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Féminicides par compagnons ou ex : une page Facebook pour recenser les meurtres de femmes

Sur sa page Facebook, <em>Féminicides par compagnons et ex</em> dénonce le langage utilisé dans la presse pour rapporter les meurtres de femmes. <em>"Non ce n'est pas un fait divers, non, ce n'est pas juste un coup de folie, mais de la violence ordinaire, liée à une idéologie machiste", </em>s'insurge l'administratrice de la page.
Sur sa page Facebook, Féminicides par compagnons et ex dénonce le langage utilisé dans la presse pour rapporter les meurtres de femmes. "Non ce n'est pas un fait divers, non, ce n'est pas juste un coup de folie, mais de la violence ordinaire, liée à une idéologie machiste", s'insurge l'administratrice de la page.
©Féminicidesparcompagnonouex

Voici trois ans qu'inlassablement, la page Facebook Féminicides par compagnons et ex s'attèle à un bien morbide comptage quotidien. Des centaines de femmes, épouses, compagnes, mères, soeurs, mortes sous les coups d'un conjoint ou d'un ex. Terriennes a recueilli le témoignage de l'administratrice de cette page, qui pour sa sécurité, a tenu à garder l'anonymat.

L'idée est née en janvier 2016, sous la forme d'un blog. Face au nombre de signalements de crimes de femmes, la personne chargée du blog a craqué. En juillet de la même année, le groupe qui tenait le blog a repris tous les posts et en a fait une page Facebook baptisée Féminicides par compagnons et ex. Derrière cet intitulé, un fléau encore trop peu pris en compte par les autorités comme par les médias. A ce moment-là, et encore aujourd'hui, les meurtres de femmes finissent le plus souvent dans la rubrique des faits divers, dans la colonne "drame passionnel" ou sous un titre du type "Une dispute qui finit mal". C'en était trop pour la fondatrice de cette page qui, chaque jour depuis trois ans, cherche à rapporter la réalité d'un phénomène : celui des meurtres de femmes parce qu'elles sont femmes.
 
En ce mois de juillet 2019, le décompte se retrouve régulièrement cité par les médias. Il est même devenu un outil incontournable pour les associations de familles de victimes de violences faites aux femmes, et par les collectifs féministes. Ce chiffrage se retrouve au coeur de la mobilisation nationale en cours, qui cherche à mettre les pouvoirs publics face à fléau trop longtemps ignoré.
 
LES CHIFFRES DE 2019 (a minima) recencés par Féminicides par compagnon ou ex

FÉMINICIDES 
par (ex)compagnons : 76 + 2 tiers (dont 1 enfant)
- 54 tuées chez elles, 21 ailleurs, 1 non connu
- 19 en contexte de séparation et/ou de violences habituelles (peu renseigné)
- 40 étaient mères (dont 1 tuée avec son enfant)  + 2 enceintes (6 mois et 3 mois)
- 79+ orphelins dont 11 témoins (10 présence, 3 découverte)
- 24 suicides du tueur + 7 tentatives

par compagne : 0

non conjugaux : 9 (dont 1 relation avec le tueur non renseignée)

HOMICIDES 
par (ex)compagnes : 8 (dont 5 en probable légitime défense, 1 suicide)
par compagnon ou ex : 2 (0 suicide - 0 tentative de suicide)
De quoi conforter le sentiment de remplir une mission nécessaire pour celles qui relayent quotidiennement, et non sans difficulté, ces chiffres. Elles sont trois femmes, bénévoles, à y passer beaucoup de temps en plus de leur travail. L'une des administratrices de ce compte Facebook, que nous avons jointe par téléphone, a accepté de répondre aux questions de Terriennes. Elle tient toutefois à rester anonyme, car elle, et ses deux co-équipières, recoivent régulièrement des menaces sur les réseaux sociaux de la part des familles des agresseurs, des meurtriers ou aussi parfois des familles des victimes qui ne souhaitent pas être exposées.
 
Terriennes : Expliquez-nous pourquoi vous préférez rester anonyme ?
On ne se montre pas physiquement car on veut continuer à faire notre travail le plus sereinement possible, sans stress. C'est déjà extrêmement lourd psychologiquement de faire cette revue de presse morbide tous les jours, de recevoir par des amis sur FB des articles, de poursuivre chaque jour au bord de la nausée. Et puis, ça ne plaît pas à tout le monde, ce que l'on fait, en premier lieu aux familles des tueurs ou aux proches de ceux qui ont commis ces meurtres. Il y a aussi les enfants d'un couple dont le père a tué la mère qui sont choqués par nos analyses.

En quoi dire la vérité peut être gênant ?
Personne n'accompagne ces familles pour les aider à comprendre. Il y a des secrets de famille qui s'installent. Une femme a récemment raconté son calvaire, sa mère tuée en 1997, elle a décidé aujourd'hui de dire la vérité car il y avait une omerta familiale sur ce qui s'était réellement passé. En n'aidant pas ces familles, en laissant des mensonges s'installer, on fait perdurer le phénomène. Les familles sont seules. Elles viennent sur notre page pour tenter de comprendre. On a actuellement un groupe de 80 personnes qui sont dévastées, qu'on porte à bout de bras. C'est un traumatisme que de perdre une fille, une soeur, tuée de cette manière. Même une collègue. Une femme qui elle-même a été femme battue vient de voir sa meilleure amie mourir, tuée par son compagnon. Elle est terrorisée, elle vient sur la page, elle y raconte l'enfer des foyers avec ses enfants, à vivre dans 10 m2 dans des endroits insalubres. Et puis les associations, ok, elles viennent en aide aux vivantes, mais quand elles sont mortes, les familles, qui s'en préoccupe ?

Combien êtes-vous à Féminicides par compagnon et ex ?
Nous sommes trois administratrices de la page ; il y a aussi des personnes qui se proposent de nous aider, également bénévolement, que l'on intègre dans un fil collectif de veille, qui a parfois atteint jusqu'à 15 personnes, mais actuellement elles ne sont plus que 2. Ce n'est pas une tâche facile et ça fragilise, ça les secoue. Il faut bien le reconnaître : il n'y a pas bousculade pour venir nous aider. Moi je travaille à mi-temps, donc ça me permet de travailler sur la page à mi-temps également. Des fois je suis sur mon ordi alors que ma fille est à la maison et ce n'est pas toujours facile, mais c'est pour elle aussi que je le fais, pour qu'une fois adulte, elle ne tombe pas sur un type comme ça.

On assiste actuellement à une sorte de prise de conscience de la part des autorités, des mesures sont annoncées, qu'en pensez-vous ?
Les bonnes mesures ne sont pas prises. On nous parle d'augmenter le budget pour les associations. Mais elles ne peuvent pas tout faire si on ne traite pas en même temps les hommes violents. On met des femmes dans des foyers, mais eux que vont-ils faire ? Continuer ? Trouver une autre compagne et reproduire leur comportement violent ?

Que pensez-vous du bracelet électronique ?
Le bracelet, oui, mais cela sous-entend qu'ils sont dehors. Vous avez quelqu'un qui a fait une tentative de meurtre, qui est décidé, déterminé, et qui a peut-être l'intention de se suicider après. Vous pensez que le bracelet va l'arrêter ? Non. On est dans une situation catastrophique, pour tout le monde. Si on ne fait pas quelque chose pour traiter la violence des hommes on pourra continuer à "protéger" les femmes pendant des années, mais il y aura toujours dehors des hommes qui vont continuer à exercer ce terrorisme conjugal, parce qu'on est vraiment dans une logique idéologique, qui n'est pas du tout scientifiquement prouvée, que les hommes sont soi-disant supérieurs aux femmes et qu'ils peuvent s'octroyer le droit de les tuer, de disposer de leur corps, de leur vie. On est dans une idéologie. Beaucoup se suicident après et deviennent des martyrs, voilà pourquoi on fait le parallèle avec le terrorisme. Ah l'amour les a tués comme dans la chanson de Johnny Hallyday , mourir d'amour, tuer par amour ... Non ce ne sont pas des héros. Ce sont des hommes qui ne se confrontent pas à la justice. Quand ils mettent fin à leur jour, les familles sont encore plus dévastées, parce qu'il n'y aura pas de procès, pas de coupable.
    
    Quelles sont les mesures nécessaires selon vous ?
On attend des mesures dissuasives pour les hommes. Le bracelet électronique en fait partie, mais pas seulement. Il faut que ces hommes soient écartés du domicile. D'ailleurs, à Douai, une expérience a été menée et cela fonctionnait. Mais dans un pays phallocentré, cela passe mal. On ne croit pas les femmes, elles sont des menteuses, on ne prend pas les plaintes, c'est toujours pour manipuler les hommes ... Voilà les discours qu'on entend toujours aujourd'hui.
Il faut un éloignement des compagnons, des pères. Pourquoi ce n'est pas eux qu'on met dans des foyer, à quatre par chambre (comme dans les foyers pour femmes violentées) avec un bracelet et interdiction de sortir d'un périmètre ? S'ils ont un travail, il vont au travail, mais le soir, ils rentrent au centre. Et à leur frais aussi, car il faut savoir que dans les foyers d'accueil pour femmes battues, elles paient une partie de l'hébergement. Il faut à la fois toucher à leur argent, à leur liberté et à leurs droits parentaux ! Car un père violent avec la mère n'est pas un bon père. On ne voit pas les effets sur les enfants.
Il faut le retrait des droits parentaux en cas de violence conjugale. Si un homme sait qu'en raison de son comportement violent, il risque de ne plus voir ses enfants, cela peut servir de levier, il y réfléchira peut-être deux fois. C'est possible, moi je crois aux hommes, je pense qu'ils sont imprégnés de cette culture machiste, et qu'il faut leur expliquer, qu'ils peuvent l'inverser. On peut les rééduquer, les déconditionner. L'Espagne a commencé à le faire, et ça fonctionne, les féminicides ont baissé de 30%. 


Le féminicide n'a toujours aucune valeur juridique en France, contrairement à d'autres pays, cela changerait-il vraiment quelque chose ?
Oui, parce que ça permettrait de prendre conscience du caractère machiste du crime, de comprendre que ce ne sont pas de banals faits divers, pas des événements isolés, que c'est fréquent, quasi-quotidien. Cela permettrait de combattre cette idée que l'homme est violent par nature, que c'est inévitable, qu'on ne peut pas faire autrement, et qu'il faut protéger les femmes. Cette pensée, totalement fausse, fait qu'on ne traite pas le problème. En France, on ne veut pas lâcher les "privilèges masculins". Une femme dans la rue le soir doit baisser les yeux si elle croise un homme, et si en plus elle porte une jupe courte, elle risque potentiellement sa vie ?

Au départ, pourquoi avoir créé ce comptage ?
On a voulu comparer avec les chiffres publiés tous les ans par le ministère de l'Intérieur sur les morts violentes au sein du couple, sauf qu'ils sont publiés six mois après le début de l'année suivante. Les chiffres officiels de 2019 seront connus en octobre 2020, ça ne sensibilisait pas assez l'opinion publique. Très vite sur la page, on a eu des commentaires de gens choqués et qui ne pensaient pas qu'il y en avait autant. Cette diffusion en temps réel nous a permis d'être visible dans les médias, et aussi de pouvoir les "recadrer". Non, ce n'est pas un crime passionnel, non ce n'est pas un coup de folie, il y en a trop pour que cela soit seulement ça. Ce sont des crimes de la violence ordinaire. Combien de femmes, à ce jour, n'ont pas quitté leur compagnon qui les bat et qui, le jour où elles vont le faire, seront en danger de mort ? C'est bien de parler, de briser le silence mais à condition que derrière, on puisse trouver de l'aide et être protégée. On demande aux femmes un courage hallucinant, et même de l'inconscience, en allant presque se mettre au bout du fusil.

Un Grenelle sera organisé à la rentrée, y serez-vous ?
Nous n'avons pas été contactées par Marlène Schiappa. Il est vrai que nous la critiquons souvent et sévèrement via les réseaux sociaux, on trouve son féminisme trop conciliant avec les hommes.

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