Terriennes

Femmes de mai 68 : Dominique Grange, la fidèle, voix intacte du printemps insurrectionnel (9/10)

Dominique Grange en mars 2018 au jardin du Luxembourg <em>"Je suis toujours profondément révoltée par les inégalités dans ce pays, ce que l'on fait vivre aux migrants, le racisme, la Palestine, la discrimination qui touche les handicapés et dont l'Etat se fout éperdument"</em>
Dominique Grange en mars 2018 au jardin du Luxembourg "Je suis toujours profondément révoltée par les inégalités dans ce pays, ce que l'on fait vivre aux migrants, le racisme, la Palestine, la discrimination qui touche les handicapés et dont l'Etat se fout éperdument"
(Frantz Vaillant)

Dominique Grange fut l'une des rares voix féminines de 68. Couplets au vitriol, engagements jamais reniés, l'artiste est restée debout, fidèle à ses idéaux révolutionnaires. Contre vents, pouvoirs, trahisons et marées.

dans
 "Le 3 mai 68, je sortais un disque 45 tours produit par Guy Béart et j'étais l'invitée d' une émission sur RTL et là, tout à coup, l'émission est interrompue et nous avons entendu que la Sorbonne était occupée, que les forces de l'ordre étaient en train d'évacuer les étudiants, les
L'un des premiers 45t de Dominique Grange
L'un des premiers 45t de Dominique Grange
(capture d'écran)
cours suspendus etc. Evidemment, tout le monde s'est arrêté. Tout ce qu'on était en train de dire paraissait sans intérêt, dérisoire. A partir de ce moment, ça y est, ma vie bascule. Je suis tournée vers autre chose. J'ai cessé de penser à mon métier, à ma "carrière". Je me détache de cela et je m'intéresse à ce qui est en train de se passer : un mouvement social".

Quelque temps après, Dominique Grange va trouver Guy Béart pour rompre son contrat. En avril, elle avait signé avec le chanteur-producteur un accord de sept ans. Dominique lui ouvre son coeur. "Je lui ai dit que je découvrais le mouvement ouvrier, la lutte des classes, que j'ai chanté dans les usines occupées et que cela a bouleversé ma vie. Je veux continuer avec eux. Je veux que mes chansons servent à quelque chose..."
Si tu y crois, c'est bien. Va jusqu'au bout !
Guy Béart à Dominique Grange

Sa sincérité le touche. Légalement, l'artiste Dominique Grange "appartient" à la maison de disque de Guy Béart. Sans condition, il lui rend sa liberté avec cette recommandation fraternelle : " Si tu y crois, c'est bien. Va jusqu'au bout !"

Dessin de Jacques Tardi, illustration pour le livre disque "Chacun de vous est concerné" (2018)
Dessin de Jacques Tardi, illustration pour le livre disque "Chacun de vous est concerné" (2018)
(c)Casterman

Repartir à zéro, une révolution personnelle

Dominique Grange n'oubliera jamais le geste : "Il a été formidable !"
Et la voici  bien décidée, en effet, à aller jusqu'au bout. Avec une conviction quasi rageuse. Elle remet donc tous les compteurs à zéro : vie, idées, répertoire. Terminé le show biz et ses couplets sucrés ! La jolie femme blonde est désormais une activiste de choc, mobilisée à temps plein. Quelques semaines avant les "événements", en mars 68,  elle chantait :

"On va lever ces bataillons
Dans tous les clubs et les cocktails
Car on a toutes, toutes sa petite époque Jeanne d'Arc"
(Les Jeanne d'Arc)


Désormais, il n'est plus question de clubs mais de pavés et les cocktails sont
Dessin de jacques Tardi, illustration pour le livre-disque "Chacun est concerné" (2018)
Dessin de jacques Tardi, illustration pour le livre-disque "Chacun est concerné" (2018)
(c) Casterman
 fabriqués à la sauce Molotov. Jeanne d'Arc s'est changée en Louise Michel, figure de la Commune de Paris, cette autre insurrection printanière de 1871. Il s'agit de prendre part aux luttes sociales et d'être de tous les combats pour faire crever les inégalités.

On devine que son public, fidèle depuis ses débuts discographiques, en 1963, a dû tousser en mai 68. Il y a des allergies de printemps qui ne pardonnent pas.

Du passé faisons table rase

Elle qui fut comédienne au Théâtre de l'Atelier puis chanteuse yéyé tourne définitement la page. Certains parleraient de "suicide social". Dominique Grange préfère le mot "engagement". 
On ne la reconnaît plus, elle qui, dès octobre 1961, jouait dans la série télévisée Le Temps des copains, et se produisait aux côtés de Jacques Higelin (Le Don-Juan moderne en mars 1965).
Epoque révolue.
L'artiste avait rencontré son premier grand succès avec "Le trou dans le seau", un duo avec Guy Béart, puis, rebelotte  en 1965,  avec "Mon cher Frantz", ballade gentiment grinçante et un tantinet mysogine :

Que dis-tu, en ce moment
On doit lire son testament ?
Non mon cher Frantz ! Plus une seule danse,
Je vais courir pleurer mon vieux mari !

(Mon cher Frantz)


Du passé  !

Elles ne sont alors guère nombreuses les chanteuses qui épousent la cause ouvrière et colorent de rouge leurs paroles. Citons  Colette Magny, Anne Vanderlove, Pia ColomboFrancesca Solleville... 

Je ne vais faire plus que ça : chanter dans les usines et les facs occupées, dans les tris postaux...
Dominique Grange

Dominique intègre le Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle (le CRAC) "Il était basé à la Sorbonne, où les comités de grève des usines en grève pouvaient venir et demander le soutien des chanteurs. Ce lieu là va focaliser mon engagement. Je ne vais faire plus que ça : chanter dans les usines et les facs occupées, dans les tris postaux..., partout où l'on nous demande de soutenir la lutte, pour être dans un processus de grève active..".

Elle inaugure avec le chanteur Evariste  un premier 45 tours autoproduit. Vendu 3 francs l'exemplaire "Le disque était fait avec des gens solidaires dans les studios, des musiciens engagés", l’intégralité des ventes est versée aux différents comités d’actions, comités de grèves… Les titres s'enchaînent : « Chacun de vous est concerné », « La pègre », « Grève illimitée », « À bas l’état policier »…
Les couplets, on l'aura compris, n'ont rien d'un pastel délicat :

La pègre on en est,
La chienlit aussi
Des éléments parfait’ment incontrôlés,
Des indésirables
Des autres enragés
Et quelques milliers d’ groupuscules isolés.

(La pègre)

Il ne s'agit plus de chanter l'espoir, le rêve ou la nostalgie. Il s'agit de chanter le mouvement en cours ou de le provoquer et de l’accompagner avec des chansons.
Les couplets sont secs, directs, à l'image de la répression policière qui, elle aussi, ne fait pas dans la demi-mesure : charges, matraquages, tabassages à terre, passants molestés, grenadage à tir tendu. Il s'agit bien d'un "Etat policier", tel qu'il est dénoncé dans les tracts et qui pousse les manifestants à la radicalisation.
Cohn-Bendit justifie l'usage de la violence "pour ne pas se faire massacrer".

La violence, on l'a peut- être oublié, est aussi sociale. En 1968, un cadre gagne 4 fois plus qu'un ouvrier, qui vit souvent dans des logements insalubres et travaille dans des conditions parfois inhumaines. En proche banlieue parisienne il existe des taudis où continue de s'entasser une immigration sous payée et méprisée.
Pour tout cela,  y'en a marre et, oui, il faut que cela se sache.
Dominique Grange chante :

Quand on baillonne la colère
La colère, la colère
Quand on baillonne la colère
Elle fait le tour de la Terre

Ce n'est qu'un début
On est toujours là
Tenons le combat
Ce n'est qu'un début
Nous avons le temps d'aller en prison

(Grève illimitée)
(c) Casterman
Moi j'écris toujours des chansons engagées et n'ai pas envie d'écrire sur mes états d'âme ni sur ce qui peut m'arriver dans la vie.
Dominique Grange

La télévision et la radio, faut-il le préciser, n'inviteront plus beaucoup Dominique Grange, y compris après la fin des "événements" : "C'est une censure qui ne dit pas son nom. C'est le silence, le black-out" et cela continue. Moi j'écris toujours des chansons engagées et n'ai pas envie d'écrire sur mes états d'âme ni sur ce qui peut m'arriver dans la vie. J'ai envie d'écrire pour que mes chansons soient des outils, des armes pour celles et ceux qui en ont besoin, c'est à dire ceux qui sont en lutte..."

Si pour beaucoup d'activistes de mai 68, le réveil fut brutal avec une gueule de bois en conséquence, Dominique Grange, elle, n'a pas abandonné le combat. Elle a vu, au fil des années, certains de ces compagnons de route chausser les pantoufles bourgeoises et épouser de confortables carrières : "Ni je ne les juge, ni je ne les nomme, dit-elle doucement. Je les connais. Cela a été une déception et aussi quelques fois une tristesse.  j'avais de l'amitié pour certains d'entre eux, de la fraternité... Servir n'est pas se servirElle préfère taire le nom de ce directeur de journal "de gauche", fils de polytechnicien, qui avait promis une plaque funéraire en hommage à un drame social et qui a laissé tomber la famille...

(C) Casterman

Dominique ne renoncera pas au combat après les accords de Grenelle et les concessions du patronnat faites aux ouvriers. En 1969, elle s'engage dans l'organisation maoïste « la Gauche Prolétarienne » (GP) et part travailler comme ouvrière dans une usine de conditionnement alimentaire près de Nice.

Elle écrit ensuite pour L'Idiot international piloté par le polémiste Jean Hedern Hallier. L'une de ses publications (en fait le texte de sa chanson " Nous sommes les nouveaux partisans ") lui vaut un procès "pour apologie du meurtre, du pillage, pour injures graves envers la police et pour atteinte à la sûreté de l'État".
Rien de moins.

Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n'expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

(Nous sommes les nouveaux partisans )


En octobre 70, Simone de Beauvoir prend sa défense et publie une tribune-cravache. Elle écrit  : "Ne nous trompons pas : le pouvoir ne tolère que les informations qui le servent, il refuse aux journaux qui révèlent les misères et les révoltes le droit à l'information."
Dominique Grange et le directeur de la publication écopent d'une grosse amende.
Impossible de relater ici tous les combats menés par Dominique Grange après 68. Ils feraient baisser les yeux de honte celles et ceux qui croient être dans l'engagement en signant des pétitions en ligne.
L'artiste-activiste, "artiviste" dirait-on aujourd'hui, prend encore sa guitare et chante pour soutenir une oeuvre, une association, une cause.

Dessin de Jacques Tardi
Dessin de Jacques Tardi
(c) Casterman
Mariée en 1983 avec l'immense dessinateur Jacques Tardi, son indéfectible soutien artistique (voir l'album qui vient de sortir chez Casterman), le couple a adopté quatre enfants au Chili après l'avènement de la dictature. Ont-ils hérité de sa révolte ?  Elle sourit. "Je leur ai
Dessin de Jacques Tardi pour la libération du prisonnier Georges Abdallah après 34 années de prison
Dessin de Jacques Tardi pour la libération du prisonnier Georges Abdallah après 34 années de prison
(c) Casterman
certainement transmis cela puisqu'ils étaient à mes côtés lors des manifs, par exemple pour le 1er mai, pour les sans-papiers, pour la Palestine."
Connaissent-ils la maman artiste d'avant 68, celle au répertoire plus apaisé ? "Je crois qu'ils écoutent encore les anciennes chansons mais je pense que c'est la maman de 68 qui leur est chère et qui leur est proche. Ils m'ont toujours connu engagée.  Ils le sont aussi, engagés,  mais dans un engagement plus associatif  lié au Chili, où ils sont nés. Ils ont une conscience politique en rapport avec leur histoire".
 

L'engagement ne s'émousse-t-il  pas avec le temps ?  "Moi, je suis toujours profondément révoltée par les inégalités dans ce pays, ce que l'on fait vivre aux migrants, le racisme, la discrimination qui touche les handicapés et dont l'Etat se fout éperdument, la cause palestinienne aussi. Je suis ausi scandalisée par la situation du prisonnier politique, Georges Ibrahim Abdallah, qui est gardé en otage dans les prisons françaises depuis 34 ans alors qu'il a été condamné pour complicité de meurtre et non pas pour avoir assassiné  qui que ce soit". 

50 années ont passé. L'engagement de Dominique Grange est resté intact.
Il est la colonne vertébrale de sa  vie.


Livre-disque "Chacun de vous est concerné". (2018)
Illustrations de Jacques Tardi
Casterman Edition
42 euros