Terriennes

Exposition "Black Dolls" : Sylvie Mombo, la conteuse qui fait parler les poupées noires

La conteuse Sylvie Mombo imagine et invente les histoires que ces poupées auraient pu raconter aux enfants à qui elles ont appartenu, pour les réconforter et les faire grandir. Ici, l'histoire de <em>Petiot, ce petit garçon qui se croyait tout permis</em>,le 28 février 2018 à la Maison Rouge (Paris, France).
La conteuse Sylvie Mombo imagine et invente les histoires que ces poupées auraient pu raconter aux enfants à qui elles ont appartenu, pour les réconforter et les faire grandir. Ici, l'histoire de Petiot, ce petit garçon qui se croyait tout permis,le 28 février 2018 à la Maison Rouge (Paris, France).
Crédit/IM

Que disent ces poupées noires, les Black Dolls, des enfants qui les ont bercées ou parfois rudoyées ? Que racontent-elles aussi des Afro-américain.e.s qui les ont fabriquées de leurs mains ? L’exposition Black Dolls à la Maison rouge à Paris est une première en France et en Europe. Une conteuse a cherché à mettre des mots sur leur histoire.

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C’est un mercredi après midi. Quelques dizaines d’enfants, entre 5 et 13 ans accompagnés de leurs parents se sont donnés rendez-vous à la Maison Rouge, lieu d'exposition situé près de Bastille à Paris. Pour y voir quoi ? « Des poupées ! », s'exclame une petite fille au serre-tête à pompons, l’air ravi. Des poupées, mais par n’importe lesquelles. « Et tu trouves qu’elles ressemblent à tes poupées ?»,  l’interroge-je. « Ah non pas trop, elles ont l’air un peu triste », me répond Carmen.  
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Au cours de plusieurs décennies, près de 200 Black Dolls ont été rassemblées à travers les Etats-Unis, elles sont présentées pour la première fois hors du continent américain en France, à la Maison Rouge, à Paris.
Reportage de Pascale Achard - TV5MONDE

Rappel d'un passé si proche et douloureux

Ce sont pourtant elles que l’on vient voir. Mais à bien y regarder, on dirait plutôt que ce sont elles qui vous scrutent. Elles sont près de 200, alignées, en quinconce, ou protégées par une cage vitrée. Toutes en pleine lumière. Confrontation étrange entre poupées et visiteu.r.se.s. Le face à face peut mettre mal à l’aise. Enfin, nous les grands, qui découvrons leur histoire et leur origine. Car pour les plus petit.e.s, ces silhouettes ne restent que des poupées, même si "un peu tristes".

Face à celles installées derrière une paroi de verre, on se sent un peu à distance, comme protégé de leur regard sur nous. Mais pour les autres, plus nombreuses, qui sont érigées, sans vitrage, la vue des étoffes, des matériaux, aiguise non seulement la tentation de s'en rapprocher jusqu'à les toucher, mais donne surtout l’illusion qu’elles pourraient être vivantes, ou plutôt survivantes d’une époque qui en dit long sur le passé ségrégationniste des Etats-Unis.
 
Des poupées de chiffons, faites de morceaux de tissus rapiécés, de bouts de cuir patiné ou de bois usé. (Exposition Black Dolls, la Maison Rouge, Paris, mars 2018)
Des poupées de chiffons, faites de morceaux de tissus rapiécés, de bouts de cuir patiné ou de bois usé. (Exposition Black Dolls, la Maison Rouge, Paris, mars 2018)
Crédit IM
Les détails des points de couture, réalisés avec des fils grossiers parfois des ficelles, des robes confectionnées à l'aide de morceaux de tissus, usés, de toile de jute brute, récupérés des sacs de blé utilisés autrefois, les corps en tissu parfois remplis de paille qui dépasse un peu, ou bien faits de morceaux de bois et de cuir patiné à force d'avoir servi. Certaines ont des larmes dessinées sur la joue. Des petites statues articulées et figées dans une danse immobile, véritables oeuvres artisanales ou tout simplement d'art. Si belles comme si le temps s’était arrêté avec elles.
 
Parmi ces poupées, celles que l'on baptise les "topsy turvy" (sens dessus-dessous, ndlr), poupées réversibles à double tête, l'une noire et l'autre blanche.
Parmi ces poupées, celles que l'on baptise les "topsy turvy" (sens dessus-dessous, ndlr), poupées réversibles à double tête, l'une noire et l'autre blanche.
Crédit/IM

Fabriquées par des Afro-américaines pendant un siècle

Ces poupées appartiennent à la collection Deborah Neff. En 25 ans, cette avocate de la Côte Est a rassemblé près de 200 « Black Dolls ». C’est ainsi qu’on les appelle, ces anonymes poupées noires. Fabriquées par les mains d'Afro-Américaines, dans les années 1840-1940. Pendant près d’un siècle, ces femmes (mais aussi des hommes) ont conçu et fabriqué ces jouets ou bien pour leurs propres enfants, ou bien pour les enfants de leurs "maîtres". Il s’agit ici de la plus importante collection existante de ces Black Dolls, qui pour la première fois est montrée hors des États-Unis.
L’exposition présente également un fonds de 80 photographies d’époque, représentant des enfants posant avec leurs poupées entre la période de l’avant- Guerre de Sécession jusqu’au milieu du XXe siècle.
 
Une collection de 80 photos d'archives. Celle-ci est signée A. W. Moller, sans titre, Thomasville, Géorgie, vers 1895.
Une collection de 80 photos d'archives. Celle-ci est signée A. W. Moller, sans titre, Thomasville, Géorgie, vers 1895.
DR
 
Contrairement aux autres jouets, la poupée est façonnée à l’image de soi. Et sur sa poupée, l’enfant règne.
Margo Jefferson, auteure de Negroland
Sur un mur de l'exposition, le public peut lire quelques lignes de Margo Jefferson, professeure et critique de théatre afro-américaine (tiré de son ouvrage Negroland : A Memoir, 2015 ndlr) dont voici un extrait: « Contrairement aux autres jouets, la poupée est façonnée à l’image de soi. Et sur sa poupée, l’enfant règne. Une poupée, on peut l’habiller ou la déshabiller, la faire naître et la faire mourir, la nourrir ou la châtier. On parle pour elle, à travers elle, et d’elle,. On peut lui faire ce que les adultes vous font, et mieux encore, on peut inverser les rôles. Mais alors comment tous rituels se déplient lorsque sa poupée est faite à l’image d’une autre race ? La race véhicule tant d’intimités contradictoires et d’aliénations : la défiance, la fascination, la peur, le désir, et si nous devons dire la haine, nous devons aussi dire l’amour, sachant que chacun comporte mille nuances. »
 
Défilé statique de figurines de chiffons noires. Si chacune est une pièce unique, elles ont, hormis leur couleur de peau de tissu, un autre point commun: la plupart ont la bouche cousue.
 
La plupart de ces Black Dolls ont la bouche cousue, par des points de couture, " c'est mon point de départ pour attirer l'attention des enfants", nous confie la conteuse Sylvie Mombo.
La plupart de ces Black Dolls ont la bouche cousue, par des points de couture, " c'est mon point de départ pour attirer l'attention des enfants", nous confie la conteuse Sylvie Mombo.
Crédit/IM

Black Dolls : motus et bouches cousues

C’est sur ce détail que va attirer l’attention des enfants venus l’écouter, Sylvie Mombo. De mère antillaise et de père gabonais, la jeune femme a fait de conteuse d’histoires son métier. L’histoire des Black Dolls et elle, c'était écrit ou alors à imaginer, elles ne pouvaient pas, ne pas se rencontrer. Justement, rencontre.

Au sens propre, elles ont cette couture à la place de la bouche et c'est même parfois joli, mais aussi ça rappelle à quel point elles représentent les petites gens, sans voix, sans parole.
Sylvie Mombo, conteuse

Sylvie Mombo, conteuse pour petits et grands.
Sylvie Mombo, conteuse pour petits et grands.
Crédit/IM
Sylvie Mombo : « Quand j'ai lu le dossier de presse de l'exposition, j'ai été incroyablement touchée par cette collection de poupées. Cette collection, c'est le témoignage de pleins de vies, de parcours dont on ne sait rien ou pas grand chose. Pour une conteuse dont l'imaginaire est le premier terreau, imaginer tous ces parcours de vie enchevêtrés dont on devine plein de choses et notamment beaucoup de souffrances, car cette expo renvoie à une époque sombre des Etats-Unis, ça ouvre bien des portes. Et cela faisait d'autant plus écho, que quelques semaines plus tôt, j'avais découvert "Negroland" (voir plus haut), un essai qui parle de la upclass noire américaine, qui reproduit des sortes de castes à l'intérieur même de la communauté, liées au pigment, en gros plus on est clair mieux on est considéré. Donc j'étais déjà en pleine réflexion autour de ces sujets au moment où l'on m'a fait cette proposition. »

Comment avez-vous procédé, comment ces histoires sont-elles venues à vous ?
Sylvie Mombo : « J'ai d'abord fait un petit sondage autour de moi, pour savoir si mes copines noires avaient eu des poupées noires. Moi-même, j'ai fouillé dans mes propres souvenirs. Et bien à notre époque, dans les années 80, on détestait les poupées noires ! On était représentées par la couleur dominante, par des poupées blanches. Ensuite je suis allée fouiller dans les contes noir-américains. Notamment dans cette très belle anthologie qui s'appelle "Quand les hommes savaient voler, contes populaires américains" de Virginia Hamilton, ce sont beaucoup d'histoires de résistance d'esclaves et de gens de maison. Puis après je me suis dit, attention je suis en train de partir dans des histoires très sombres et tristes. C'était pour moi une grande difficulté. Toutes les histoires qui me venaient au départ étaient des histoires pour adultes ou pour des enfants plus grands, alors que là on me demandait de conter pour des plus petits, qui n'ont pas connaissance du contexte historique. Du coup, j'ai tenté de me ramener sur un terrain plus ludique. C'est là que j'ai choisi de faire parler les poupées, et d'imaginer quelles histoires elles auraient pu raconter pour apaiser et faire grandir les enfants qui les ont tenues dans leurs bras. »

Pourquoi insister sur leurs bouches cousues ?
Sylvie Mombo : « Oui, j'ai trouvé que l'idiome bouche cousue prenait tout son sens. Au sens propre, elles ont cette couture à la place de la bouche et c'est même parfois joli, mais aussi ça rappelle à quel point elles représentent les petites gens, sans voix, sans parole. Tout ce qui parle dans ces poupées, ce sont leurs postures, leurs vêtements, les craquelures qu'elles ont parfois sur le visage, le corps, leurs cicatrices, leurs larmes dessinées. Je me suis pas mal inspirée de ça, à partir d'un détail, vers quoi cela pour nous amener. J'étais obligée de faire un travail d'invention, de reconstruction, car on ignore tout de leur histoire. »

Comment réagissent les enfants ?
Sylvie Mombo : « Du côté des plus grands, des adolescents, ils perçoivent beaucoup de tristesse dans ces poupées. Et du coup, le fait d'écouter mes histoires les réconforte, en "allégeant" quelque peu le poids du contexte historique. Les tout petits ont une lecture complètement différente, ils sont surtout impressionnés qu'on fasse une telle place à des poupées dans un musée. Ils ont une faculté à partir très vite dans le conte, à y adhérer et même à y participer, sans être dans le questionnement. »

Exposition "Black Dolls" jusqu’au 20 mai à la Maison Rouge à Paris.