Terriennes

Fartuun Adan et Ilwad Elman, militantes somaliennes récompensées par le prix Nobel alternatif

Fartuun Adan et Ilwad Elman, en juin 2021 à Mogadiscio, en Somalie.
Fartuun Adan et Ilwad Elman, en juin 2021 à Mogadiscio, en Somalie.
​©Courtesy of Elman Peace

Depuis des années, Fartuun Adan et sa fille Ilwad Elman oeuvrent à la reconstruction et à l'insertion dans la vie civile et professionnelle des femmes victimes de violences sexuelles et des enfants démilitarisés. Elles sont les lauréates du Right Livelihood Award 2022, le prix Nobel alternatif. Entretien.

S’il est une tragédie qui aurait pu couper les ailes à l’engagement de Fartuun Adan, c’est bien l’assassinat de son mari, Elman Ali Ahmed, en 1996, alors qu’elle s’était réfugiée au Canada avec ses trois filles Almas, Ilwad et Iman Elman. Or c'est justement ce meurtre qui a mené cette infatigable militante des droits des femmes et des enfants à retourner en Somalie, en 2006, pour poursuivre l’action de son défunt mari et faire perdurer son héritage.

Rejointe par sa fille Ilwad Elman, en 2010, les deux femmes développent au sein de Elman Peace des actions de sensibilisation pour promouvoir la paix, la justice, la scolarisation des enfants, l’entraide communautaire, l’égalité entre les hommes et les femmes et la démilitarisation des enfants soldats. Des actions complétées par divers dispositifs visant à sensibiliser les populations aux conséquences des violences faites aux femmes, notamment sexuelles.

Réfugiée avec ses enfants auprès de Sister Somalia à Mogadiscio, en Somalie.
Réfugiée avec ses enfants auprès de Sister Somalia à Mogadiscio, en Somalie.
​©Courtesy of Elman Peace

À travers Sister Somalia, le premier centre d’aide aux victimes de violences sexuelles en Somalie, elles fournissent également des soins médicaux, psychosociaux et juridiques à tous ceux et à toutes celles qui frappent à leur porte. Désormais présent dans huit régions de la Somalie, le centre mène des campagnes de sensibilisation pour lutter contre les avortements à risque, l’abandon et le meurtre massif des nouveaux-nés suite à la honte ressentie par les femmes victimes de viol et le dénuement de nombreuses personnes dans ce pays d’Afrique de l’Est, souvent frappé par la guerre et la famine.

Ces engagements tenaces ont valu à Fartuun Adan et à sa structure de multiples prix dont le Prix international de la femme de courage décerné par le département d'État des États-Unis en 2013 et le prix des droits de l'Homme de la fondation Friedrich-Ebert pour ses actions en faveur de la paix au sein d’Elman Peace en 2014. Désormais lauréate du Prix Right Livelihood Award (prix Nobel alternatif) avec sa fille Ilwad Elman, elle compte utiliser ce prix pour accomplir davantage d’actions en faveur des femmes et des enfants, et intervenir dans les zones les plus reculées de la Somalie.

Entretien avec Fartuun Adan et Ilwad Elman.

Terriennes : Depuis plusieurs années, vous militez ensemble contre les violences sexistes et sexuelles en Somalie. Quelles sont les raisons de cet engagement ?

Fartuun Adan : Au départ, nous ne travaillions qu’avec les enfants soldats, mais très rapidement nous avons élargi nos actions aux femmes, puisque beaucoup d'entre elles se faisaient violer durant les déplacements liés aux conflits et à la sécheresse. Nous avons mis en place des campagnes de sensibilisation et, quand nous avons vu l'impact qu'avaient ces campagnes dans la prise en compte des violences sexuelles, nous avons décidé de continuer pour sensibiliser les populations aux conséquences des violences sexuelles. Je suis une mère avec des filles. Ces femmes n'ont pas eu la même opportunité que mes filles. Si je peux les aider, c'est bien.

La souffrance des femmes n’est plus quelque chose que les gens peuvent regarder sans rien faire. Il était temps d’agir.
Ilwad Elman

Ilwad Elman : Elman Peace est une organisation de défense des droits humains. Depuis de nombreuses années, nous suivions, documentions et rapportions les violations de droits et les abus sexuels auxquels les femmes et les filles sont confrontées en Somalie depuis longtemps. Mais très rapidement, on s’est rendu compte qu'il n’y avait pas de véritables services disponibles en Somalie pour faire face aux violences sexuelles. Alors nous avons entrepris ce voyage non seulement pour aider les femmes et les filles à se rétablir, mais aussi pour prévenir les violences sexuelles en travaillant avec le gouvernement sur des textes de loi afin de faire avancer les choses. Nous fournissons également des services de soins de santé et de suivi psychosocial.

L’élan et l’engagement dans ce travail viennent aussi de la prise de conscience générale que la souffrance des femmes n’est plus quelque chose que les gens peuvent regarder sans rien faire. Il était temps d’agir.

<p><em>She Will, </em>le<em> </em>programme pour l'éducation des adolescentes de Elman Peace.</p>

She Will, le programme pour l'éducation des adolescentes de Elman Peace.

​©Courtesy of Elman Peace

À travers les différentes structures que vous coordonnez, vous avez effectivement mis en place plusieurs dispositifs pour venir en aide aux femmes victimes de violences sexistes et sexuelles ainsi qu’aux enfants démilitarisés. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Fartuun Adan : Oui, c'est ce que nous faisons. Nous proposons aux jeunes qui s'étaient engagés dans Al Shabab une formation professionnelle parce qu'ils étaient souvent enfants lorsqu'ils se sont retrouvés dans ces groupes. Ils n'ont pas eu beaucoup d'opportunités dans la vie. Nous essayons de leur donner une autre chance pour qu’ils puissent apprendre un métier et changer de vie. Nous connaissons beaucoup de familles qui souffraient de voir leurs enfants lutter au sein d'Al Shabab. Ils n'aimaient pas ça, mais ils ne pouvaient rien faire. On leur prenait leurs enfants pour qu'ils se battent.

Ilwad Elman : Tout ce que nous faisons est interconnecté. Le travail que nous faisons pour protéger les femmes et les filles et promouvoir leurs droits est également ce qui guide notre travail avec les enfants qui reviennent des conflits armés. Pour instaurer la paix en Somalie, personne ne doit être laissé pour compte. 78 % de la population a moins de 30 ans en Somalie, dont la moitié a moins de 18 ans. Ces enfants sont cooptés dans des groupes armés extrémistes pour diverses raisons, notamment économiques. En créant des moyens de subsistance alternatifs et dignes, nous pouvons les aider à trouver une voie hors de la violence.

Jeunes en formation auprès de Elman Peace, à Mogadiscio, en Somalie.
Jeunes en formation auprès de Elman Peace, à Mogadiscio, en Somalie.
​©Courtesy of Elman Peace

Les femmes victimes de violences sexuelles et les enfants démilitarisés parviennent-ils réellement à se reconstruire ?

Fartuun Adan : Ce que nous faisons quand nous recevons les enfants qui viennent des zones où sont établis Al-Shabab, c'est d'abord de discuter avec eux. Ensuite, nous mettons en place un plan de rééducation mentale. Beaucoup avaient interprété le coran de manière totalement différente et dangereuse. Ces actions visent à les aider à se rétablir et à interpréter les choses autrement. Nous voyons les résultats sur tant de jeunes qui parviennent à se reconstruire et à s'engager au sein de la société civile. Beaucoup ont trouvé des emplois, d'autres sont devenus pères. Cela nous encourage à continuer et nous donne envie d'en faire plus. Nous avons aussi créé le premier centre de crise pour les femmes. Elles peuvent venir et rester en sécurité jusqu’à ce qu’elles se remettent pour rentrer chez elles. Ce sont elles-mêmes qui décident de leur retour au sein de leur famille. Nous sommes la première organisation à proposer cela en Somalie.

Ilwad Elman : C’est l'une des choses dont je suis très fière parce que nous ne nous contentions pas de fournir des services aux gens, nous mettons aussi en place des dispositifs pour les aider à se rétablir, à se reconstruire et à reprendre leur vie après avoir connu la violence. C’est un parcours que j’ai eu la chance de voir de nombreuses fois. Des personnes qui étaient venues nous voir en étant dans une situation vulnérable et précaire sont parvenues à se reconstruire grâce aux services et au soutien que nous avons créés. Nous les avons vus repartir avec le projet de reconstruire leur vie, de devenir des leaders dans leur communauté, des ambassadeurs des combats que nous portons.

Activités de reconstruction de Elman Peace à Mogadiscio, en Somalie, le 6 août 2018.
Activités de reconstruction de Elman Peace à Mogadiscio, en Somalie, le 6 août 2018.
​©Courtesy of Elman Peace

Depuis plusieurs années, la Somalie est confrontée à la sécheresse, la famine et aux déplacements de populations. Ont-elles des conséquences sur votre travail ?

Fartuun Adan : Oui, parce que beaucoup de gens viennent s’installer dans les grandes villes pour chercher des moyens de subsistance. Pendant qu’ils marchent vers les villes, ils sont exposés à des choses horribles. Des femmes se font violer et des enfants sont perdus. Ça nous affecte beaucoup.

Ilwad Elman : Les changements environnementaux, les changements de population et les crises humanitaires récurrentes qui surviennent tous les cinq ans ont des répercussions importantes sur notre travail. En ce moment-même, nous sommes au milieu d’une sécheresse et d’une famine potentielle. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, et d’autres devraient l'être prochainement. Nous avons constaté qu'à chaque fois qu’il y avait une crise humanitaire, les femmes et les filles sont touchées de manière disproportionnée par la violence sexuelle. Cela pose beaucoup de défis. Nous avons donc commencé à travailler sur le climat et les conflits, en raison de leur impact sur la durabilité des initiatives de consolidation de la paix.

Quelles autres difficultés rencontrez-vous ?

Fartuun Adan : Avec le travail que nous faisons, le premier défi que nous devons relever est d'abord celui de la sécurité. C'est difficile de travailler dans les endroits à risque, surtout avec les populations que nous avons au centre.

À l’heure où le monde entier se concentre sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine, il devient très difficile de réunir des fonds.
Ilwad Elman

Ilwad Elman : Les défis que nous avons sont nombreux et ne datent pas d'aujourd'hui. Mais comme vous l’avez indiqué, les pénuries de nourriture et d’eau, les déplacements de populations, les conflits armés et l’insécurité qui s’ensuit sont tous des facteurs très difficiles pour accomplir notre travail. Nous travaillons également sur des questions très délicates. Ce qui pose également beaucoup de problèmes en ce qui concerne notre sécurité personnelle. À l’heure où le monde entier se concentre sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine, il devient très difficile de réunir des fonds, d'inciter les organismes à soutenir de manière pérenne nos actions. Il y a des réductions importantes dans le financement que nous recevons de nos partenaires mondiaux. Il devient donc difficile de poursuivre certaines de nos actions parce que les financements ne sont jamais garantis.

Votre engagement était aussi celui d’Elman Ali Ahmed, votre mari et père, assassiné en 1996 alors que vous vous étiez réfugiées au Canada. Mais malgré les risques, vous avez décidé de rentrer en Somalie pour continuer son action. Pourquoi ?

Fartuun Adan : Oui, parce que mon mari Elman croyait à son travail. Il s'y est consacré pendant de très nombreuses années jusqu'à ce qu'il perde la vie. Il a utilisé son argent pour l'investir dans sa communauté. Je l'accompagnais dans ses actions. C'est pourquoi j'ai décidé de les faire perdurer. Nous ne voulons pas perdre son héritage ni le travail qu'il a fait. Nous travaillons depuis de nombreuses années pour les préserver et pour soutenir celles et ceux qu’il soutenait.

Ilwad Elman : C’était un leader brillant et courageux. Jusqu’à aujourd’hui, il est considéré comme le père somalien de la paix. Je pense que c'est à cause de son impact, de sa conviction et de sa vision. C'est ce qui a motivé ma mère pour continuer son travail et faire perdurer son héritage. Je l’ai rejointe en 2010 parce que je voulais aussi jouer un rôle dans le processus de paix.

"Pour avoir promu la paix, la démilitarisation et les droits de l'homme en Somalie face au terrorisme et à la violence sexiste", vous êtes les nouvelles lauréates du Right Livelihood Award, le prix Nobel alternatif...

Fartuun Adan : Ce prix nous permettra de développer les centres dans lesquels nous travaillons et d'aller dans les zones rurales pour accomplir davantage d'actions.

Ilwad Elman : C’est un honneur incroyable. Nous sommes très fières d’accepter ce prix au nom de toute notre équipe d'Elman Peace Center. C’est une énorme reconnaissance que nous acceptons avec beaucoup de joie.
 

L'équipe d'Elman Peace à Mogadiscio, en Somalie, le 13 octobre 2021!,
L'équipe d'Elman Peace à Mogadiscio, en Somalie, le 13 octobre 2021!,
​©Courtesy of Elman Peace