Terriennes

Féminicides et violences conjugales meurtrières au Brésil, la preuve par la vidéo surveillance

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"La violence des hommes contre les femmes, est ancrée dans l'histoire sociale du Brésil" explique Maysa Carvalhal, membre d'une association de défense des droits des femmes. Au Brésil, des études indiquent qu'une femme meurt toutes les 90' sous les coups de son conjoint Récit TV5MONDE Lou Bureau - Durée, 1'27

Une scène de violence conjugale s'achevant par la chute mortelle de la jeune femme a été enregistrée par des caméras de vidéo surveillance, fin juillet 2018 à Guarapuava, au sud du Brésil. Les images ont été diffusées deux semaines plus tard par la télévision nationale avant de faire le tour du monde via les réseaux sociaux. Pour une réaction collective salutaire ?

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Tatiane Spitzner est avocate.  Luís Felipe Manvailer est biologiste. Ils sont mariés depuis cinq ans. Une famille modèle de la classe moyenne supérieure au Brésil. Les images brutales des coups sur la jeune femme d'un mari sur son épouse auraient-elles tourné à la vitesse numérique tout autour du monde si elles avaient capturé une scène identique dans un bidonville ?

On ne peut s'empêcher de poser la question alors que les violences domestiques sont un fléau au Brésil et qu'une loi exemplaire avait été votée en 2006 pour mettre un terme à cette meurtrière culture machiste. En vain. Un rapport de l'association du Forum brésilien pour la sécurité publique, diffusé en ce début août 2018, révèle que le nombre de féminicides a augmenté de 6% en 2017, avec 1133 femmes assassinées en raison de leur sexe. 

Extérieur et intérieur nuit 

Sur le cadre fixe, les images, muettes, sont d'abord imprécises. Une voiture blanche de marque est garée en double file devant un immeuble, une rue en apparence tranquille, surveillée, pour des Brésiliens qui recherchent le calme et la sécurité de la bourgeoisie. Mais en y regardant attentivement, la voiture est agitée, il s'y passe quelque chose, le conducteur frappe et secoue sa passagère. On les retrouve dans le parking, il crie, il la tire de la voiture, elle tente de s'enfuir, il la traîne dans l'ascenseur, il la brutalise à nouveau, et soudain il le fait face au miroir et on voit son regard implaccable de dominateur sûr de son droit. Et puis, arrivés au cinquième étage, celui de leur domicile, ils sortent du cadre... 

Durant 20', plus personne ne les voit. Mais ils sont pourtant plusieurs dans l'immeuble à les entendre.  Les combats et les passages à tabac se poursuivent, les voisins ont avoué avoir perçu des cris désespérés de Tatiane Spitzner pour obtenir de l'aide. Soudain Luís Felipe Manvailer réapparaît, seul. Il se précipite au bas de l'immeuble, là où gît le corps sans vie de Tatiane Spitzner, sans doute précipitée par la fenêtre par lui même, malgré ses dénégations et ses tentatives pour faire croire à un suicide. 

Les violences laissent des traces sur les corps des femmes. Ne pas les voir, laisse des féminicides.
Luana Spitzner, soeur de Tatiane 

Vingt minutes de cauchemar, durant lesquelles aucun voisin n'a réagi. Sans doute selon le principe du dicton brésilien "Em briga de marido e mulher não se mete a colher" selon lequel on ne doit pas "mettre une cuillère" entre des époux qui se querellent, autrement dit : surtout ne pas intervenir.

Cette indifférence endémique a inspiré les réseaux sociaux brésiliens qui ont renversé cette affirmation populaire en #metaAcolher (pour "mettre une cuillère") afin que la courbe infernale des violences faites aux femmes se renverse. "Dégoût de cet homme, dégoût de ces gens qui n'ont rien fait. Repose en paix", dit l'une. "Élevez votre voix ! La violence ce n'est pas de l'amour", écrit un autre... 


La soeur de l'avocate défenestrée a aussi lancé un compte instagram dédié à la tragédie pour que cela cesse TodosPorTatiane (Tous pour Tatiane)  et qui en quelques jours a rassemblé près de 130 000 abonné.es. Parce que, écrit-elle "les violences laissent des traces sur les corps des femmes. Ne pas les voir, laisse des féminicides.

On peut lire ainsi autour de ce compte : "La loi dite Maria da Penha a déjà 12 ans. A cette date, le 7 août 2018, nous soulignons que des sanctions exemplaires et rigoureuses sont essentielles pour les meurtriers et les assassins des femmes. Nous, la famille de Tatiane Spitzner, nous continuerons à nous battre toujours ! Nous ne nous tairons pas, pour elle et pour toutes les femmes victimes de violences et de meurtres barbares. La loi Maria da Penha de septembre 2006 est censée protéger les femmes, comme celle de 2015 contre les féminicides. Les deux lois sauvent des vies, punissent les coupables et renforcent l'autonomie des femmes.

Que peut la loi contre les féminicides ?

Les lois devraient effectivement permettre aux sociétés d'avancer, surtout en matière de droits des femmes... Et pourtant malgré elles, au Brésil « la violence conjugale est demeurée à la fois répandue et insuffisamment dénoncée aux autorités, par crainte de représailles, de nouvelles violences et de stigmatisation sociale », constate l'étude d'une administration canadienne..

Ce beau texte fut voté après un long tunnel judiciaire qui permit à un mari violent, un universitaire renommé, d'échapper à la prison alors qu'il avait par deux fois tenter de tuer sa femme, Maria Da Penha, chercheure de l'industrie  bio-pharmaceutique... La deuxième fois, elle resta tétraplégique. Entre 1983, date de la première agression, et 2004, intervention de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (OEA) saisie par la victime, le tortionnaire n'aura effectué que deux ans de prison. Mais la Cour avait exigé dans son arrêt qu'une loi soit votée pour protéger les femmes. Des dipositifs de prévention, d'alerte et de répression furent mis en place. Et dans un premier temps firent effet. 

Alors que la loi fit baisser le nombre de violences, dix années durant, les chiffres sont repartis à la hausse depuis 2016. "Aujourd’hui encore, les femmes sont victimes de violences toutes les quatre minutes au Brésil. Toutes les douze minutes a lieu le viol d’une fillette ou d’une femme. Du fait de ces chiffres, le Brésil occupe la 5ème place au classement des violences faites aux femmes." indique un site d'informations "solidaires". 

Peut-être que grâce à ce nouveau meurtre, un électrochoc va s'emparer des Brésiliens face à la réalisté de la violence conjugale ?
Maria Laura Canineu, Human Rights Watch Brésil

"Au Brésil, nous avons une très bonne loi", explique Maria Laura Canineu, directrice de Human Rights Watch pour le Brésil. "Le problème, c'est qu’elle n'est pas assez mise en œuvre." D’autant plus que seulement le quart des femmes victimes de violence le signalent à la police. "Il y a de nombreuses raisons - la stigmatisation, la dépendance économique ou l'inquiétude pour les enfants ", poursuit Mme Canineu. "Mais souvent, c'est la conviction que l'État ne fera rien. Peut-être que grâce à ce nouveau meurtre, un électrochoc va s'emparer des Brésiliens face à la réalisté de la violence conjugale ?", espère-t-elle... 

Ce sentiment d'impunité des hommes...

Mais Juliete da Silva Oliveira, une femme de ménage de 24 ans, interviewée par le New York Times, raconte que la police s'est moquée d'elle lorsqu'elle a essayé d'obtenir une ordonnance de mise à distance contre son ancien petit ami - il lui laissait des menaces de mort sur son téléphone portable parce qu'elle avait tenté de le quitter. La police a balayé ses inquiétudes, disant qu'il était normal que les hommes se fâchent lorsqu'ils sont rejetés..."Maintenant (après la mort de Tatiane Spitzner, ndlr), peut-être que les gens comprendront enfin à quel point c'est effrayant."

Tatiane Spitzner était avocate, elle connaissait la loi ; des amies, des proches avaient vu ses bras constellés de bleus, bien avant l'ultime attaque du 22 juillet. Elle avait confié que son époux la haïssait. Et pourtant, elle n'a pas porté plainte.
Son mari, Luís Felipe Manvailer prétend qu'elle voulait se suicider. Ses avocats plaident "non coupable". D'autres images, non diffusées, montrent Luís Felipe Manvailer, essayant d'essuyer les taches de sang sur les murs de l'ascenseur avant de s'enfuir au moment où la police arrive....

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter : @braibant1