Terriennes

"Féminines" : quand les femmes commencèrent à jouer au foot

Féminines, au théâtre des Abbesses jusqu'au 7 décembre. 
Féminines, au théâtre des Abbesses jusqu'au 7 décembre. 
© Théâtre de la Ville

La pièce de théâtre Féminines raconte l’histoire d’une équipe de football féminin dans les années 1970. Plus que la création d’une nouvelle discipline, c’est un combat contre le patriarcat auquel elles vont devoir se livrer.

"Je n’imaginais pas que c’était si dur pour les femmes", Rayan, 17 ans, a vu la pièce avec sa classe. Ses camarades et lui débriefent dans la petite cour du Théâtre des Abbesses. "On a étudié les luttes féministes en histoire, mais ça restait abstrait et lointain pour nous. Là, c’est concret. On se rend compte des clichés de l’époque. J’ai trouvé ça choquant", renchérit Arthur. Et pourtant, la pièce est tirée d’une histoire vraie. 
 

En 1968, c’est la kermesse annuelle du journal l’Union, à Reims. La direction du journal cherche une attraction originale pour divertir la foule. L’année précédente, ils ont organisé un combat de catch entre nains. Cette année, ce sera un match de foot féminin (avec un ballon junior et un temps de jeu plus court : "faut pas déconner !" pour reprendre les mots de l'entraîneur). Une annonce est postée. À la surprise des organisateurs, elles sont nombreuses à vouloir participer. Ainsi est donc constituée l’une des premières équipes de foot féminin français.

En 1971, elles obtiennent l’abrogation de la loi de 1941 interdisant le foot pour les femmes, jugé "nocif" par le régime de Vichy.
Archives de la petite annonce du journal <em>l'Union</em> 
Archives de la petite annonce du journal l'Union 
©La Part des Anges

Ce qui devait être l'histoire d'une simple attraction va prendre rapidement une tournure sérieuse. Les filles gagnent des matchs, puis atteignent le championnat de France. Elles participent à des rencontres à l’étranger. En 1971, elles obtiennent l’abrogation de la loi de 1941 interdisant le foot pour les femmes, jugé "nocif" par le régime de Vichy. Leur soif de victoire leur permet d’intégrer l’équipe de France et de gagner, en 1978, la première coupe du monde féminine à Taïpeï. 

À chaque match évoqué dans la pièce, des images des comédiennes sur le terrain sont diffusées sur l’écran géant installé pour l'occasion. Cette alternance entre présence scénique et présence vidéo sur fond de Beyoncé ou de Gossip offre un dynamisme inédit. Si les joueuses ont des parcours différents, chacune doit, de la même manière, se battre contre les stéréotypes de la société. Il y a par exemple Marinette, une jeune fille talentueuse qui joue avec son frère depuis petite. Avec la complicité de sa mère, elle brave l’interdit de son père qui lui a ordonné de s’inscrire plutôt à la danse. Marie-Maud, mère de famille, doit négocier avec son mari pour qu’il accepte de garder les enfants le samedi, jour des entraînements. Rose, elle, partage son temps entre l’usine, où elle travaille à la chaîne, et son conjoint possessif. 

Ce genre de spectacle agit comme une piqûre de rappel.Une spectatrice 

Des acquis fragiles

C’est là que réside toute la force de la pièce : elle va bien au-delà du domaine du football, et réussit en deux heures à aborder une pluralité de situations et de sujets. Charge mentale, lutte sociale, violences conjugales, masculinité toxique, homosexualité, désir d’émancipation… "En tant que femme, j’ai été touchée. On se dit qu’on revient de loin. Ce genre de spectacle agit comme une piqûre de rappel", confie Jocelyne, la cinquantaine, qui est venue avec quelques amis.  "En même temps, ça résonne avec l’actualité. On a obtenu des droits mais ils sont fragiles. Certains aimeraient revenir dessus." Impossible de ne pas penser à la recrudescence des mouvements conservateurs à travers l’Europe.

© Pierre Grosbois

Et malgré les avancées depuis la petite équipe de Reims, l’égalité homme/femme, notamment dans le domaine du football n’est toujours pas atteinte. Pour rappel, en France, les footballeuses gagnent en moyenne 96% de moins que leurs homologues masculins. C’est le sport où l’inégalité est la plus importante. Les femmes n’ont toujours pas de ligue de football professionnel (LFP, ne régit que le football masculin), elles ne peuvent donc pas être juridiquement considérées comme professionnelles. Le match continue. 

Féminines, au Théâtre des Abbesses jusqu’au 7 décembre 2019. Ensuite, en tournée dans toute la France jusqu’en 2020. Tarifs et dates à retrouver ici