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Femmes cyclistes de haut niveau : carrière et sacrifices

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Maryanne Hinault et Tiphaine Laurance

Maryanne Hinault, 23 ans, et Typhaine Laurance, 25 ans, toutes deux cyclistes professionnelles, ont fait le choix de quitter la compétition à la fin de cette saison 2023.

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Elles avaient fait de leur passion leur métier. Typhaine Laurance, 25 ans, et Maryanne Hinault, 23 ans, cyclistes professionnelles, raccrochent le vélo. Décision prise à l'issue d'un même constat : même si les salaires augmentent progressivement, ils restent encore trop bas pour vivre correctement de leur métier.

Elles ont passé des heures à pédaler dans le froid, sous la pluie ou écrasées par le soleil, sur des routes de campagne ou dans des cols de montagne. Pour Maryanne Hinault, 23 ans, et Typhaine Laurance, 25 ans, le vélo, c’est avant tout une affaire de famille. Les deux jeunes femmes sont toutes les deux filles d’anciens coureurs professionnels. Cette passion familiale, elles en ont fait leur métier, en devenant cyclistes professionnelles à leur tour et en glanant au passage des titres de championne de France, chacune dans leur catégorie. À 24 ans, Typhaine Laurance a même participé à la course la plus prestigieuse : le Tour de France Femmes, en juillet 2023.

Sauf que, contre toute attente, quelques mois plus tard, la jeune femme a annoncé sur ses réseaux sociaux mettre un terme à sa carrière sportive. Quelques semaines plus tard, Maryanne Hinault fait la même annonce. Cette décision, les deux jeunes femmes l’ont mûrement réfléchie. Toutes deux avaient des propositions d’équipes pour la saison prochaine. Elles ont préféré décliner. Plusieurs raisons les y ont poussées. L’aspect financier, s’il rentre en compte, n’est pas le seul paramètre à expliquer leur décision.

Les deux jeunes femmes évoquent d’abord une "envie de voir autre chose." Elles qui pendant plusieurs années ont fréquenté les pelotons professionnels et la même équipe en 2022, se rejoignent aussi sur leur envie de stabilité, incompatible avec les nombreux déplacements d’une coureuse cycliste professionnelle.

famille Typhaine Laurance

Typhaine Laurance, entourée de ses premiers fans : sa famille, passionnée de cyclisme, qui l’a beaucoup soutenue.

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Un cercle vicieux

Des déplacements, mais aussi des entraînements - "20 heures par semaine" pour Typhaine Laurance -, des soirées entre amis manquées, des régimes stricts… Le haut niveau est exigeant. « J’ai vécu de très bons moments grâce au cyclisme, je ne veux pas cracher dans la soupe. Mais cette saison, j’ai jonglé entre mes études en alternance et le vélo : le matin, entraînement et l’après-midi en entreprise. C’est un rythme intense, j’ai eu besoin de souffler", détaille Maryanne Hinault.

Tous ces efforts, ces sacrifices, ont fini par peser dans la balance. Car les résultats n’ont pas suivi. "Je me voyais pourtant progresser au fil des entraînements, mais je n’étais pas capable de jouer la gagne en compétition. C’est trop de frustration. Il faut se poser les bonnes questions. Je me suis demandée : est-ce que je suis prête à faire autant de sacrifices pour subir en course et pour si peu de résultats ? La réponse était non", raconte Typhaine Laurance.

En cause, selon les deux jeunes femmes, le niveau trop hétérogène du peloton féminin, ou se côtoient les équipes UCI World Tour (les meilleures équipes, dont les salaires sont encadrés) et les équipes continentales (un niveau professionnel, mais un peu en dessous du World Tour, sans salaire minimum).

Ce n’est même pas un SMIC, donc c’est compliqué. On a besoin d’argent pour performer, mais aussi pour construire sa vie. À 25 ans, avec ce salaire, je vivais encore chez mes parents. Typhaine Laurance

"Les filles des équipes World Tour sont rémunérées correctement, elles peuvent se consacrer au vélo, se payer des stages… Moi, en continentale, je ne pouvais pas. C’est un cercle vicieux : quand on a un petit salaire, on ne peut pas se payer les stages qui font progresser, et donc ensuite, gagner des courses. Mais pour avoir des sponsors, et donc vivre du cyclisme, il faut gagner des courses", explique Typhaine Laurance, qui confie qu’elle touchait 1 100€ par mois en 2023, 800€ en 2022. "Ce n’est même pas un SMIC, donc c’est compliqué. On a besoin d’argent pour performer, mais aussi pour construire sa vie. À 25 ans, avec ce salaire, je vivais encore chez mes parents."

La rémunération est devenue un stress qui a parfois pu parasiter sa carrière. "C’est une insécurité permanente. Le mental, avec le corps, c’est notre outil de travail, c’est hyper important, et ça me travaillait beaucoup de me demander si je pourrais un jour m’acheter un appartement, construire ma vie avec mon copain...", poursuit Typhaine Laurance.

Typhaine Laurance raccroche

Typhaine Laurance a jugé que les sacrifices que lui imposait son sport étaient trop exigeants pour le peu de résultats qu’elle obtenait.

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Double journée

L’actuelle directrice du Tour de France Femmes est passée par là, elle aussi. Marion Rousse a arrêté sa carrière cycliste à 24 ans, après quatre années de haut niveau… Sans salaire.

J’avais un niveau correct sur le vélo, mais tout le temps que j’y consacrais n’était pas rémunéré. Je ne touchais pas un centime ! Marion Rousse, directrice du Tour de France Femmes

"Je travaillais à mi-temps à la mairie d’Étampes pour gagner ma vie, retrace celle qui est aussi commentatrice des épreuves cyclistes sur France Télévision. J’avais un niveau correct sur le vélo, mais tout le temps que j’y consacrais n’était pas rémunéré. Je ne touchais pas un centime ! J’ai commencé à être consultante sur Eurosport, et je me suis rendue compte que je pouvais être payée pour commenter ma passion… Le choix a été vite fait." C’était il y a dix ans, à l’époque ou le cyclisme féminin ne s’était pas encore professionnalisé.

"Avant, on n’existait pas aux yeux des gens"

Depuis, les choses ont évolué : en 2021, grâce à l’Association française des coureures cyclistes, les femmes des équipes UCI World Tour ont obtenu le statut de cycliste professionnelle sur leur licence, jusque là réservé aux hommes, qui leur donne le droit à un salaire minimum, ainsi que l’accès à l’assurance maladie. Le congé maternité a aussi été instauré, même si elles restent assez peu à y recourir. Mais il y a encore beaucoup à faire, notamment pour les équipes continentales, qui ne bénéficient pas du statut de cycliste professionnelle pour leurs coureuses.

On part de loin. Avant la diffusion à la télé du Tour Femmes, on n’existait pas aux yeux des gens ! Marion Rousse, directrice du Tour de France Femmes

"Aujourd’hui, les filles des équipes World Tour gagnent leur vie en faisant du vélo. Mais c’est encore compliqué en continentale et ça prend du temps," admet Marion Rousse, qui espère que la médiatisation des courses féminines va amener plus de sponsors. "On part de loin. Avant la diffusion à la télé du Tour Femmes, on n’existait pas aux yeux des gens !"

Plus il y aura de sponsors, et plus les filles seront mieux rémunérées. Depuis deux ans, des courses comme Paris-Roubaix et le Tour de France Femmes apportent de la visibilité à notre sport. C’est comme ça qu’on va changer les choses. Maryanne Hinault

Un constat que partage Maryanne Hinault. "Dire qu’il y a de mauvais salaires dans le cyclisme féminin, ça ne va pas donner envie aux sponsors d’investir, alors que plus il y aura de sponsors, et plus les filles seront mieux rémunérées. Depuis deux ans, des courses comme Paris-Roubaix et le Tour de France Femmes apportent de la visibilité à notre sport. C’est comme ça qu’on va changer les choses."

Si plusieurs jeunes cyclistes professionnelles de haut niveau raccrochent chaque année, c’est rarement le cas dans le peloton des hommes. Évidemment, les moyens financiers ne sont pas les mêmes. Les coureurs pros ont droit à un salaire minimum (38 115€ brut par an en World Tour, 30 855€ en Continental).

"L’argent n’est même pas une question pour eux. Mon frère est pro, il est plus jeune que moi et il fait construire sa maison", constate Typhaine Laurance.

"C’est vrai que les salaires n’ont rien à voir, confirme Marion Rousse. Et puis, c’est différent, les filles qui prennent le départ en sachant qu’elles ne vont pas gagner, qu’elles vont subir la course ou qu’elles n’apportent rien à leur équipe perdent la motivation, alors que chez les hommes, il existe un statut de "coéquipier de luxe", dans lequel certains s’épanouissent, même sans gagner de course. Ils courent pour leur leader."

Le vélo au garage

Pour Typhaine et Maryanne, le vélo, c’est fini, mais pas complètement. Maryanne Hinault, qui vient de terminer son alternance, espère trouver un travail dans le service communication d’une équipe cycliste professionnelle. Typhaine Laurence, elle aussi, va se lancer dans la communication et gérera notamment les réseaux sociaux de son frère, Axel, cycliste professionnel.

« C’est dommage que Typhaine et Maryanne arrêtent, regrette Marion Rousse, mais je les comprends. Ce qui est bien, c’est que c’est leur décision. C’est plus difficile quand on n’est pas conservé par une équipe et qu’on ne retrouve pas de contrat. »

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