Terriennes

Femmes de mai 68 : Caroline de Bendern, la Marianne déshéritée (1/10)

La une de l'hedomadaire Paris-Match avec <em>La Liberté guidant</em> <em>le peuple, </em>la toile de Eugène Delacroix réalisée en 1830
La une de l'hedomadaire Paris-Match avec La Liberté guidant le peuple, la toile de Eugène Delacroix réalisée en 1830

Elle est l'image icônique de mai 68. Elle ? Caroline de Bendern, mannequin et petite fille d'un grand aristocrate britannique. Ce cliché du 13 mai 1968 appartient désormais à l'Histoire. Il n'aura jamais rien rapporté à son modèle. Il lui aura même coûté très cher.

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" On est en route vers la Bastille. Je viens de grimper sur les épaules d'un copain. On demandait quelqu'un pour porter le drapeau et moi, j'avais si mal aux pieds à force de piétiner que j'ai saisi l'aubaine. (...) le drapeau vietnamien me convient comme le symbole d'une guerre que toute la jeunesse dénonce. Soudain, je sens plusieurs objectifs braqués sur moi. C'est incroyable, il faut toujours que je les repère ! Une sorte de flair, je suis mannequin... Alors, j'ai comme un réflexe professionnel. Instinctivement, je me redresse, mon visage se fait plus grave, mon geste plus solennel. Je voudrais à tout prix être belle et donner du mouvement une représentation à la hauteur de ce moment. Au fond, je prends la pose. Et je suis piégée par cette pose. (...) Je deviens exactement ce que j'essaie de paraître. Je ne joue plus aucun rôle, je suis à fond dans le mouvement et dans l'instant, et consciente, moi, l'aristo anglaise, d'une responsabilité. " confiait en 1997 Caroline de Bendern à la journaliste du Monde Annick Cojean.

Première publication dans le magazine Life, le 24 mai 1968
Première publication dans le magazine Life, le 24 mai 1968
(capture écran)
Jean-Pierre Rey, le grand reporter et auteur du fameux cliché, suivait depuis quelques heures la mannequin britannique. Place Edmond Rostand, il sait en appuyant sur le déclencheur qu'il "tient" la bonne photo : cadre, lumière, expression, tout est là.

Caroline de Bendern est donc montée sur les épaules de son ami Jean Jacques Lebel, artiste plasticien, parce qu'elle avait des ampoules au pied et si elle a choisi un drapeau vietcong, c'est parce qu'elle ne connaissait rien au mouvement anarchiste (drapeau noir) et ne prisait guère les communistes (drapeau rouge).
Caroline de Bendern dans le film "Détruisez-vous" de Serge Bard (1968)
Caroline de Bendern dans le film "Détruisez-vous" de Serge Bard (1968)

Très vite surnommée "La Marianne de mai 68", la photo paraîtra d'abord le 24 mai 1968 dans le magazine américain Life, avant d'être reprise dans divers pays.

Le succès est foudroyant mais Caroline de Bendern l'ignore encore.
C'est lors d'un voyage à Rome, quelques semaines plus tard, qu'elle se découvre à la une du quotidien Il Tempo. Oui, c'est bien elle. Elle se reconnaît.
Et les ennuis vont commencer.

A quinze ans, promise à un roi

Mais qui est donc cette belle jeune femme de 23 ans ?
Caroline de Bendern, mannequin chez Dior et Catherine 
Caroline de Bendern dans le film "Détruisez-vous" (1968) de Serge Bard (1968)
Caroline de Bendern dans le film "Détruisez-vous" (1968) de Serge Bard (1968)
(capture écran)

Harlé, maison emblématique des "sixties",  possède un passeport britannique. Elle est anglaise,  née à Windsor.
Son arrière-grand-oncle est Lord Alfred Douglas, l'amant de l'écrivain Oscar Wilde.
Elle a pour grand-père un personnage haut en couleur, membre libéral de la Chambre des communes, un homme qui ne badine pas avec l'étiquette. Il est comte de Bendern, aristocrate anglais issu d'une vieille famille viennoise. Un homme à principes. Parce que  le père de Caroline avait épousé en deuxième noce une roturière, il a été déshérité illico.
Homme richissime, influent, le grand-père fonde de grands espoirs sur la gamine. Il a décidé d'en faire son héritière et s'est chargé de son éducation en la plaçant dans les meilleures écoles.
Quand Caroline avait quinze ans, le bonhomme  à même caressé l'idée de la marier à l'ex-roi de Yougoslavie. L'affaire est restée sans lendemain pour une question de protocole : l'adolescente a oublié de faire la révérence au passage du monarque ! Vexé, le roi ne lui a pas adressé la parole, au grand soulagement de la principale interessée qui, déjà, préfère la fréquentation des artistes. A quoi tiennent les destins !

Contre l'avis de son grand-père, qui lui coupe aussitôt les vivres, (une habitude chez lui), la jeune mannequin s'embarque en 1967 pour New-York. L'aventure. Elle traine dans le sillage de Andy Warhol, se drogue aux amphétamines et vit une histoire d'amour avec Lou Reed. L'expression "Sexe, drogue et rock'n roll" semble avoir été écrite pour elle.
On la retrouve à Paris où elle poursuit sa jeune carrière de mannequin tout en grenouillant avec le milieu artistico-anarcho-avant-gardiste  parisien. Elle croise alors les sculpteurs Daniel Pommereulle et Daniel Buren, la productrice de film Sylvina Boissonnas, les réalisateurs Philippe Garrel et Serge Bard qui lui offre un rôle dans son film Détruisez vous. 

Après le succès, le rejet

Le succès planétaire de cette photo lui ferme tout à coup les portes des maisons de couture. Pas de mannequin gauchiste dans les rangs ! Surtout, elle provoque un courroux dévastateur chez le grand-père aristocrate. Sa petite fille sur des barricades parmi des hippies et brandissant le drapeau vietcong, ce n'est pas une trahison. C'est un crime. La forfaiture suprême. Caroline raconte son entrevue avec lui dans sa villa à Biarritz : "Il était fou de rage. Nous nous sommes engueulés. Il m’a dit : “You’re cut off ”. (Je te coupe les vivres) et c’est définitifJe suis partie en claquant la porte. Ce genre de scénario était fréquent. Il voulait diriger ma vie et je n’étais pas toujours d’accord. Ça finissait toujours par s’arranger mais cette fois, c’était sérieux. Quelques mois plus tard on m’a prévenue qu’il était très malade, agonisant. Je lui ai téléphoné, lui demandant si je pouvais venir le voir. Il m’a répondu que non. “Tu le regretteras”, me dit-il. Puis il a raccroché. Il est mort peu après."
Et la mannequin n'a pas hérité des 7 millions de Livres Sterling (8 millions d'euros) de l'irrascible grand-père.

Image extraite du clilp "Barney Wilen with Caroline de Bendern - Zombizar Reloaded"
Image extraite du clilp "Barney Wilen with Caroline de Bendern - Zombizar Reloaded"
(capture d'écran)

Les autres allaient en Inde. Nous, nous rêvions de la brousse, de déserts, de savanes, de rythmiques tribales.
Caroline de Bendern

La voici parfaitement libre... et fauchée. Elle décide, pour les besoins d'un film, de découvrir le continent africain. Elle confiera à Annick Cojean : "Les autres allaient en Inde. Nous, nous rêvions de la brousse, de déserts, de savanes, de rythmiques tribales. L'idée était de tourner un film entre Tanger et Zanzibar. Nous sommes partis avec une douzaine d'amis, trois Land-Rover, une caméra, des magnétos, des instruments, des cantines et deux mangoustes pour éloigner les serpents. A la fin, nous n'étions plus que trois et avions tout perdu. Notre associé avait reçu un message d'Allah lui commandant de jeter dans le Niger sa caméra. Il avait pris la direction de Tombouctou pour devenir marabout ! ".

A son retour, son coeur bat jazz. Fiévreusement. Avec ses différents compagnons ou amis de coeur, Barney Willen ou Jacques Thollot, elle se lance dans l'aventure musicale, retourne en Afrique parmi les Peuls, enregistre un disque. Un bonheur de création et d'audaces artistiques qui ne l'enrichissent qu'intellectuellement.

La une du journal The Guardian du 20 mars 2107
La une du journal The Guardian du 20 mars 2107
(capture d'écran)

Un droit à l'image bafoué ?

Aujourd'hui, "la Marianne de 68" vit en Normandie.
Ses idéaux semblent intacts. Retrouvée il y a peu par des confrères du Guardian, Elle peste contre Marine Le Pen et les Russes, s'inquiète du Brexit. Elle ne digère toujours pas le fait que cette image icônique ne lui a rapporté, somme toute,  que des mésaventures.
Elle continue de penser que son droit à l'image a été bafoué. Elle a, de fait, perdu ses attaques en justice contre l'agence Gamma, qui distribue et commercialise la photo prise par Jean-Pierre Rey.
En juin 1998, le tribunal de grande instance de Nanterre l'a déboutée, la plaignante " ne contestant pas avoir librement pris part aux événements " et la publication de la photo, " régulièrement publiée pour illustrer les événements de Mai 68, ne nécessitant pas son autorisation ".

Sans doute en prévision des inévitables commémorations que suscitera l'anniversaire du cinquantenaire des "évènements" de Mai 68, et peut-être un peu lasse d'être contactée une énième fois pour évoquer ce moment d'Histoire, son compte Facebook a été fermé.
Caroline de Bendern est restée une femme libre, qu'on se le dise.