Terriennes

Féminicides : une victime tous les deux jours et demi en France

En France, une femme battue sur cinq porte plainte,. 62 % des affaires de violences conjugales sont classées sans suite. 
En France, une femme battue sur cinq porte plainte,. 62 % des affaires de violences conjugales sont classées sans suite. 
©CIUP/Fondation BIERMANS-LAPÔTRE

Plus de soixante femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-conjoint au cours des six premiers mois en France. Certaines, pour ne pas dire la plupart, avaient fait des signalements auprès de la police parce qu'elles se sentaient en danger. Quelles solutions ? Le port du bracelet électronique pourrait en être une, il a déjà fait ses preuves dans plusieurs pays d'Europe. 

"Changer de réponse" pour faire face à des féminicides que la France "n'arrive pas à enrayer", voilà ce que proposent deux personnalités du monde de la justice, la présidente du tribunal de Pontoise, Gwenola Joly-Coz, et le procureur de Pontoise Eric Corbaux. Selon eux, cette réponse pourrait être apportée par le port d'un bracelet électronique pour maintenir à distance les hommes violents.

On était à un décès tous les trois jours, cette année on est plutôt à un tous les deux jours.
Gwenola Joly-Coz, présidente du tribunal de grande instance de Pontoise

En 2017, 130 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ancien compagnon. Selon le décompte fait par le collectif #NousToutes au 9 juin, 64 ont été assassinées depuis le début 2019. Parmi les derniers cas médiatisés, celui d'une femme tuée d'un coup de pistolet dans le Var, une heure après le passage des gendarmes au domicile conjugal.

Or la presse présente encore les féminicides comme des crimes passionnels ou des drames conjugaux. Après avoir été interpellée par le collectif féministe "Nous Toutes", France bleu Vaucluse avait décidé de réécrire son titre concernant cette affaire.


"On était à un décès tous les trois jours ; cette année on est plutôt à un tous les deux jours", s'alarme Gwenola Joly-Coz, présidente du tribunal de grande instance de Pontoise."En France, on compte depuis une dizaine d'années environ, et ce chiffre ne baisse pas. Manifestement, il faut retravailler cette question", dit cette magistrate qui a officié en cabinet ministériel auprès de Najat Vallaud-Belkacem, chargée des droits des femmes entre 2012 et 2014.

Le bracelet, une solution qui fait ses preuves 

Voici plus de dix-huit mois que Gwenola Joly-Coz et Eric Corbaux, procureur de Pontoise, demandent à expérimenter un "dispositif électronique de protection antirapprochement", ce DEPAR ayant fait ses preuves dans plusieurs pays européens dont l'Espagne.

En 2018, dans ce pays de 46 millions d'habitants, 47 morts ont été recensés, soit 30 de moins que dix ans plus tôt. Pionnier dans la lutte contre les violences faites aux femmes, Madrid fait figure de modèle grâce à ses lois de 2005 et 2009 qui ont institutionnalisé téléphones rouges, tribunaux spécialisés et bracelets électroniques. Principe de ce dispositif : placer sous surveillance les hommes violents afin que leur victime potentielle et les forces de l'ordre puissent être prévenues, via un boîtier, de leur présence dans un périmètre déterminé. "On ne dit pas que c'est la panacée, mais on dit qu'il faut essayer", insiste Gwenola Joly-Coz, par ailleurs secrétaire nationale de l'association "Femmes de justice".

Quant à la Chancellerie, elle explique que l'hypothèse d'une nouvelle expérimentation de ce dispositif est "en cours d'expertise juridique et technique". Une première avait été initiée en 2012-2013 dans trois départements, sans succès puisqu'aucun candidat répondant aux critères - très stricts - fixés à l'époque n'avaient pu être identifiés.

"Sanctionner, mais avant tout protéger"

"Nous utilisons déjà tout ce qui existe - stages, audiences dédiées, ordonnances de protection.... Nous sommes le département qui mobilise le plus de 'téléphones grave danger' en Ile-de-France. Mais ça ne suffit pas", insiste le procureur.

C'est bien de sanctionner l'auteur, mais il faut avant tout assurer la protection de femmes menacées.
Eric Corbaux, procureur

En 2018, les "téléphones grave danger", des mobiles dotés d'une touche directe pour appeler les secours déployés sur l'ensemble du territoire en 2014, ont permis plus de 400 interventions des forces de l'ordre, presque deux fois plus que l'année précédente.

Aux yeux du chef du parquet, le bracelet électronique permet d'aller plus loin dans la protection, "une notion qui doit être mise au centre des politiques publiques, dit son homologue du siège, car c'est bien de sanctionner l'auteur, mais il faut avant tout assurer la protection de femmes menacées... Dans le cas du 'téléphone grave danger', il faut que la personne soit au courant qu'elle est de nouveau menacée, qu'elle ait reçu un message ou qu'elle ait en visuel son agresseur potentiel. Avec le bracelet électronique, on est sur quelque chose, a priori, de bien plus efficace en terme de protection", estime Eric Corbaux.
 

Il s'agit aussi "d'imposer au conjoint violent d'apprendre à garder ses distances, à comprendre que l'histoire est terminée. De l'obliger à vivre ailleurs, à penser autrement, ajoute-t-il. "Dans les violences conjugales, il y a un mécanisme qui est à l'œuvre, essentiellement autour de la séparation, qui n'est pas acceptée, note Gwenola Joly-Coz. C'est toujours la même histoire. Il faut donc changer de mode de réponse", abonde le procureur.
 

Avant le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Emmanuel Macron, qui a érigé l'égalité entre les femmes et les hommes grande cause nationale avait promis dans un tweet: "Il n'y aura plus de silence, plus de passe-droits, plus d'habitude sur le féminicide."

Chaque année, en France, près de 220 000 femmes subissent des violences de la part de leur conjoint ou ex-conjoint.