Terriennes

"Féminicides" : le documentaire qui démonte les mécanismes du crime

"<em>Le féminicide n'est exercé ni par l'amour ni par la folie, c'est un crime de propriété, l'étape ultime de la domination masculine</em>". 70% des féminicides en France ont lieu lors d'une rupture, lorsque la victime tente de quitter son domicile conjugal.
"Le féminicide n'est exercé ni par l'amour ni par la folie, c'est un crime de propriété, l'étape ultime de la domination masculine". 70% des féminicides en France ont lieu lors d'une rupture, lorsque la victime tente de quitter son domicile conjugal.
©Bangumi

De quoi féminicide est-il le nom ? Quels sont les mécanismes qui aboutissent au crime ? Au fil de témoignages rassemblés dans le documentaire Féminicides, diffusé chez nos partenaires France 2 et à retrouver sur TV5monde la semaine prochaine, des journalistes du Monde montrent comment le "meurtre d'une femme en raison de sa condition féminine" est l’aboutissement d’un processus qui pourrait être détecté et désamorcé. 

Sur 121 féminicides identifiés en 2018, 149 en 2019, près de la moitié des victimes avaient signalé leurs craintes aux forces de l'ordre et environ un tiers des auteurs avaient déjà été condamnés pour des faits de violence. 220 000 plaintes sont déposées par an en France pour violences conjugales de la part d'un mari, concubin, pacsé ou petit ami, ancien ou actuel, cohabitant ou non. Trois victimes sur quatre déclarent avoir subi des violences répétées. Et pourtant, 80% des plaintes communiquées sont classées sans suite.

Prise de conscience collective

Longtemps qualifié de "crime passionnel", un terme générateur d'indifférence et en grande partie issu de la culture patriarcale, le féminicide fait l'objet depuis quelques années d'un prise de conscience collective.  C'est ce constat qui a incité le quotidien Le Monde, début 2019, à constituer une cellule d'investigation chargée de disséquer ce phénomène aussi massif que diffus. Sur les 120 féminicides répertoriés en 2018 en France, cinq cas ont été retenus pour le documentaire Féminicides, de l'Alsace à la Sarthe en passant par les Etats-Unis et l'Arménie. Comment ont-ils été choisis ? "Ce sont des cas emblématiques, qui racontent des pans différents du phénomène des féminicides. Il fallait aussi que les proches acceptent de parler car on travaille sur des événements très récents et ce sont des faits profondément traumatisants, il faut beaucoup de courage pour les raconter à des gens qu'on n'a jamais vus", explique la journaliste Lorraine de Foucher, co-réalisatrice du documentaire.

Les circonstances de l'impunité

Au fil des témoignages se dessine la conjonction de circonstances qui aboutissent au crime. Des proches qui ne veulent pas jeter d'huile sur le feu dans le couple, qui passent sur des débordements de violence des agresseurs et finissent par s'en mordre les doigts. Les gendarmes et les policiers, qui ne vont pas toujours au bout des enquêtes - 29 % des plaintes ne sont jamais communiquées au procureur de la République. Les juges et les magistrats, qui optent parfois pour une justice "au rabais",  une justice qui acule l'agresseur sans mettre en oeuvre les solutions qui auraient pu le neutraliser. Les travailleurs sociaux, les collègues, les médecins qui, souvent, ne sont pas dupes des mensonges des victimes terrorisées, mais ne sont pas écoutés...

Autant de comportements qui confortent l'agresseur dans son sentiment d'impunité. Ainsi le silence tue. D'où l'importance de la parole : "Il est très important que les victimes parlent", assure la comédienne Sandrine Bonnaire, qui témoigne des violences qu'elle a subies par le passé.
 

Je le savais, je l'avais dit, je l'avais crié... et c'est arrivé.
Directrice des ressources humaines de Laëtitia

S'il n'y a pas un profil de victime type - tous les âges, tous les niveaux d'éducation, tous les milieux sont concernés -, l'engrenage de la violence obéit aux mêmes signaux, au même schéma. Malgré les alertes et les voix qui s'élèvent : "Je le savais, je l'avais dit, je l'avais crié... et c'est arrivé", se souvient, des sanglots dans la voix, la directrice des ressources humaines de Laëtitia, victime de son conjoint en 2018. Bilan : "Le féminicide n'est exercé ni par l'amour ni par la folie, c'est un crime de propriété, l'étape ultime de la domination masculine", résume la voix "off" du documentaire. 70 % des féminicides sont déclenchés par la décision des victimes de partir.
 

Une responsabilité collective

Les journalistes ont tenté de caractériser les points communs entre tous ces meurtres. "Dossier par dossier, nos journalistes tentent de reconstituer les faits, les histoires, les itinéraires, et surtout cherchent ce qui n’a pas été fait, ou ce qui aurait pu être fait, par la police, la justice, les services sociaux, afin de prévenir ces meurtres. Avec une conviction : une grande partie de ces féminicides pourrait être évitée, si la société française s’en donnait les moyens", estimait Luc Bronner, directeur des rédactions du Monde sur le site du journal. Car derrière un homme qui tue sa femme, il y a une responsabilité collective, "il y a l'échec de toute une société qui n'a pas réussi à l’empêcher et nous sommes tous un peu responsables", souligne la co-réalisatrice. Le documentaire révèle aussi les failles du système judiciaire et le défaut de prise en charge des auteurs - "mon père était un danger public, c'est lui qu'il aurait fallu soigner" dit la fille d'une victime.
 

Le féminicide n'est exercé ni par l'amour ni par la folie, c'est un crime de propriété.

C'est en dressant le portrait de la psychiatre et médecin légiste Alexia Delbreil, première médecin-chercheuse française à avoir lancé une étude sur les homicides conjugaux, que la journaliste a été sensibilisée au féminicide, il y a quelques années : "C'est la première qui a fait émerger des points de convergence, la première qui a mis au jour un schéma criminel", explique-t-elle.

Les prémices du crime

Le contrôle absolu du conjoint au fil des années reste le premier indicateur de risque, un contrôle qui s'immisce dans les moindres interstices de la vie de l'autre, une surveillance de tous les instants qui éteint peu à peu la victime et la coupe de son entourage en distillant la peur. Un contrôle qui va souvent de pair avec la culpabilisation de la victime qui, finalement, reste car elle se sent responsable du mal-être de l'autre. Ce facteur crucial, en France, n'est pas mesuré pour être intégré à la procédure judiciaire, alors qu'il l'est dans d'autres pays, comme la Grande-Bretagne.

Le chantage au suicide aussi, est un prémice alarmant : si l'on menace de se tuer, on peut tuer l'autre - 40 % des auteurs de féminicides se suicident ou tentent de le faire après le meurtre. La plupart des auteurs de féminicides ont un passé de violence familiale : "pour eux, la violence est un langage," explique la psychiatre Alexia Delbreil.
L'étape suivante, ce sont les coups, l'anéantissement de l'autre pour l'empêcher de partir. Comme un déni d'altérité, d'une possibilité de vie en dehors de lui.

Autre aspect rarement traité dans les médias : un féminicide ne fait jamais qu'une seule victime. Il y a ceux qui restent et qui doivent continuer à vivre, les enfants qui doivent grandir. Reste la tristesse des proches qui, avec le temps, se mue en méfiance et aigreur en ressassant l'enchaînement des événements, tels autant de chroniques d'une mort annoncée, et qui aurait pu être évitée.

La diffusion du documentaire était suivie d'un débat avec, entre autres, la secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes Marlène Schiappa, l'ancien magistrat Luc Frémiot, la psychiatre et médecin légiste Alexia Delbreil, la comédienne Sandrine Bonnaire, elle-même victime de violences conjugales, et des proches de victimes. Un deuxième documentaire clôturait la soirée, celui-ci sur la maison des hommes violents, structure d'accompagnement des auteurs de violences conjugales.

Le documentaire ainsi que le débat à retrouver sur l'antenne de TV5monde :
France/Belgique/Suisse : 
 Le 11 juin à 21h00 heure de Paris.
EUROPE Le 12 juin à 23h00 heure de Paris / Berlin.
AFRIQUE : Le 8 juin à 23h00 heure de Paris/ 21h00 heure de Dakar
MAGHREB-ORIENT : Le 12 juin à 21h00 heure de Paris/ 22h Beyrouth.
ASIE :   Le 11 juin à 1 7h00 heure de Paris / 22h00 heure de Bangkok.
PACIFIQUE :  Le 11 juin  à 14h00 heure de Paris / 21h00 heure de Tokyo.
ETATS UNIS : Le  11 juin à 05h00 heure de Paris / 23h00 heure de New York
AMERIQUE LATINE / BRESIL : Le 11 juin à 04h00 heure de Paris / 23h00 heure de Buenos Aires

Les enquêtes du Monde sont publiées dans un supplément de 14 pages au journal daté du 31 mai-1er et 2 juin.