Terriennes

Féminicide, funeste mot de l'année 2019 et en 2020 ?

A Ivry sur Seine, une jeune femme de 21 ans est décédée après être tombée du 12e étage d'un immeuble, après avoir subi les coups de son compagnon, le 2 octobre 2019. Elle est la 113e victime de féminicide de l'année 2019, qui en comptabilise 149 au 31 décembre.
A Ivry sur Seine, une jeune femme de 21 ans est décédée après être tombée du 12e étage d'un immeuble, après avoir subi les coups de son compagnon, le 2 octobre 2019. Elle est la 113e victime de féminicide de l'année 2019, qui en comptabilise 149 au 31 décembre.
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A Ivry sur Seine, une jeune femme de 21 ans est décédée après être tombée du 12e étage d'un immeuble, après avoir subi les coups de son compagnon, le 2 octobre 2019. Elle est la 113e victime de féminicide de l'année 2019, qui en comptabilise 149 au 31 décembre.
Des dizaines de milliers de personnes défilent dans les rues de Paris et dans les villes de province le 23 novembre 2019 à l'appel du collectif féministe #NousToutes contre les violences faites aux femmes, et les féminicides.

Manifestations, campagnes d'affichage, couverture médiatique : nul n'est censé ignorer aujourd'hui ce que le terme féminicide signifie. En France, une femme est tuée tous les deux jours. Entre 122 et 149 femmes sont mortes tuées par leur conjoint ou ex en 2019, selon les sources, pour 121 meurtres en 2018. Un macabre décompte qui recommencera à partir de ce mercredi 1er janvier 2020.

Elle s'appellait Rebecca. Elle avait 44 ans. Rebecca est morte le 30 décembre sous les coups de son compagnon dans un village du nord de la France. Par le passé, elle avait porté plainte contre lui pour violences. Son prénom vient clore la funèbre liste des féminicides de cette année 2019.
"Elle le quitte, il la tue", "Papa a tué Maman" ou encore ". Partout, sur les murs de Paris, des messages apparaissent. Résultat de la mobilisation de quelques militantes bénévoles, qui la nuit, malgré l'interdiction officielle de coller des affiches sur la voie publique, redonnent un nom aux victimes, une identité et un droit de mémoire à leurs proches dans le deuil.
 
Samedi 23 novembre 2019, 100 000 femmes (et hommes) marchent dans les rues de Paris contre les violences sexuelles et sexistes, contre 30 000 en 2018. Des milliers un peu partout en France. Un record de participation jamais atteint jusqu'ici sur cette thématique, selon le collectif #NousToutesà l'origine de ce mouvement.
 
Une mobilisation sans précédent contre les violences faites aux femmes : partout à travers la France, comme ici sur les marches de l'Opéra à Paris, des milliers de personnes se sont rassemblées pour dire stop aux féminicides.
Une mobilisation sans précédent contre les violences faites aux femmes : partout à travers la France, comme ici sur les marches de l'Opéra à Paris, des milliers de personnes se sont rassemblées pour dire stop aux féminicides.
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Lundi 25 novembre 2019, conclusion du Grenelle sur les violences conjugales. Une concertation nationale organisée par le gouvernement d'Edouard Philippe, avec la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations et le gouvernement Marlène Schiappa, réunit autour d'une même table, ministres, élu.e.s, reponsables de la Justice, de la Santé, police, et représentant.e.s d'associations d'aide aux femmes victimes de violences, et organisations féministes. Bilan: un plan d'action, une quarantaine de mesures, mais un budget à minima selon les féministes, 360 millions d'euros au lieu du milliard réclamé et jugé nécessaire. 

Quelques actions concrètes néammoins : la mise en place dès janvier 2020 d'un millier de bracelets anti-rapprochement, qui a fait ses preuves en Espagne notamment. Le renforcement de l'équipe du 3919, centre d'appel d'aide désormais ouvert 24h/24 et 7 jours sur 7. D'autres mesures sont prévues courant 2020.
Relire notre article ici>Violences conjugales : le bracelet anti-rapprochement, parmi les mesures phares du gouvernement français​

Combien en 2020 ?

Le terme féminicide a été classé parmi les dix mots de 2019 par le Times magazine, le département de linguistique de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) le classe deuxième après "vague verte" en Suisse romande. Pour le linguiste français Alain Rey, rédacteur en chef du dictionnaire Le Robert, féminicide s'impose comme le mot de l'année en France. Faut-il vraiment s'en réjouir... Alors que 2019 s'achève à peine, déjà se pose cette question. Combien seront-elles en 2020 ? Cette prise de conscience collective qui a fait que ce fléau soit enfin considéré comme un problème de société va-t-elle retomber comme un soufflet et se perdre à nouveau dans les colonnes de la rubrique faits divers des quotidiens ?

Associations et organisations féministes restent sur le pied de guerre, car c'est bien d'une guerre dont il s'agit. Une guerre contre la banalisation, et contre un système bien trop défaillant. 
 
"Il n'est pas normal qu'une plainte mette trois mois pour atteindre les procureurs, il n'est pas normal qu'une instruction pour violences conjugales dure en moyenne 17 mois contre 15 jours lorsqu'elle est traitée par les tribunaux spéciaux espagnols, il n'est plus possible qu'une ordonnance de protection soit délivrée en 42 jours contre 72 heures en Espagne, que nous n'en délivrions que 1300 chaque année contre 23 000 pour l'Espagne qui compte pourtant une population moindre, il est inadmissible que 80% des plaintes soient classées sans suite !", s'insurge le collectif féministe "Les Effrontées" dans un communiqué. 

Autre question centrale pointée du doigt : les hébergements spécifiques. "Que les 560 places promises en 2019 n'appartiennent plus au monde imaginaire", écrit le collectif qui réclame l'ouverture d'au moins 2200 places d'hébergements pérennes supplémentaires spécifiquement dédiées aux femmes "pour respecter la convention d’Istanbul qui en demande 6700 pour la France, qui s'y est engagée en la ratifiant !"
 

L'engagement des médias

Depuis 2016, un collectif de bénévoles, qui tiennent à rester anonymes, "Féminicides par compagnon ou ex" réalise un travail minutieux en comptabilisant les meurtres de femmes. Pour ses membres, l'objectif est de soutenir les familles de victimes et leur permettre de faire reconnaître cette mort comme un féminicide. Une manière aussi de sensibiliser l'opinion publique, au plus près d'une réalité méconnue et surtout d'une urgence que les chiffres officiels ne traduisent pas parce que publiés avec des mois de décalage (exemple, pour 2018, les statistiques avaient été livrées en juillet 2019 seulement). En juillet, le collectif de "Féminicides par compagnon ou ex" décide d'aller plus loin en saisissant les médias dits "mainstream" (grand public, ndlr), il lance un appel dans le journal Le Parisien, intitulé "Protégez-les" : "Elles s'appelaient Julie, Sandra, Aïssatou ou Dominique… Elles étaient nos filles, nos sœurs, nos nièces, nos amies. Elles ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Pour vous c'est un fait divers, pour nous un drame à jamais".

Depuis, plusieurs médias se sont attelés à ce sujet. L’AFP, l’une des principales agences de presse en France et dans le monde, a fait ce travail en s’appuyant au départ sur le travail du collectif avant de réaliser son propre décompte. Pour 2019, ses journalistes comptabilisent entre 122 et 125 féminicides.

Depuis mars 2019, une équipe d’une douzaine de journalistes du Monde est mobilisée pour enquêter sur les féminicides, ou meurtres conjugaux, commis en France. Il s’agit de documenter, de la façon la plus détaillée possible, comment et pourquoi plusieurs dizaines de femmes meurent, tous les ans, en France, tuées par leurs conjoints.

Auparavant, Libération avait déjà lancé début 2017 une enquête pour recenser les féminicides survenus en France. L'analyse de ces données avaient révélé que ces meurtres conjugaux étaient majoritairement commis au domicile de la victime, le plus souvent au moment d'une séparation.

©Libération
Une enquête menée et initiée par la journaliste Titiou Lecoq en collaboration avec Virginie Ballet baptisée "Des vies derrière les chiffres", avec cette introduction : "Chaque année, plus de cent femmes sont tuées par leur conjoint, leur mari ou leur ex. Derrière une statistique qui se répète froidement chaque année, il y a des prénoms, des histoires, des vies, des victimes collatérales. Cette litanie funéraire égrène, mois après mois, les meurtres conjugaux depuis le 1er janvier 2017."
 

Difficile de quantifier le nombre de premières pages ou de gros titres consacrés aux féminicides ou aux violences conjugales ou sexistes dans les médias français en 2019. Mais cette année marquera sans aucun doute un tournant, encore faut-il utiliser les bons mots. C'est dans ce but que le collectif féministe de journalistes Prenons La Une publie un petit lexique. Première recommandation : bannir à jamais les termes "crime passionnel" ou "drame familial" qui minimisent l’acte de l’agresseur. Autre règle à suivre : privilégier la formule "victime déclarée" ou "accusatrice" plutôt que "victime présumée", qui met en doute la parole de la victime. Une dizaine de bonnes règles au total sont proposées par le collectif. 

Féminicide et justice

Les associations féministes militent pour la reconnaissance légale du "féminicide", un crime reconnu par plusieurs autres pays. Intégré dans le droit de plusieurs pays d’Amérique latine (Costa Rica, Guatemala, Argentine…), le terme - apparu au XIXe siècle et figure dans le Robert depuis 2015 - est utilisé par les instances internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans une acception très large, pour qualifier la plupart des meurtres de femmes. Il ne figure pas dans le code pénal français.

Pour les féministes, cela permettrait de prendre en compte la spécificité des meurtres commis à l’encontre des femmes, mais les professionnels du droit se montrent eux plus sceptiques. Comme on le lit sur le site de Libération, certain.e.s magistrat.e.s estiment que cela pourrait ajouter de la confusion, et l'arsenal judiciaire français permet déjà de condamner les auteurs de féminicide. "Depuis janvier 2017 et la promulgation de la loi sur l’égalité et la citoyenneté, le code pénal français reconnaît spécifiquement les meurtres sexistes. (...) La circonstance aggravante de sexisme, très récente, est encore peu connue. On ignore combien de fois elle a été retenue dans des cas de meurtres depuis sa mise en place".

Au cours de l'été 2019, Charlotte Beluet, la procureure d’Auch dans le Gers, signe pourtant une première en évoquant officiellement et publiquemet "un probable féminicide suivi d’un suicide" lors d’une prise de parole après un nouveau meurtre de femme par son conjoint. "Quand on utilise ce terme, c’est pour nommer les choses, arrêter de reléguer ces femmes au rang de fait-divers ou d’une statistique indécente, pour contrebalancer tous ces discours récurrents sur ce fameux crime passionnel", argumente la procureure dans la presse, qui cependant ne se positionne "pas forcément " en faveur de l’introduction du terme de féminicide dans le code pénal.

L'association Osez le féminisme a mis en ligne une page spécialement dédiée intitulée "Reconnaître les féminicides dans la loi". Elle rappelle notamment qu'en Europe, la Convention d’Istanbul a pour objectif de  "protéger les femmes contre toutes formes de violences" et implique un traitement différencié des crimes contre les femmes.

"Encore une fois, il ne s'agit pas de dire qu'un meurtre crapuleux est moins grave ou que le meurtre d'une femme est plus grave que celui d'un homme, mais de bien nommer les actes pour lutter efficacement contre", nous confiait dans un précédent article Valerie Rey-Robert auteure de Une culture du viol à la française (Editions Libertalia). 

En France, dans 80% des cas, les plaintes en justice pour violences conjugales sont classées sans suite. 
En France, dans 80% des cas, les plaintes en justice pour violences conjugales sont classées sans suite. 
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Des violences conjugales au féminicide

Au dela de l'aspect judiciaire, lutter contre les féminicides, c'est avant-tout ne plus se cacher les yeux face au fléau des violences conjugales dans notre pays et de tirer des sonnettes d'alarme, de lancer l'alerte, de venir en aide à une victime, une amie, une voisine, une inconnue. Ce que chacun.e d'entre-nous peut faire au quotidien. En première ligne de cette lutte, les professionnel.le.s de santé. A l'instar de Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de la Maison des femmes à St Denis, qui accueille des femmes victimes de violence. "La violence se manifeste d'abord par des signes physiques comme des coups, des hématomes, des brûlures. Parfois vous êtes mortes, c'est aussi un constat que l'on peut faire hélas", dit-elle. "La vraie prévention consisterait à détricoter les stéréotypes de genre", explique aussi la gynécologue, qui se rend également dans les établissements scolaires pour parler aux jeunes, comme elle le raconte dans cette vidéo sur Franceinfo.
 


"Dans une grande démocratie comme la France, certains hommes n’arrivent pas encore à supporter que leur compagne existe, autrement que 'pour eux'", déclarait lors de la conclusion du Grenelle le 25 novembre 2019, le chef du gouvernement Edouard Philippe. " La société a besoin d’un électrochoc", lançait-il solennellement face aux caméras.

Mardi 31 décembre, 20 h, le président Macron présente ses voeux aux Français.es comme le veut la tradition, en direct à la télévision. Dix minutes de discours, évidemment consacré à l'actualité sociale agitée du moment, mais sans aucune mention à la cause qu'il a pourtant faite de son quinquennat, celle de l'égalité entre les femmes et les hommes. 

S'il y a un voeu à faire pour 2020, c'est que la lutte contre les féminicides et les violences conjugales ne reste pas un voeu ... pieux. Car comme l’écrit l’ONU, le nombre de féminicides constitue le thermomètre de l’égalité femme-homme dans un pays.