Terriennes

Femmes de mai 68 : Anne Zelensky, la combattante visionnaire (6/10)

Anne Zelensky, sur le plateau de l'émission <em>Ce soir ou jamais </em>en novembre 2013
Anne Zelensky, sur le plateau de l'émission Ce soir ou jamais en novembre 2013
(capture écran)

Féministe historique, Anne Zelensky co-fonda dès 1966, le FMA (Féminin Masculin Avenir), ancêtre du MLF (Mouvement de Libération des Femmes). En mai 68, elle était à la Sorbonne parmi les étudiants.  Comment a-t-elle vécu ces jours historiques ?  50 ans après, elle nous raconte les évènements  avec une émotion intacte.

dans
Généreuse,  le verbe précis, Anne Zelensky est une enthousiaste inoxydable. Native de Casablanca, elle est une figure majeure du combat féministe en France.

Et son parcours est impressionnant.

Elle fut l'amie de Simone de Beauvoir et co-créatrice avec Jacqueline Feldman de l'association FMA (Féminin Masculin Avenir) qui donnera le MLF en 1970 (Mouvement de Libération des Femmes).

En mai 68, le silence des médias sur les femmes

Cette  militante de choc aujourd'hui âgée de 82 ans, toujours prompte à débattre, à expliquer, à dénoncer les hypocrisies de notre époque est également à l'origine du Manifeste des 343 où, le 5 avril 1971, 343 femmes signaient publiquement un texte dans Le Nouvel Observateur par lequel elles déclaraient publiquement qu'elles avaient eu recours à l'avortement.
<p>Claude Hennequin, Anne Zelensky, Annie sugier dans une pièce de théâtre féministe "<em>Libertée</em>" en 1975</p>

Claude Hennequin, Anne Zelensky, Annie sugier dans une pièce de théâtre féministe "Libertée" en 1975

(DR)

En 1974, elle participera  à la création de la Ligue du Droit des Femmes  qui, quatre années plus tard, à Clichy, ouvrira "SOS Femmes Alternative",  le premier refuge pour femmes battues .

Le mouvement féministe n'a pas attendu mai 68 mais cela lui a donné un nouveau souffle
Anne Zelensky

Mai 68 ? "Le mouvement féministe n'a pas attendu mai 68 mais cela lui a donné un nouveau souffle. On n'en finit pas de constater

Une des très rares affiches de mai 68 où une femme est représentée
Une des très rares affiches de mai 68 où une femme est représentée

les retombées de notre mouvement."

A quoi attribue-t-elle le silence des médias sur la cause des femmes en 68 ? "Tout ce qui touche aux femmes, et en particulier le féminisme est particulièrement long à parvenir à la conscience des médias et des gens. En mai 68, tout a été noyé sous l'impérialisme des gauchistes. Ils ont occupé la scène. Or on verra avec le recul, que le plus important de mai 68, ce ne sont pas les maoïstes, les trotskystes et toutes leurs revendications, dont on voit ce qu'elles ont donné, mais bien ces mouvements souterrains : le féminisme, l'écologie, la consommation, la revendication de la société civile. Voilà ce qui a émergé en 68 !"

Le plus important de mai 68, ce ne sont pas les maoïstes, les trotskystes et toutes leurs revendications, dont on voit ce qu'elles ont donné, mais bien ces mouvements souterrains : le féminisme, l'écologie, la consommation, la revendication de la société civile
Anne Zelensky

Anne Zelensky  publiait il y a quelques années un texte qui rend parfaitement compte de ces fortes journées de mai 68.
En voici de larges extraits.

"En 68, le monde se desserrait "

"Et voilà que mai est arrivé. Ce que j’attendais sans savoir que c’était ça.  Je me suis embarquée sans l’ombre d’un doute sur cette fabuleuse comète. Et je n’ai jamais débarqué. Je passais mon temps libre dans la cour de la Sorbonne, où je tenais un stand avec les manifestantes de FMA. Jacqueline (co-fondatrice de l'association Féminin, Masculin Avenir ndlr)  me rejoignait, quand elle pouvait, entre ses allers retours avec la Norvège, où vivaient mari et
enfants. Nous regardions, ravies, le défilé des chevelus, les filles à robes bariolées, nous humions à plein nez cette atmosphère. Ah l’atmosphère de mai ! J’avais l’impression que le monde se desserrait, et qu’une familiarité inédite avec les autres rendait la vie légère… Il y avait quelque 15 jours que la révolution avait commencé. Mais l’ombre d’une déception planait sur notre enthousiasme…

« Tout de même, a dit l’une de nous deux, il n’y a pas grand chose sur les femmes. Rien sur les murs, pas de banderole…Ca va pas encore recommencer. »
Après un silence, j’ai dit :
« Qu’est ce qu’on attend ? On n’a qu’à les écrire, les slogans… »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous avons cherché du papier, on nous a prêté des feutres. Nous avions en mémoire un petit stock de phrases sur les femmes, émises par de grands noms, Beauvoir, Fourier, Stuart Mill, Condorcet.. Il suffisait de les écrire et d’aller placarder nos banderoles dans les couloirs de la Sorbonne, sous le regard complaisant des passants.
Et nous revoilà assises sur nos marches, satisfaites mais pas comblées.
« Ce qui manque c’est un grand débat.. On parle de tout sauf de la situation des femmes… »

L'amphi Descartes à la Sorbonne occupé par les étudiant.es en grève
L'amphi Descartes à la Sorbonne occupé par les étudiant.es en grève
(DR)

« Soyez réalistes , demandez l’impossible ! »

" Et si on réservait un amphi ?"

Alors nous sommes montées au premier étage, là où dans une petite salle, se tenait un chevelu qui était préposé à l’affectation des amphis. Timidement nous avons fait remarquer que depuis 15 jours que la révolution avait commencé, il y avait comme une absente, la question des femmes…

Une rue à Paris en mai 68. Les slogans fleurissent un peu partout.
Une rue à Paris en mai 68. Les slogans fleurissent un peu partout.
(DR)

« Ca c’est vrai, alors ! s’est il écrié. Vous avez raison. On n’y a pas pensé. Vous voulez un amphi ? Pour quand ? »

Nous avons bredouillé je ne sais quoi. Alors il nous a proposé pour le surlendemain l’amphi Descartes et nous a donné un petit bout de papier, que j’ai conservé, avec un tampon dessus. Le titre du meeting ? Nous en avons discuté avec lui, puis nous sommes tombés d’accord sur « Les femmes et la révolution » . Nous sommes ressorties de là, éberluées de la facilité avec laquelle les choses s’étaient faites. Quand on vous le disait : « Soyez réalistes , demandez l’impossible ! »

<em>"Mai 68 fut donc le creuset qui a autorisé la résurgence du féminisme. Il lui a offert l’occasion historique de poursuivre son chemin. Chaque vague amène sur le rivage ses nouvelles conquêtes. En 40 ans, nous avons plus avancé qu’en 40 siècles. Les vraies gagnantes de mai sont les femmes."</em> écrit Anne Zelensky
"Mai 68 fut donc le creuset qui a autorisé la résurgence du féminisme. Il lui a offert l’occasion historique de poursuivre son chemin. Chaque vague amène sur le rivage ses nouvelles conquêtes. En 40 ans, nous avons plus avancé qu’en 40 siècles. Les vraies gagnantes de mai sont les femmes." écrit Anne Zelensky
(capture écran)

Orgasme à l'amphi Descartes

"Le surlendemain, nous sommes arrivées en avance. Quand nous sommes entrées dans l’amphi Descartes, par le haut, le choc ! Immense, la salle . Comment allions nous la remplir ? Nous sommes descendues vers la chaire, tout en bas, le cœur en chamade. Nous avions préparé chacune une petite introduction, au cas où il y aurait du monde. Car nous pensions qu’il n’y aurait personne. Ce syndrôme courant chez tout organisateur était décuplé par le fait que notre thème, les femmes – version révolte – ne faisait plus recette depuis des décennies – on nous l’avait seriné « nous avions tout, que voulions nous encore » ? Depuis « Le deuxième sexe », il ne s’était pas passé grand chose du côté d’une contestation de la condition dite féminine. Sauf aux USA, où un livre « La femme mystifiée » de Betty Friedan, commençait à faire un tabac. (...)

le premier meeting féministe organisé dans l'amphithéâtre Descartes de la Sorbonne occupée
le premier meeting féministe organisé dans l'amphithéâtre Descartes de la Sorbonne occupée
(DR)
Perdues donc au bas de cet amphi démesuré, nous n’en menions pas large. Et puis, une personne est entrée, suivie bientôt par d’autres. Peu à peu, la salle s’est remplie, remplie. Il y en avait partout, du monde, sur les gradins, sur les côtés. Ca parlait, ça riait, ça vivait. C’était notre premier débat. Ca tournait au meeting. Nous nous lancions des regards ravis avec Jacqueline. Il fallait y aller, se jeter à l’eau. Nous nous tenions la main sous la chaire, comme des petites filles qui se donnent du courage. J’ai commencé à parler, en tremblant. J’ai fait court. Jacqueline a pris la suite. Un silence a suivi. Puis les prises de parole ont fusé. Sur tous les sujets, la révolution sexuelle, l’orgasme, l’oppression des femmes, la contraception, l’avortement, l’homosexualité, et que sais je encore ! Sauf que de tout ça on ne parlait jamais en public ! On avait sorti sa langue de sa poche. Nous étions nettement débordées, incapables de distribuer une parole qui échappait à toute distribution.

Un jeune chevelu s’est proposé pour nous prêter main forte. Les jambes coupées par l’émotion, mais la joie au cœur, nous assistions à ce moment unique où se débridaient des paroles si longtemps contenues, où elles circulaient de l’un à l’autre, dégagées de cette bienséance mortifère qui nous condamnait sur ces choses là au silence."

Des portraits de Mao Tsé-toung exposés par des membres du parti marxiste-léniniste français ornent une statue d'Auguste Comte devant la Sorbonne, occupée par des étudiant.es en grève. A Paris le 15 mai 1968. 
Des portraits de Mao Tsé-toung exposés par des membres du parti marxiste-léniniste français ornent une statue d'Auguste Comte devant la Sorbonne, occupée par des étudiant.es en grève. A Paris le 15 mai 1968. 
(AP photo)

"Un pur moment révolutionnaire"

"Nous avons organisé d’autres débats. Avec des personnalités,

Des milliers d'étudiants se rassemblent près de la gare de Lyon à Paris le 24 mai 1968 en scandant: «On s'en fout du général." Les manifestants se sont rassemblés quelques instants après que le général Charles De Gaulle ait fait une apparition à la télévision de sept minutes appelant la nation à lui voter les pouvoirs nécessaires pour résoudre la crise française. 
Des milliers d'étudiants se rassemblent près de la gare de Lyon à Paris le 24 mai 1968 en scandant: «On s'en fout du général." Les manifestants se sont rassemblés quelques instants après que le général Charles De Gaulle ait fait une apparition à la télévision de sept minutes appelant la nation à lui voter les pouvoirs nécessaires pour résoudre la crise française. 
(Photo AP)

Gisèle Halimi, Evelyne Sullerot. Elles parlaient, le public écoutait. On reprenait le pli habituel, il y en a qui parlent, d’autres qui écoutent. Avec la différence, que nous veillions au grain, limitions la parole de l’experte et donnions l’avantage au public. N’empêche, rien à voir avec la spontanéité inventive du premier débat « Les femmes et la révolution ». On avait assisté là à un pur moment révolutionnaire, au sens premier, où les choses s’étaient remises à l’endroit dans un monde, où elles étaient à l’envers. Il y avait du mouvement, de la circulation d’idée, de générosité, d’enthousiasme. On avait entrevu ce que pourrait être un monde différent, libéré des carcans créés.

Pour moi, mai 68 est tout entier dans ce moment de grâce."

Aujourd'hui, en 2018, 50 ans après les "événements", Anne Zelensky reste une figure très respectée pour son engagement féministe d'une vie. Pas de larmes à perdre dans le marécage de la nostalgie soixante-huitarde.
Le combat continue, encore et toujours. "Le problème des femmes assure-t-elle avec force, est qu'elles n'osent pas".

Comment apprécie-t-elle ce mouvement sur les réseaux sociaux ( #metoo, #balance ton porc") avec ses dérives possibles ? "Quand le couvercle saute, cela rejaillit à la tête et vous êtes brûlé ! Les excès sont inhérents aux marches de libération. Il ne faut pas s'arrêter dessus ni s'en offusquer. Il faut se dire que cela fait partie du scénario et voir le positif  : des millions de femmes dans le monde osent enfin dire que depuis des années elles sont harcelées. Il faut attendre que cela se calme..."
Oui, une enthousiaste inoxydable...