'il y a à sensibiliser tout le monde à ces questions-là", ajoute-t-elle, enthousiaste.

Une volonté et  un engagement visibles très vite à l'antenne : à titre d’exemple, la présence des femmes dans l’émission phare de débat de 2M Moubachara Maâkoum a pu passer de 30 % à 42 % entre 2014 et 2015.

"Concernant les spots publicitaires, là aussi, il y a beaucoup à faire, car ces films sont souvent de gros consommateurs de clichés discriminants vis-à-vis des femmes. Nous avons créé un prix, le Trophée Tillila, qui veut dire liberté en langue Amazigh, pour récompenser la publicité la plus respectueuse de l'image des femmes. Cette récompense est accompagnée d'un financement gratuit d'une campagne par notre chaîne", précise aussi Khadija Boujanoui.
Prochain Trophée Tillila qui récompense la publicité la plus respectueuse vis à vis des femmes, le 10 octobre 2019.
Prochain Trophée Tillila qui récompense la publicité la plus respectueuse vis à vis des femmes, le 10 octobre 2019.
©captureecran

Les expertes à l'honneur

Créé en 2016, le site Expertes.ma balaye plus de 150 domaines. Urbanisme, conseil en développement des affaires, communication d'entreprise, production audiovisuelle ...  Avec quelque 500 expertes répertoriées à ce jour, il constitue ainsi la plus large base numérique évolutive de femmes marocaines spécialistes par secteurs d'activité : entreprise, économie, sciences, recherches, société civile, arts et culture.

Destiné aux journalistes et aux professionnels des médias afin d'augmenter la présence de femmes sur la scène médiatique, ce service se veut un important vivier de compétences à l'attention des institutions, organisations et autres collectivités à la recherche de compétences pointues, ou simplement désireuses de tendre vers la parité.
 
 
Car si les femmes occupent de plus en plus de responsabilités de premier ordre dans les domaines politique, économique, culturel et social, et qu'elles bénéficient dans les médias d'une visibilité encourageante, beaucoup reste à faire. En 2016, les femmes ne représentaient pas plus de 9 % de l'ensemble des intervenants et experts dans les différents médias marocains.

"Elles sont encore insuffisamment représentées dans les grands débats politiques, économiques ou sociétaux, et sont trop souvent confinées à des rôles stéréotypés dans les rubriques femmes, famille, mode ou cuisine", ajoute Khadija Boujanoui.
  Une experte répertoriée sur cette plateforme numérique voit son expertise mise en valeur, reconnue, en quelque sorte, ce qui lui permet aussi d'entrer en contact avec de multiples interlocuteurs et lui donne la possibilité de construire de nouveaux réseaux. De quoi donner une image positive et réaliste des femmes marocaines dans les médias, ce qui constitue un élément fondamental dans le changement social et l’évolution des mentalités au Maroc. "Nous nous sommes rendu.e.s compte que certaines expertes très fortes dans leur domaine ne savaient pas forcément en parler ou s'exprimer devant un public. C'est pourquoi le Comité Parité et Diversité de 2M a mis en place des ateliers de 'networking' et de 'médiatraining' pour qu'elles apprennent à s'exprimer le mieux possible devant un micro ou une caméra".
 

En France, il existe depuis 2015 un guide des expertes > http://expertes.fr , il répertorie 3 000 expertes originaires de 30 pays. Ce site, version numérique du "Guide des expertes" qui paraît chaque année aux éditions Anne Carrière/EpOke, est destiné aux journalistes, qui peuvent ainsi accéder aux coordonnées des expertes. Près de 250 000 personnes ont visité le site depuis son lancement en juin 2015 et plus de 800 journalistes y sont accrédité.e.s.
Le site met régulièrement en avant un de ses profils, en publiant, entre autres, une vidéo de l'experte du mois - exemple ici avec Radia Chekh Lahlou, experte en stratégie de responsabilité sociétale de l'entreprise, basée à Casablanca. Le site a aussi sa page facebook.
 
Je dis toujours, nous les femmes sommes la moitié de la société, la femme éduque l'autre moitié, donc nous sommes la société !
Khadija Boujanoui
La mise en lumière de ces femmes expertes, c'est aussi permettre aux petites filles marocaines de se projeter et de les voir comme des exemples de réussite. Pour Khadija Boujanoui, une seule formule pour résumer tout cela : "Tout est possible !" "Moi j'ai eu de la chance de grandir dans une famille où je ne sentais pas vraiment la différence du fait que j'étais une fille. Mon père m'a poussée à faire des études, et j'avais cette hargne en moi, je viens d'un milieu très très modeste. Je l'ai constaté tout au long de mes études en France ou de mes premières expériences professionnelles : on nous fait sentir qu'un homme est plus apte à avoir un poste à responsabilité qu'une femme", nous dit-elle.

Et de conclure : "Je dis toujours que nous, les femmes, sommes la moitié de la société, la femme éduque l'autre moitié, donc nous sommes la société !"