Terriennes

Féminisation des métiers : y a-t-il une pilote dans l'avion ?

Christine Debouzy, pilote chez Air France, est l'une des rares femmes en France à prendre les commandes d'un Airbus 380.
Christine Debouzy, pilote chez Air France, est l'une des rares femmes en France à prendre les commandes d'un Airbus 380.
DR

Malgré la pénurie de pilotes de ligne, en raison du vieillissement de la profession et de l'augmentation du trafic aérien, ce métier peine à se féminiser. En cause : les nombreux stéréotypes et un manque de volonté politique en matière de congé parental qui pèse sur les mères. Christine de Bouzy, 35 années de vol, dont quelques unes aux commandes du très gros porteur A 380, se confie à Terriennes, 

Pilote de ligne, forcément un homme ? Ce stéréotype a la vie dure : dans les cockpits les femmes restent rares, une situation d’autant plus criante que la pénurie de pilotes menace. Seulement 3% des pilotes professionnels dans le monde sont des femmes, selon l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).

Magda Malek, première femme pilote à prendre les commandes d'un Boeing 777-333, pour la compagnie Egypt'Air, le Caire, le 8 mars 2017.
Magda Malek, première femme pilote à prendre les commandes d'un Boeing 777-333, pour la compagnie Egypt'Air, le Caire, le 8 mars 2017.
©AP Photo/Nariman El-Mofty

Si les femmes réussissent les sélections à l’entrée des écoles aussi bien que les hommes, elles sont bien moins nombreuses à postuler. Depuis des décennies, des associations de femmes pilotes s’activent pour encourager les candidates à briser le plafond de verre et féminiser le métier. Mais pour l’instant, et alors que le secteur est plus porteur que jamais, ces efforts restent quasi lettre morte.

Dans l'armée américaine, les pilotes (de gauche à droite), Frances Green, Margaret (Peg) Kirchner, Ann Waldner and Blanche Osborn devant leur avion le "Pistol Packin' Mama"  durant leur entraînement au sein de l'US Air Force, pour piloter le bombardier B-17. (date inconnue)
Dans l'armée américaine, les pilotes (de gauche à droite), Frances Green, Margaret (Peg) Kirchner, Ann Waldner and Blanche Osborn devant leur avion le "Pistol Packin' Mama"  durant leur entraînement au sein de l'US Air Force, pour piloter le bombardier B-17. (date inconnue)
©U.SAirForce/TheAbileneReporter-News

Le plafond de verre reste solide

Moindre attirance des femmes pour les filières scientifiques et techniques, difficultés à mener de front vie familiale et professionnelle en raison d’horaires compliqués, influence de l’éducation où dans une fratrie c’est le garçon qui sera poussé à faire des études coûteuses, image du pilote viril véhiculée par le cinéma ou la publicité, sont autant de freins conscients ou inconscients à une féminisation du métier, selon les femmes pilotes interrogées pour cette enquête.

Devenir pilote, un rêve réservé aux petits garçons, vraiment ? Ici une image vue sur le site de la compagnie canadienne Cargair.
Devenir pilote, un rêve réservé aux petits garçons, vraiment ? Ici une image vue sur le site de la compagnie canadienne Cargair.
©captureecran/siteCargair
On nous montre souvent l’image d’un homme pilote et d’une femme hôtesse de l’air. Cela pourrait renvoyer aux jeunes filles le message que si elles voulaient travailler dans l’aviation, ça ne pourrait pas être en tant que pilote.
L'organisation de pilotes Balpa
En novembre dernier, l’OACI a estimé que d’ici 2036, le « réseau mondial aura besoin de quelque 620 000 pilotes, dont au moins 80% seront en début de carrière » en raison du vieillissement de la profession et d’une croissance annuelle du trafic aérien mondial de 4 à 5% qui fera doubler le nombre de passagers d’ici 15 à 20 ans.

L’organisation cherche à « promouvoir plus activement l’aviation » auprès des jeunes « et tout particulièrement les jeunes filles ».

Le staff de femmes pilotes d'Air India, rassemblées à l'occasion de la Journée du 8 mars 2017, à New Delhi.
Le staff de femmes pilotes d'Air India, rassemblées à l'occasion de la Journée du 8 mars 2017, à New Delhi.
©AP Photo/Manish Swarup

L'exception indienne

L'exception confirme la règle. C'est une compagnie d'un pays émergent qui ouvre la piste. Le 8 mars 2017, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la compagnie aérienne nationale indienne Air India organise le premier vol autour du monde avec un équipage 100% féminin, pilotes compris. Ce jour-là, un Boeing 777 d'Air India décolle de Delhi pour San Francisco, avant de revenir en sens inverse. « Toutes les personnes impliquées dans les opérations du vol - des pilotes aux guichetières d'enregistrement jusqu'à l'équipage en cabine - provenaient de notre staff féminin », annonçait alors le porte-parole d'Air India G P Rao.

L'année précédente, le transporteur public avait effectué un vol de 17 h sans escale avec déjà un équipage uniquement féminin, une première en la matière. Aujourd'hui, la compagnie revendique employer quasi 20% de femmes pilotes.

Un exemple à suivre à l'échelle du ciel mondial, car on est bien loin du compte. Pour Liz Jennings Clark, 55 ans, pilote chez Transavia Hollande et membre de l’"International society of women airline pilots", créée aux Etats-Unis en 1978, « Aujourd’hui avec cette énorme pénurie de pilotes qui se manifeste », le fait de ne « pas arriver à intéresser les jeunes filles » va encore peser d’avantage .

Pourtant, à l'image de ce clip de promotion réalisé par la compagnie Emirates, il y a lieu de rêver quand on voit la journée type de cette femme pilote, (ou mannequin ?)

Air France, qui compte entre 7 et 8% de femmes parmi ses pilotes, visiblement n'a pas réussi à convaincre. Elle en a fait l’expérience dans son récent recrutement - très unisexe à l'image - d’une centaine de « cadets ».

Sur son site de recrutement, Air France propose des formations pilote aux "cadets", et pour les "cadettes" ?
Sur son site de recrutement, Air France propose des formations pilote aux "cadets", et pour les "cadettes" ?
©captureecran

Sur 4300 candidats inscrits, seuls 19% étaient des femmes. Pourtant la compagnie avait choisi d’élargir son champ de recrutement à des écoles de commerce par exemple, à la recherche de davantage de mixité. Alors à quand l'égalité dans les cockpits ?

Christine de Bouzy a 59 ans. Elle est l'une des rares pilotes en France à prendre les commandes du plus gros avion de ligne, le A 380.  Après avoir débuté sa carrière dans l'aviation des affaires, elle entre à Air France en 1985. Aujourd'hui, en presque fin de carrière, elle milite sur le terrain, dans les écoles pour défendre la féminisation de son métier qu'elle adore. Elle est la trésorière de l'"Association française des femmes pilotes" et a bien voulu pendant son escale estivale, répondre aux questions de Terriennes. Elle affiche près de 20 000 heures de vol, ça en fait quelques tours du monde...

On a tous des clichés éducatifs dans la tête qui sont terribles
Christine de Bouzy, pilote de ligne

Christine Debouzy, commandant de bord et pilote.
Christine Debouzy, commandant de bord et pilote.
DR

Terriennes : 3 % de femmes pilotes dans le monde, c'est trop peu !

Christine de Bouzy : C'est beaucoup trop peu ! A Air France, nous en sommes à 8%, mais il y a eu des périodes où on a pu atteindre 20%, mais depuis ce chiffre a de nouveau régressé. Quand je suis rentrée dans la profession c'était les Américains, qui avaient 10% grâce à l'instauration de quotas, au niveau des personnes noires et pour les femmes. Ce qui peut paraître choquant, mais finalement c'est une chose qui fonctionne bien pour "amorcer la pompe"! Il y a des compagnies comme United Airlines qui en avaient fait même un véritable choix politique et de compétence. Aujourd'hui, les champions ce sont les Indiens ! En France, nous avions lancé des vols féminins autour du 8 mars, mais je dois reconnaître que la communication autour de cela n'a pas été suffisante. Cependant dans la compagnie il y a un service mixité avec lequel on travaille.

Comment expliquer ce retard ?

Christine de Bouzy : On a tous des clichés éducatifs dans la tête qui sont terribles. On a tous l'image de l'hotesse et du pilote. Mais c'est aussi une profession qui reste un peu comme une chasse gardée, bien qu'il n'y ait aucune raison que les femmes ne puissent pas faire ce métier.

Marie Marvingt, "La fiancée du danger", est morte à l'âge de 88 ans, en 1963.
Marie Marvingt, "La fiancée du danger", est morte à l'âge de 88 ans, en 1963.
©Wikipedia

Ces clichés ont plusieurs origines certainement. Les conducteurs d'engin vous savez c'est un peu considéré comme viril par les hommes. Dans la Formule Un, il n'y a pas beaucoup de femmes. Peut-être qu'elles n'aiment pas non plus, cela dit !
Dans l'histoire de l'aviation, c'est complètement occulté. On n'entend parler que de Mermoz et St Exupery. C'est très bien, mais vraiment il y a des femmes pilotes qui ont été extraordinaires, qui ont lancé les premiers vols sanitaires par exemple et dont on ne sait rien ou presque, comme Marie Marvingt, par exemple.
On trouvait déjà qu'au Musée de l'Air au Bourget, elles avaient aussi été assez oubliées, mais en allant récemment au Musée Aéroscopia à Blagnac près de Toulouse, sur la fresque historique, il n'y a pas un seul visage de femme ! Au niveau du grand public et de l'image, il y a du travail !

Comment faire changer les mentalités ?

Christine de Bouzy : Nous essayons nous au sein de l'association de faire de la pédagogie au niveau des lycées, nous allons même en faire auprès de plus jeunes, avec des brochures destinées aux fillettes dès l'âge de 6 ans. Il y a aussi des formations de "cockpit ressource management", où il est question des erreurs humaines dans les accidents. Je pense qu'il y a justement des qualités de genre qui pourraient faire évoluer les professions. On a reproché par exemple à une pilote de chasse dans l'armée, qui était cheffe de patrouille, d'avoir trop d'empathie pour son équipe, et de les materner. Elle a répondu que justement, elle n'avait pas l'intention de changer de méthode parce que celle-ci marchait plutôt bien ! Moi aussi on m'a reproché cela en tant que commandant.

Il y a des visions un peu archaïques du métier qui vont peut-être évoluer avec les jeunes, c'est déjà un peu perceptible. Il y a aussi hélas des terrains familiaux qui n'aident pas les filles. Il y a des parents qui ne vont pas donner d'argent pour que leur fille ingénieure qui rêverait d'être pilote fasse des heures de vol, mais en revanche qui vont financer un "bon mariage"...

L'Association donne des bourses de 1 000 euros de pilotage pour les jeunes femmes de 18 à 25 ans et des bourses allant jusqu'à 100 000 euros pour les 18-35 ans, grâce à la donation d'une pilote qui avait eu du mal à faire ce métier, et du coup avait donné son héritage à l'association.

L'Association Française des Femmes Pilotes organise de nombreux évènements au cours de l'année pour sensibiliser les filles aux métiers de l'aéronautique, mais aussi pour montrer qu'elles existent aussi bien dans le secteur professionnel, public ou privé que dans les loisirs.
L'Association Française des Femmes Pilotes organise de nombreux évènements au cours de l'année pour sensibiliser les filles aux métiers de l'aéronautique, mais aussi pour montrer qu'elles existent aussi bien dans le secteur professionnel, public ou privé que dans les loisirs.
©captureFB

Quand je suis sortie de l'école, j'ai loupé deux boulots parce qu'ils ne voulaient pas de femme. Dans l'aviation d'affaires, on disait que j'étais trop jeune, certains ont même dit que j'étais travestie.
Christine de Bouzy

Et pour vous, comment y êtes-vous arrivée, c'était un rêve de petite-fille ?

Christine de Bouzy : C'est surtout le rêve de mon père, militaire, qui n'avait pas pu l'être ! Mais nous habitions près d'un aéroport, et mon enfance a été bercée par le bruit des avions. Je suis montée à l'âge de cinq ans dans un avion militaire pour revenir d'un voyage à l'étranger, même si j'avais mal aux oreilles, j'ai été fascinée tout de suite par le cockpit, c'est une image qui m'a marquée. A 15 ans, j'ai fait un stage d'été avec l'Education nationale et la Fédération française d'aviation, dans un camp aéronautique, et ça m'a confirmé mon coup de foudre pour l'aviation.

Quel accueil avez-vous reçu à vos débuts ?

Christine de Bouzy : Quand je suis sortie de l'école, j'ai loupé deux boulots parce qu'ils ne voulaient pas de femme. Dans l'aviation d'affaires, on disait que j'étais trop jeune, certains ont même dit que j'étais travestie. A Air France, on peut constater qu'il y a certains instructeurs qui ont des comportements machistes, et qui pourraient être répréhensibles. On peut refuser aujourd'hui de voler avec certaines personnes, mais c'est toujours pénalisant. Dans un questionnaire interne de la compagnie, beaucoup de femmes ont signalé ce genre de cas, on espère que cela va évoluer dans le bon sens.

Et votre vie de famille ?

Christine de Bouzy : J'ai eu deux fils. D'ailleurs pour la petite histoire, au début de ma carrière, dans le médical, on ne connaissait pas du tout la grossesse concernant les pilotes ! On a alors travaillé un peu avec les médecins du travail pour mettre en place des choses. On peut voler enceinte sous contrôle médical jusqu'à la fin du deuxième trimestre de grossesse. A Air France, on a droit à 10 jours de plus de congé maternité, puis on peut aussi aménager son temps. Et sinon, enceinte on peut aussi rester au sol et toucher un salaire minimum garanti. Moi je travaillais une semaine et puis je restais une semaine à la maison où je redevenais maman à 100%. Avant, on se cachait parfois car on n'avait pas envie de s'arrêter de voler pendant un an. Il y a même aujourd'hui des uniformes pour pilotes enceinte !