Terriennes

Féministes "en douce", les multiples chemins de l'émancipation

Manifestation de "réformatrices" à Genève (RTS)
Manifestation de "réformatrices" à Genève (RTS)

Il y a de nombreuses manières d'être féministe, même pour celles qui refusent l'étiquette. C'est ce qu'explique  la sociologue Laurence Bachmann après le succès massif de la "Greve des femmes" en Suisse le 14 juin dernier

Elles étaient 70 000 à Zurich, 60 000 à Lausanne et 20 000 à Genève...
Des centaines de milliers de femmes se sont mobilisées vendredi 14 juin à travers la Suisse. Elles entendaient défendre leurs droits et réclamer l'égalité salariale. Cette "grève des femmes" est intervenue 10 ans jour pour jour après une première grève qui marquait elle-mème les 10 ans de l'introduction du principe d'égalité entre les genres dans la Constitution. Constat unanime des participant.e.s : malgré les textes, beaucoup de chemin reste à faire pour obtenir une égalité réelle. 
Laurence Bachmann se méfie des étiquettes qui séparent ce qui pourrait être réconcilié. Au lendemain de la grève du 14 juin, la sociologue genevoise désavoue ce procédé, en particulier sur le terrain du féminisme, qui, dit-elle, «n’est pas une valeur scientifique, mais une catégorie de sens commun». C’est que le féminisme relève du ressenti de chacun(e) et évolue constamment. «Une femme peut se déclarer féministe et se soumettre à son compagnon ou à son patron. A l’inverse, une autre femme peut se déclarer non féministe et défendre farouchement son indépendance», détaille la chercheuse. Ce qui compte pour la sociologue genevoise, spécialisée dans les études genre ? Comprendre ce qui incite une femme au cours de sa vie à s’éloigner progressivement du schéma traditionnel. Et, surprise, dans ce processus, les amies et la lecture jouent un rôle prépondérant. Propos recueillis par Marie-Pierre Genecand, Le Temps. 


Le Temps: Laurence Bachmann, vous êtes, dites-vous, pleine d’empathie par rapport à la conscientisation des inégalités de genre. Explications!

Laurence Bachmann: Tout a commencé quand j’ai entrepris mon doctorat sur le rapport des femmes à l’argent au sein du couple. J’ai constaté qu’à travers des gestes d’apparence banale, des femmes affirmaient leur autonomie ou l’égalité entre les sexes. De fait, toutes les personnes interrogées s’étaient approprié l’héritage du féminisme des années 1970, mais certaines en avaient une idée si péjorative que se déclarer féministe était inenvisageable. Tandis que d’autres avaient développé un regard critique sur les inégalités de genre et assumaient cette étiquette avec légèreté. J’ai voulu explorer la manière dont ces femmes avaient développé une telle lucidité, qu’elles soient estampillées féministes ou non.

Vous avez donc entamé une nouvelle recherche sur ces éléments déclencheurs ? 

Oui, vers la fin des années 2000, j’ai interrogé 25 femmes âgées de 25 à 40 ans. Je voulais qu’elles appartiennent à la génération issue des mouvements de contestation des années 1970 et qu’elles puissent ainsi être marquées par le féminisme qui les a précédées. J’ai cherché des femmes intéressées par ces questions, mais dans un spectre de population large, car je ne voulais pas uniquement me focaliser sur une élite intellectuelle, déjà bien outillée. Pour certaines femmes, le moment déclencheur était clair. Il s’agissait de coups que la vie a portés à leur intégrité. Des femmes étaient notamment très émues en évoquant un épisode de violence domestique, des rapports sexuels non souhaités, parfois même de la pédophilie lorsqu’elles étaient enfants. Elles relataient aussi des cas flagrants de discrimination sur leur lieu de travail. Pour d’autres femmes, c’est l’accumulation du sexisme ordinaire qui les a dérangées. Elles ont petit à petit compris que les hommes prenaient plus de place partout, étaient plus écoutés, privilégiés, admirés, etc.

 Un bilan regrettable, mais connu. Quels sont les soutiens au changement plus inattendus?

Les groupes d’amitié entre femmes et la lecture. De manière formelle, dans des cercles de lecture, ou plus informelle. Ces deux facteurs ont agi comme renforçateurs d’émancipation. Le simple fait d’échanger entre femmes et/ou d’analyser des livres, y compris des bandes dessinées ou des livres de développement personnel, a permis à ces participantes de prendre conscience de leur importance, de devenir attentives à des situations de discrimination et, surtout, d’oser en parler. Ça paraît étonnant, mais pour celles qui ont assimilé la supériorité des hommes, se retrouver exclusivement entre femmes était déjà révolutionnaire! A ce propos, une autre étude montre que même des réunions tupperwares, qui ne passent pas pour être des sommets de contestation, suscitent chez les femmes qui les fréquentent une conscience sociale accrue.

C’est donc plus le groupe qui est déterminant que l’activité choisie?

Non, la lecture compte aussi, car les livres offrent des situations de vie quotidienne qui servent de supports à des discussions et à des élans d’émancipation. Dans une étude analogue menée à Lyon, Viviane Albenga a montré que des femmes participant à des cercles de lecture choisissaient des autrices féministes pour valoriser ce type d’idées sans devoir assumer, elles, l’étiquette de «féministes». Ce qui est très beau, je trouve, c’est la fierté qui se dégage de ces acquisitions douces et par la bande. Petit à petit, ces femmes parlent de «modèles», cherchent des «exemples», entament des dialogues avec leurs proches sur le sujet. L’éducation se fait de manière implicite, par les pairs. Christine Delphy, sociologue féministe très engagée depuis les années septante, parle du féminisme comme «tentation» présente chez toutes les femmes. Cette expression dit bien l’interdit qu’il faut oser parfois braver pour entamer le procédé de conscientisation, jalonné de la découverte de nouveaux domaines genrés.

 
Ce qui est très beau, je trouve, c’est la fierté qui se dégage de ces acquisitions douces et par la bande. Petit à petit, ces femmes parlent de «modèles», cherchent des «exemples», entament des dialogues avec leurs proches sur le sujet. L’éducation se fait de manière implicite, par les pairs.

Et quel serait un de ces domaines genrés qui avancent masqués ?

La confiance. On la pense innée, elle est sociale, et fortement inégalitaire. Dans les familles, à l’école, une plus grande attention est portée aux petits garçons et une plus grande discrétion est demandée aux fillettes. Cet héritage culturel peut être rapproché de la timidité sociale des classes populaires identifiée par Pierre Bourdieu.

Revenons à ces femmes qui sont féministes sans le savoir ou sans désirer l’affirmer. Quelle est la toute première étape qui les a amenées à cette conscientisation?

Toutes les femmes affirmaient avoir ressenti un malaise en observant, enfants, des inégalités de la vie quotidienne. L’une me disait avoir toujours trouvé bizarre que la conduite des voitures soit réservée aux seuls hommes. Une autre trouvait étrange que lorsqu’une femme mourait, on écrive Mme Charles Dupont, et non son nom à elle, dans les avis mortuaires. Une troisième a écopé d’un silence glacial de son enseignante lorsqu’elle a répondu «présidente de la République» à la question «que voulez-vous faire plus tard?». Chacune parle d’une tension interne entre une soif de justice et ces inégalités qu’elles ont repérées, enfants.

Mais alors, si ces femmes sont aussi convaincues, pourquoi n’adoptent-elles pas le terme qui définit leur position? Qu’est-ce qui les freine?

C’est toute la question et c’est ça qui me passionne! Certaines de ces femmes ne veulent pas être assimilées au cliché de la féministe souvent décrite comme une militante agressive, peu soignée et anti-homme. Elles ont été éduquées dans l’idée de la séduction et désirent continuer à plaire. D’autres ont le souci du care, cette notion qui vient des pays anglo-saxons et qui prône l’attention et le soin à l’autre. Dès lors, elles ne souhaitent pas braquer les hommes, ni les heurter, en se déclarant féministes. Et la troisième raison peut résider dans l’individualisme de nos sociétés. Se dire féministe, c’est, pour certaines, rejoindre un mouvement, faire groupe. Cette idée de collectif les arrête. Mais ce qui importe, c’est que le processus de conscientisation soit entamé et que, du coup, cette tension évoquée plus haut puisse commencer à se résorber. Plus ces femmes vont aller sur le chemin de l’indépendance, plus elles vont ressentir un soulagement par rapport à leur ambivalence. Peu importe l’étiquette!

Au fond, vous voyez le féminisme comme une évolution. Il s’agit plus d’un «devenir féministe» que d’un état acquis à jamais?

Exactement! On ne parle pas du féminisme comme on parle d’écologie ou de syndicalisme. Il n’est pas question uniquement d’idéologie et de convictions. Vous le voyez bien en société, dans les repas entre amis ou au travail. Cette notion touche à quelque chose de tellement profond dans l’intimité et la construction personnelle qu’elle est très difficile à cerner et à arrêter. Il s’agit vraiment d’un processus. C’est pourquoi, les jeunes féministes peuvent être aussi virulentes dans leurs prises de position. Elles se situent au début de leur prise de conscience qui va les amener à la joie au final, mais qui passe par cette colère au départ.

Une maturation qu’on retrouve d’ailleurs, au fil de l’histoire, dans le courant féministe lui-même…

En effet. Le féminisme a d’abord concerné les femmes blanches éduquées, puis les couches plus populaires, puis il s’est étendu au Black feminism et a inclus d’autres cultures. Depuis une vingtaine d’années, des féministes telles que Judith Butler travaillent sur une politique de coalition. C’est-à-dire qu’elle crée des liens entre différents groupes sociaux vulnérables, comme les réfugiés, les précarisés, les transgenres, etc. Et aujourd’hui revient en force un mouvement fondé début des années 1980, l’écoféminisme, qui établit une correspondance entre la domination des femmes et celle de la nature. Cette manière de se décentrer et de s’associer à d’autres revendications témoigne d’une grande maturité et d’un haut niveau de clarification. Le féminisme travaille ainsi les liens plutôt que les clivages. C’est comme ça que je le vois ou que je le souhaite, en tout cas!

Laurence Bachmann est professeure à la Haute Ecole de travail social à Genève.

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Article publié en accord avec notre partenaire Le Temps à retrouver sur le site du Temps.
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