Terriennes

Féminicides et violences faites aux femmes à l'affiche du Festival de Cannes

Les colleuses déroulent une banderole avec la liste des noms des "129 victimes de féminicides depuis le dernier festival de Cannes" lors de la première du film <em>Les nuits de Mashhad </em>d'Ali Abbasi lors du 75e festival international du film, le dimanche 22 mai 2022.
Les colleuses déroulent une banderole avec la liste des noms des "129 victimes de féminicides depuis le dernier festival de Cannes" lors de la première du film Les nuits de Mashhad d'Ali Abbasi lors du 75e festival international du film, le dimanche 22 mai 2022.
©AP Photo/Petros Giannakouris

C'est une image sans précédent dans l'histoire du Festival de Cannes : les noms des victimes de féminicides défilant sur les marches du Palais. Une action choc signée du collectif féministe des "colleuses", qui depuis plusieurs années recouvrent de leurs slogans les murs des villes de France. Une action qui place au coeur du festival le thème des violences faites aux femmes. 

C'est vêtues de noir pour exprimer leur deuil qu'elles sont venues dérouler sur le tapis rouge les noms de dizaines de victimes de féminicides : 130 depuis le dernier Festival, 129 femmes mortes en un an, tuées parce que femmes. Une image qui détonne au milieu des stars en robes des créateurs et chaussées de talons aiguilles ... Voilà comment les "colleuses" ont "invité" le thème des violences faites aux femmes au 75e Festival de Cannes.

"On n'allait pas venir à Cannes pour poser, on n'a pas voulu monter les marches en souriant, mais comme des activistes, pas comme des actrices", cachant des fumigènes dans leurs sous-vêtements. "En fait les féministes débarquent à Cannes et pas que sur l'écran", ajoute Thaïs Caprio, l'une des militantes .

Nous voulons qu’elles ne soient pas oubliées et que des mesures soient enfin prises pour mettre fin aux violences patriarcales.
Les colleuses
"La France, pays des droits de l’Homme se fout éperduement de ceux des femmes : un viol toutes les 7 minutes, un féminicide tous les deux jours, 219 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année. Ça ne peut plus durer", écrivent-elles sur Instagram. "Honorons les mortes, protégeons les vivantes", concluent-elles dans leur publication.

Le collectif est au cœur d'un documentaire français projeté hors compétition  Riposte féministe co-réalisé par Marie Pérennès et Simon Depardon. Le documentaire donne la parole à ces jeunes femmes, "la voix de celles qui n'en ont plus" selon leurs mots. D'Amiens à Marseille, militantes chevronnées, rompues aux thèses féministes ou elles-mêmes victimes de violence, elles expriment leur colère face à une société sexiste. "Céline, défenestrée par son mari", "Présumées menteuses", "Même mon chien comprend quand je lui dis non", "Mon corps, mon choix, et ferme ta gueule"... Ce sont ces messages plaqués sur des murs dans toute la France, sur feuilles A4 blanches, qui ont interpellé les documentaristes.

Retrouvez notre article►Féminicides par compagnons ou ex : une page Facebook pour recenser les meurtres de femmes

"Riposte féministe"

Créé en février 2019 à Marseille pour rendre hommage aux victimes de féminicides par une ancienne Femen, Marguerite Stern, le principe du collage a ensuite évolué et d'autres groupes ont repris la méthode dans d'autres villes de France, "car la violence, ça commence quand tu as huit ans et qu'on te met la main aux fesses dans le métro".

Certaines ont trouvé dans le collectif "une écoute", et "depuis que je colle, je n'ai plus peur le soir dans la rue", affirme l'une d'elles dans le documentaire. "Beaucoup de personnes qui étaient féministes mais n'avaient jamais manifesté nous ont rejoint", explique Elvire Duvelle-Charles, "colleuse" d'Ivry, mettant en avant la "simplicité" du procédé. 

La militante féministe Elvire Duvelle-Charles, "colleuse" sur les marches de Cannes, autrice de Féminisme et réseaux sociaux, une histoire d'amour et de haine (Ed. Hors d’atteinte, février 2022) notre entretien ►Féminisme et réseaux sociaux : une arme à double tranchant

"On voulait restituer le quotidien de ces femmes, absolument pas avoir des gens qui nous diraient 'vous devez penser comme ci, comme ça', on n'aurait jamais écouté", explique Simon Depardon. Pour cela, l'équipe a suivi les "colleuses" lors de leurs virées nocturnes mais aussi en dehors pour "avoir des moments où la caméra ne se sent absolument pas, c'est ce qui fait que le spectateur et la spectatrice peuvent se forger leur propre idée".

"S'approprier la rue"

Par leurs messages, les "colleuses" veulent "laisser une trace dans l'espace public, s'approprier la rue", disent-elles. C'est dans la rue aussi que les féministes manifestent, criant à l'intention des forces de l'ordre: "Flics, flics, prenez nos plaintes !".

"On dit 'Le féminisme n'a jamais tué personne', mais est-ce qu'il ne faudrait pas aller plus loin dans la lutte ?", se demande l'une d'elles à l'écran, aussitôt contredite par une autre colleuse qui juge que la violence, "c'est la domination".

"On voulait montrer que les débats comme ça entre militantes, c'est ce qui fait avancer, qui pousse à réfléchir autrement", dit Marie Pérennès. Le film montre aussi l'hostilité à l'égard des "colleuses": "on va systématiquement essayer de les faire taire", raconte Simon Depardon.

A (re)lire ►​Un mémorial parisien pour rendre hommage aux victimes de féminicides

Les violences sexistes et sexuelles "s'invitent" au festival

Des prostituées massacrées en Iran dans Les nuits de Mashhad d'Ali Abbasi, inspiré de faits réels, une femme battue dans Decision to leave de Park Chan-wook, et le récit d'un féminicide dans La nuit du 12 de Dominik Moll... Le thème des violences sexistes et sexuelles est un sujet au cœur de plusieurs films en compétition et dans les sections parallèles.
 

La fiction de Pauline Guenna et Dominik Moll, La nuit du 12, avec Bouli Lanners  raconte le traitement policier des violences conjugales. Le polar commence avec une histoire vraie, le meurtre de Clara, 21 ans, brûlée vive près de Grenoble. Sans caricature mais sans indulgence, le film déconstruit les rouages implacables d'une enquête policière orientée, dans laquelle la victime est toujours un peu coupable... Clara était trop jolie, trop imprudente, changeait trop souvent de partenaire: pour les policiers - tous des hommes -, son meurtre ne doit rien au hasard.

Finalement, c'est grâce à des personnages féminins qu'un des enquêteurs va "se remettre en question", analyse Dominik Moll. 
 

"Arrêtez de nous violer"

Vendredi 20 mai 2022, une manifestante anonyme avait réussi à franchir les barrières de sécurité au pied des marches du palais du Festival. Elle portait ce slogan en anglais peint aux couleurs du drapeau ukrainien sur son torse dénudé "Stop raping us", "Arrêtez de nous violer", des mains rouges sang recouvrant son bas ventre. L'action avait ensuite été revendiquée sur Twitter par le mouvement Scum, qui se définit comme féministe "radical".

Une manifestante nue portant inscrit à la peinture sur son corps "Arrêtez de nous violer" dans la couleur du drapeau ukrainien a fait irruption sur les marches du Festival de Cannes, lors de la première du film <em>Trois mille ans de nostalgie</em>, vendredi 20 mai 2022. 
Une manifestante nue portant inscrit à la peinture sur son corps "Arrêtez de nous violer" dans la couleur du drapeau ukrainien a fait irruption sur les marches du Festival de Cannes, lors de la première du film Trois mille ans de nostalgie, vendredi 20 mai 2022. 
©Joel C Ryan/Invision/AP