Féminicides : une victime tous les deux jours et demi en France

En France, une femme battue sur cinq porte plainte. 62 % des affaires de violences conjugales sont classées sans suite. Un rassemblement a été organisé samedi 6 juillet 2019 à Paris, Place de la République, pour dire "stop" aux féminicides. 
©NZakavati

74 femmes sont mortes depuis le début de l'année sous les coups d'un conjoint ou ex-compagnon en France. L'une des dernières victimes est une jeune femme de 20 ans, enceinte de 3 mois. Elle avait déposé une main courante auprès de la police pour signaler qu'elle était en danger, et cela quelques heures avant sa mort. Une manifestation a eu lieu ce samedi à Paris, et plusieurs tribunes ont été publiées dans la presse, interpellant directement le président et le gouvernement français à combattre ce fléau. 

Elle avait 20 ans, et était enceinte de 3 mois. Cette jeune femme est morte ce matin du mercredi 3 juillet 2019, chez elle à St Denis, près de Paris, après ce qui semble être une ultime dispute. Son compagnon âgé d'une vingtaine d'années a été interpellé et placé en garde à vue par la police, alertée par les voisins qui avaient entendu des cris. La veille au soir, la victime était allée à la police dresser une main courante pour signaler qu'elle se sentait en danger. Elle est la 71ème femme à mourir sous les coups d'un homme depuis le début de l'année en France.

"À nouveau, le sexisme a tué", écrit dans un communiqué, le maire de la ville, Laurent Russier (PCF) .

Un collectif publie ce jeudi une tribune dans la presse française pour interpeller directement le président français et son gouvernement, lui proposant 5 mesures immédiates pour endiguer ce fléau. Une manifestation est organisée samedi 6 juillet place de la République à Paris.
 

En ce début d’été, l’actualité nous contraint à regarder en face l’effroyable réalité : depuis janvier 2019, 71 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon. À ce rythme, elles seront 140 à la fin de l’année. C’est inacceptable.
Tribune signée par 150 sénateurs, publiée dans Libération

Vendredi 5 juillet, une autre tribune est publiée cette fois dans Libération. Plus de 150 sénateurs appellent l'Etat à investir plus de ressources financières et humaines dans la lutte contre les violences faites aux femmes. "Dans de trop nombreux cas, la victime avait tenté de porter plainte, mais des policiers ou des gendarmes insuffisamment avertis – ou débordés – l’avaient laissée repartir vers son meurtrier malgré ses appels au secours", déclarent-ils. "Que faudrait-il faire pour que notre pays soit à la hauteur de la grande cause du quinquennat ?", interpellent-ils, à l'adresse du président Macron et du gouvernement.

Appels successifs et autorités interpellées

Depuis quelques jours, les mobilisations se multiplient. "Protégez-les !", cet appel adressé aux autorités françaises, a été publié vendredi 29 juin 2019 dans le quotidien Le Parisien. A l'origine de ce cri de détresse, deux proches de victimes, tuées par un ex-compagnon ou ex-conjoint: Noël Agossa, l'oncle d'Aïssatou, 21 ans, décédée sous la violence de son ex-petit ami jaloux, le 30 octobre 2016 à Valenton, et Céline Lolivret, une amie de Julie Douib, 34 ans, une mère de famille abattue le 3 mars dernier à l'Ile-Rousse, en Corse, par le père de ses enfants dont elle était séparée.

"Elles sont 70 depuis le 1er janvier. Pour vous c'est un fait divers, pour nous un drame à jamais", peut-on lire sur cette tribune. Les auteurs y dénoncent aussi "une chaîne de responsabilités parce qu'elles n'ont pas été suffisamment protégées".

"Nous avons honte pour notre pays qui est incapable de sauver 130 de ses filles chaque année. Les lois existent mais qui les applique ? Combien faudra-t-il de meurtres, d'orphelins et de marches blanches pour que nous prenions enfin conscience de la gravité du problème ?", interpellent-ils.
 

©Fb/Fondationdesfemmes

Le collectif poursuit en avançant des pistes de solutions possibles, et qui existent déjà, du moins sur le papier. Comme la prise et le traitement systématique des plaintes, l'octroi de l'aide juridictionnelle dès la plainte, l'hébergement d'urgence, mais aussi les ordonnances de protection et également le port de bracelets électroniques. 
 

Soixante-dix femmes tuées par leur ex-conjoint ou compagnon depuis le 1er janvier 2019, après plusieurs années de baisse, ce chiffre remonte depuis 2015, de 122 victimes on est passé à 130 en 2017.
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Trois jours après la publication de cette tribune dans la presse, le HCE, le Haut Comité à l'égalité a tenu à réagir en rendant public un communiqué de presse. "Y a-t-il eu plainte, enquête, protection de la plaignante et de ses enfants le cas échéant, jugement ? Comment ont été mis en œuvre les dispositifs de protection déjà prévus par la loi ?", s'interroge l'organisme qui a décidé de se porter volontaire "pour identifier les parcours et les éventuels manquements qui ont conduit au meurtre de 70 femmes depuis le début de l’année".

Une défaillance dans la chaîne de responsabilités

En 2017, 130 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ancien compagnon. Selon le décompte fait par le collectif #NousToutes au 4 juillet, 73 ont été assassinées depuis le début 2019. Parmi les derniers cas médiatisés, celui d'une femme tuée d'un coup de pistolet dans le Var, une heure à peine après le passage des gendarmes au domicile conjugal.

On était à un décès tous les trois jours, cette année on est plutôt à un tous les deux jours.
Gwenola Joly-Coz, présidente du tribunal de grande instance de Pontoise

Or la presse présente encore les féminicides comme des crimes passionnels ou des drames conjugaux. Après avoir été interpellée par le collectif féministe "Nous Toutes", France bleu Vaucluse avait décidé de réécrire son titre concernant cette affaire.
 


"On était à un décès tous les trois jours ; cette année on est plutôt à un tous les deux jours", s'alarme Gwenola Joly-Coz, présidente du tribunal de grande instance de Pontoise."En France, on compte depuis une dizaine d'années environ, et ce chiffre ne baisse pas. Manifestement, il faut retravailler cette question", dit cette magistrate.

Le bracelet, une solution qui a fait ses preuves 

Voici plusieurs années déjà que Gwenola Joly-Coz et Eric Corbaux, procureur de Pontoise, demandent à expérimenter un "dispositif électronique de protection antirapprochement", ce "DEPAR" ayant fait ses preuves dans plusieurs pays européens dont l'Espagne.

En 2018, dans ce pays de 46 millions d'habitants, 47 morts ont été recensés, soit 30 de moins que dix ans plus tôt. Pionnier dans la lutte contre les violences faites aux femmes, Madrid fait figure de modèle grâce à ses lois de 2005 et 2009 qui ont institutionnalisé téléphones rouges, tribunaux spécialisés et bracelets électroniques. Principe de ce dispositif : placer sous surveillance les hommes violents afin que leur victime potentielle et les forces de l'ordre puissent être prévenues, via un boîtier, de leur présence dans un périmètre déterminé. "On ne dit pas que c'est la panacée, mais on dit qu'il faut essayer", insiste Gwenola Joly-Coz, par ailleurs secrétaire nationale de l'association "Femmes de justice".

Quant à la Chancellerie, elle explique que l'hypothèse d'une nouvelle expérimentation de ce dispositif est "en cours d'expertise juridique et technique". Une première avait été initiée en 2012-2013 dans trois départements, sans succès puisqu'aucun candidat répondant aux critères - très stricts - fixés à l'époque n'avaient pu être identifiés.

Lundi 1er juillet, sur la chaîne LCI, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a annoncé vouloir "généraliser" le bracelet électronique dans la lutte contre les violences conjugales. "Ce n'est pas une expérimentation que je veux, je vais tout de suite passer à la généralisation" dans la France entière, a-t-elle précisé. "Pour que ce dispositif soit efficace, nous devons absolument modifier un petit peu la loi, parce qu'actuellement nous ne pouvons l'appliquer qu'à un certain nombre de personnes, celles qui ont été condamnées et c'est trop restreint", a-t-elle ajouté.

"Sanctionner, mais avant tout protéger"

"Nous utilisons déjà tout ce qui existe - stages, audiences dédiées, ordonnances de protection.... Nous sommes le département qui mobilise le plus de 'téléphones grave danger' en Ile-de-France. Mais ça ne suffit pas", insiste le procureur.

C'est bien de sanctionner l'auteur, mais il faut avant tout assurer la protection de femmes menacées.
Eric Corbaux, procureur

En 2018, les "téléphones grave danger", des mobiles dotés d'une touche directe pour appeler les secours déployés sur l'ensemble du territoire en 2014, ont permis plus de 400 interventions des forces de l'ordre, presque deux fois plus que l'année précédente.

Aux yeux du chef du parquet, le bracelet électronique permet d'aller plus loin dans la protection, "une notion qui doit être mise au centre des politiques publiques, dit son homologue du siège, car c'est bien de sanctionner l'auteur, mais il faut avant tout assurer la protection de femmes menacées... Dans le cas du 'téléphone grave danger', il faut que la personne soit au courant qu'elle est de nouveau menacée, qu'elle ait reçu un message ou qu'elle ait en visuel son agresseur potentiel. Avec le bracelet électronique, on est sur quelque chose, a priori, de bien plus efficace en terme de protection", estime Eric Corbaux.
 

Il s'agit aussi "d'imposer au conjoint violent d'apprendre à garder ses distances, à comprendre que l'histoire est terminée. De l'obliger à vivre ailleurs, à penser autrement, ajoute-t-il. "Dans les violences conjugales, il y a un mécanisme qui est à l'œuvre, essentiellement autour de la séparation, qui n'est pas acceptée, note Gwenola Joly-Coz. C'est toujours la même histoire. Il faut donc changer de mode de réponse", abonde le procureur.
 

Avant le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Emmanuel Macron, qui a érigé l'égalité entre les femmes et les hommes grande cause nationale avait promis dans un tweet: "Il n'y aura plus de silence, plus de passe-droits, plus d'habitude sur le féminicide."

Chaque année, en France, près de 220 000 femmes subissent des violences de la part de leur conjoint ou ex-conjoint.