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Fatima Zahra Berrada, figure de proue du surf féminin au Maroc, veut faire naître des vocations

<p>La surfeuse marocaine Fatima-Zahra Berrada lors du Grand prix Agadir Open organisé du 16 au 18 mars 2018 par l’association Imouran surf. Le surf fera d’ailleurs bien partie, avec le karaté et le skateboard, des nouvelles disciplines des JO de Tokyo en 2020.</p>

La surfeuse marocaine Fatima-Zahra Berrada lors du Grand prix Agadir Open organisé du 16 au 18 mars 2018 par l’association Imouran surf. Le surf fera d’ailleurs bien partie, avec le karaté et le skateboard, des nouvelles disciplines des JO de Tokyo en 2020.

(c) David Sultan

Au Maroc, pas toujours facile pour les femmes d’agir librement sur les plages. Dix fois championne nationale de surf, Fatima Zahra Berrada est l'une des pionnières dans ce sport de glisse. Rencontre à l’heure où la World Surf League (WSL), organisatrice du circuit professionnel mondial de surf, a décidé d'instituer l'égalité des primes de résultats entre les genres à partir de 2019. Des modèles, une incitation égalitaire, de quoi faire naître d'autres battantes.

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Avec ses 3 600 kilomètres de littoral, donnant à la fois sur la mer Méditerranée et l’océan Atlantique, le Maroc est considéré comme l’un des plus beaux spots de surf au monde. Chaque année, des milliers de surfeurs étrangers viennent se confronter aux longs tubes d’Oujda, au Nord, jusqu’aux impressionnantes vagues de Dakhla, au Sud. « On aurait tort de sen priver ! », lance avec son franc-parler Fatima Zahra Berrada. Habitante de la région de Casablanca, cette Marocaine de 40 ans, qui en paraît dix de moins, est certainement la surfeuse la plus connue et reconnue du royaume. La championne aime à briser les stéréotypes selon lesquels une femme devrait « rester chez elle faire du pain » plutôt que de prendre le large.
 
« Dès que les conditions sy prêtent, je vais dans leau avec ma planche. Je suis accro à ce sport extrême qui, dailleurs, me permet de rester en bonne santé », confie-t-elle avant d’attacher ses cheveux aux reflets ensoleillés comme ceux des surfeuses californiennes, et de se jeter à l’eau. Fatima Zahra avait seulement 11 ans quand elle a découvert cette « irrépressible sensation de glisse ». C’est son père qui lui acheté, avec des palmes de natation, sa première planche de bodyboard. Un sport dans lequel elle va vite s’illustrer puisqu’à l’âge de 18 ans, elle se qualifie pour les Championnats du monde aux Etats-Unis, où elle atteint la 9e place. Elle devient alors la première Marocaine à représenter le pays lors d’une compétition internationale. En 2013, elle est sacrée vice-championne d’Europe. Toujours dans la course, elle a décroché en mars 2018 la première place en bodyboard et la troisième en surf lors du Grand Prix Agadir Open.

S'il s'ouvre aux femmes, au Maroc, le surf reste un privilège, et le prix d'une planche souvent prohibitif pour la majorité des Marocain.es
S'il s'ouvre aux femmes, au Maroc, le surf reste un privilège, et le prix d'une planche souvent prohibitif pour la majorité des Marocain.es
(c) David Sultan
Le surf, cette mère au foyer devenue sportive professionnelle s’y est mise voilà a tout juste douze ans, « quand j’étais enceinte de ma deuxième fille, précise-t-elle. Je ne pouvais pas faire de figures sur le ventre, comme des el rollo ou des belly spin, alors jai emprunté la planche de surf de mon mari, le champion Zino Guemmi. Et là, j'ai découvert la forte sensation du take-off (se lever sur sa planche en prenant une vague, ndlr.). Depuis je n'ai pas cessé de m'entraîner au surf, et au bodyboard bien sûr. »

Première étape : simposer sur la plage

Toutefois, s’imposer dans un océan baigné d’hommes n’est pas si facile. D’autant que comme le déplore la journaliste Nabila Fathi sur le site d’actualités marocaines Média24 : « Les plages où une femme peut se baigner en maillot de bain sont soit plus étriquées, soit moins nombreuses. L'espace public continue à se fermer aux femmes et les standards de pudeur sont imposés par des hommes qui s'improvisent tuteurs. Cette société-là s'arroge un droit de regard sur notre manière de nous habiller et de nous conduire en public. » 

Au début, certains hommes me coupaient la priorité. Maintenant, avec le temps, ils ont compris.
Fatima Zahra, surfeuse

Même en combinaison nautique, Fatima Zahra a dû faire preuve de détermination pour prouver aux autres surfeurs qu’une femme pouvait aussi exceller dans ce sport encore considéré comme « masculin ». « Au début, les mecs nacceptaient pas de voir une seule nana dans leau saventurer sur de grosses vagues, témoigne-t-elle. A chaque fois, c’était la bagarre ! Certains me coupaient la priorité. Maintenant, avec le temps, ils ont compris. Tout le monde me respecte et lambiance est plus agréable. »
 
Originaire d’un petit village berbère, près d’Agadir, la quadruple championne nationale de surf Meryem El Gardoum a elle aussi dû redoubler d’effort pour pratiquer librement ce sport nautique dont elle a fait « sa passion ». « Là où je vis, les gens ne sont pas très ouverts desprit. Certains disent que les filles doivent rester à la maison cuisiner et faire le pain. Ils craignent aussi de voir les filles traîner avec les garçons, de boire et de fumer, car pour eux, le surf est un sport de « hippie ». Cest mal vu », regrette cette jeune femme de 20 ans soutenue par sa famille, son frère et son cousin, tous deux surfeurs expérimentés.

<p>Issue d’un milieu défavorisé, Meryem El Gardoum espère décrocher des contrats avec des marques, notamment marocaines, afin d’obtenir du nouveau matériel professionnel ainsi que les fonds nécessaires pour concourir à l’étranger et se mesurer aux surfeuses mondiales</p>

Issue d’un milieu défavorisé, Meryem El Gardoum espère décrocher des contrats avec des marques, notamment marocaines, afin d’obtenir du nouveau matériel professionnel ainsi que les fonds nécessaires pour concourir à l’étranger et se mesurer aux surfeuses mondiales

(c) David Sultan

Largent, nerf de la guerre du surf, et pour les femmes encore plus

Meryem El Gardoum fait partie de cette nouvelle génération de surfeuses marocaines bien déterminées à percer dans le milieu du surf féminin. Mais si les plus grandes vagues ne l’arrêtent pas, ce qui la décourage le plus c’est le manque de soutien de la part des sponsors. « Le fait de toujours devoir batailler pour trouver des aides financières ». Le surf est en effet un « sport onéreux », insiste Fatima Zahra. « Une bonne planche coûte en moyenne 1200 dirhams (environ 120 euros, ndlr.). Cest un tiers du salaire moyen au Maroc (376,24 euros en 2018, ndlr.). Pour concourir à l’étranger, tu dois payer linscription, les billets davion, lhôtel, etc. Beaucoup de jeunes talents ne peuvent malheureusement pas vivre de leur passion. » 
 
Soutenue financièrement par sa famille, Fatima Zahra a pu voyager à travers le monde pour participer aux plus grands circuits mondiaux. Aujourd’hui, elle encourage ses filles, Guita, 17 ans et Kenza, 12 ans, à suivre son sillon. Lors des compétitions nationales organisées par la Fédération royale marocaine de Surf et de Bodyboard, la championne en titre concourt d’ailleurs souvent face à elles.

<p>Fatima-Zahra Berrada et ses filles sur la plage d’Imouran, dans la région d’Agadir. Les jeunes surfeuses affrontent souvent leur mère en compétition... </p>

Fatima-Zahra Berrada et ses filles sur la plage d’Imouran, dans la région d’Agadir. Les jeunes surfeuses affrontent souvent leur mère en compétition... 

(c) David Sultan

Le nombre de participantes étant généralement insuffisant, les surfeuses se confrontent les unes aux autres, tous niveaux et tous âges confondus. Alors forcément, c’est souvent Fatima Zahra qui gagne. « Beaucoup de jeunes surfeuses ne veulent pas sinscrire en compétition notamment à cause de ça, indique Khadija El Abid, une surfeuse confirmée de 28 ans. Elles se disent que ça ne sert à rien, quelles perdront à coup sûr face aux meilleures. Or, lintérêt est de participer et de se lancer des défis pour saméliorer. »

Lilias Tebbaï remporte le premier prix de l’Agadir Open avec un chèque de 3000 dirhams (environ 267 euros). Dans la catégorie masculine, le gagnant a reçu quant à lui, 11000 dirhams (environ 980 euros). Cette inégalité criante devrait ne plus être qu'un souvenir en 2019… 
Lilias Tebbaï remporte le premier prix de l’Agadir Open avec un chèque de 3000 dirhams (environ 267 euros). Dans la catégorie masculine, le gagnant a reçu quant à lui, 11000 dirhams (environ 980 euros). Cette inégalité criante devrait ne plus être qu'un souvenir en 2019… 
(c) David Sultan

Se confronter à ses deux idoles, Fatima Zahra Berrada et Meryem El Gardoum, c’est le défi relevé en mars 2018, lors du Grand Prix Agadir Open, par la prometteuse surfeuse Lilias Tebbaï. A seulement 14 ans, cette lycéenne coachée par son père a remporté la première place devenant ainsi championne nationale. Lors des Gymnasiades 2018, l'équivalent des jeux olympiques pour le sport scolaire, elle est de nouveau montée sur le podium en remportant une médaille d’argent pour le Maroc. Déterminée, elle a pour but de « devenir une compétitrice internationale et de battre le record du célèbre surfeur américain Kelly Slater, onze fois champion du monde ». La relève est assurée...

Le surf mondial annonce l'égalité des primes en championnat entre les femmes et les hommes

Ce n'est sans doute pas un hasard si la World Surf League (WSL), organisatrice du circuit professionnel mondial de surf, a annoncé le mercredi 5 septembre 2018 d'instaurer l'égalité des primes de résultats entre hommes et femmes à partir de 2019. Sa la directrice générale est une femme. Sophie Goldschmidt a commenté sobrement ce choix : "Cette décision est simplement la bonne décision à prendre (...) Nous voulons être en première ligne pour pousser à l'égalité dans tous les domaines de la vie." La WSL se présente comme la première ligue professionnelle établie aux Etats-Unis à promouvoir l'égalité salariale entre ses sportifs et sportives. 

J'espère que cela va servir de modèle à d'autres sports, fédérations internationale et à toute la société
Stephanie Gilmore, championne du monde de surf

L'initiative a aussitôt été saluée par la star de la discipline, l'Américain Kelly Slater, sacré onze fois champion du monde : "Les surfeuses du circuit mondial méritent cette réforme, je suis si fier que le surf ait choisi de donner l'exemple dans le sport pour l'égalité et la justice". L'Australienne Stephanie Gilmore, sextuple championne du monde de la discipline, qui fera ses débuts olympiques en 2020 à Tokyo, a qualifié cette décision d'"incroyable : "L'argent, c'est fantastique, mais le message qu'il véhicule est encore plus fort (...) J'espère que cela va servir de modèle à d'autres sports, fédérations internationale et à toute la société". En 2018, la dotation globale du circuit masculin de surf était de 607.800 dollars (522.516 EUR), avec 36 surfeurs en lice, et de 303.900 pour le circuit féminin, avec 18 sportives admises.