Terriennes

Femmes de mai 68 : Marguerite Duras, la désobéissance joyeuse par l'art du slogan (7/10)

Marguerite Duras chez Bernard Pivot (1984)
Marguerite Duras chez Bernard Pivot (1984)
(Capture d'écran)

En mai 68, l'écrivaine prête sa plume et offre sa flamme au mouvement étudiant. C'est elle qui imaginera l'un des plus fameux slogans de la révolution : "Il est interdit d’interdire".  Marguerite Duras  se dépense sans compter pour faire accoucher l'idéal révolutionnaire. Le réveil sera douloureux.

dans

"Nous ne savons pas où nous allons, mais ce n’est pas une raison pour ne pas y aller" peut-on lire sur les murs de Paris.

Nous n'avons jamais rien espéré de pareil !!! Nous sommes fous.
Marguerite Duras à son fils en mai 68

En mai 1968, Marguerite Duras a 54 ans. Elle est l'auteure de ce slogan et déborde d'enthousiasme. 
Le 16 mai, elle écrit à son fils Outa : " On passe ici des événements admirables. Les étudiants occupent la Sorbonne, l'Odéon, ils sont dans une révolte qui gagne les usines. (...) Paris est en folie. On espère que le régime gaulliste va éclater. Ils vivent des jours noirs. (...) Nous n'avons jamais rien espéré de pareil !!! Nous sommes fous. Il y a eu des barricades, des batailles, des nuits de folie où les étudiants ont été des héros véritablement. (...) La répression -terrifiante- des CRS a été stoppée. Ils ne savent plus quoi faire - c'est la débâcle..."

(capture d'écran)
Deux semaines plus tôt, en signe de solidarité avec les "gauchistes" qui font monter la pression, elle a lancé un appel avec Maurice Nadeau et Michel Leiris.  Duras invite les artistes et les intellectuels à boycotter l'ORTF, la radio et la télévision françaises sous monopole de l'État.  Jean-Paul Sartre et Nathalie Sarraute ont signé. Cette écrivaine ira plus loin encore. Avec Jean-Pierre Faye et Michel Butor, elle occupera les locaux de la Société des Gens de Lettres pour y créer une "Union des écrivains".

Duras, de son côté, envisagera un moment d'occuper les Editions Gallimard.
Le champ des possibles paraît infini.
Il faut protester, s'indigner, gueuler haut et fort.  Oui, un autre monde doit naître puisque, et c'est un mur qui l'affirme, "La beauté est dans la rue".

83100 policiers sur les dents

En attendant, Marguerite Duras est outrée par les violences policières.
Sur tout le territoire, 83100 fonctionnaires de la police sont sur les dents.
Avec les forces de gendarmerie nationale (qui s'élèvent alors  à 61 000 hommes) l'heure est à la mobilisation répressive. Le pouvoir craint l'embrasement majeur, une nouvelle révolution française. Pas moins. Une à une, les usines cessent leurs activités, les commerces sont  mal ou plus approvisionnés, l'essence se fait rare.
 
Je suis dans la Sorbonne jusqu'au cou, comme tu peux l'imaginer...
Lettre de Marguerite Duras à Joseph Losey
Le général de Gaulle a beau déclarer, dès le mardi 7 mai, "qu'il  n'est pas possible de tolérer les violences dans la rue. ", la répression policière est bien là et la riposte des étudiants ne se fait pas attendre. Ils descellent les pavés de la rue et les blessés, des deux côtés, se comptent par dizaines.
Les combats de rue ont fait vaciller le général de Gaulle et la Ve République.
Les combats de rue ont fait vaciller le général de Gaulle et la Ve République.
(AP photo)
On prête à Marguerite Duras d'être l'auteure du fameux slogan "Sous les pavés, la plage", (mais celui-ci est revendiqué également par un jeune gréviste, Bernard Cousin et par le polémiste-pamphlétaire Jean-Edern Hallier.)
Peu importe.
L'espoir de changer la France prend chaque jour un peu plus des allures de certitudes. Duras s'engage à fond. Opérations commandos, pétitions, manifestations, elle répond toujours "présente" à qui la sollicite.

L'aventure du Comité d'Action Etudiants-Ecrivains

Le 20 mai, elle est à la Sorbonne pour mettre en place l'assemblée constitutive du Comité d'Action Etudiants-Ecrivains. A ses côtés, des écrivains, journalistes, étudiants et autres chroniqueurs de la Télévision.
(capture d'écran)

Quel est le rôle de ce Comité d'Action ? "Son premier objectif est de soutenir et d'élargir le Mouvement du 22 mars et la lutte entreprise par les ouvriers et étudiants.(...)" précise un communiqué publié dans la presse le 23 mai. Le second objectif veut "réviser les conditions d'exploitation des écrivains par les éditeurs, en accord avec tous les travailleurs du Livre, pour aboutir à une nouvelle définition économique et sociale du rapport de l'écrivain avec la société." 

Enfin, les membres du comité refusent que leurs oeuvres soient adaptées ou présentées à l'ORTF "tant que ne sera pas abolie la dépendance de l'O.R.T.F. à l'égard du pouvoir gaulliste."
Clair et net.
Mais le comité va se noyer dans sa salive.

"Rien ne nous lie que le refus"

Les premiers travaux ont lieu dans une salle de la Bibliothèque de philosophie.
Marguerite Duras raconte : "Il y a de très nombreuses interventions. Les plus respectées sont celles de chroniqueurs de télévision. La plupart d'entre eux sont inaudibles. (...) Des projets sont échafaudés et souvent avec précision. Des commissions sont nommées. Un secrétariat est constitué. Une permanence sera assurée (...) Les commissions ne se réuniront jamais. (...) Le lendemain, une première décantation s'opère. Sur soixante, vingt-cinq reviennent."
En fait, tout cela relève souvent d'une hémorragie verbale avec des idées plus ou moins inspirées et une tolérance qui rétrécit  à chaque session. La dictature intellectuelle n'est pas loin.
 
"On casse tout.. et on recommence"
"On casse tout.. et on recommence"
(capture d'écran)
Malgré tout, Duras s'y plaît : "Nous progressons ensemble vers une rigoureuse liberté" affirme-t-elle sans rire.
Son sens de la formule fait merveille : "Critiquer, c'est encore appartenir" , "Nier, c'est encore affirmer quelque chose".  Duras sait aussi tremper sa plume dans une encre anarchiste :  "Rien ne nous lie que le refus. Dévoyés de la société de classe, mais en vie, inclassables mais incassables, nous refusons. Nous pouvons le refus jusqu'à refuser de nous intégrer dans les formations politiques que se réclament de refuser ce que nous refusons. Nous refusons le refus programmé des institutions oppositionnelles."

Duras, une prose jugée "trop littéraire"

Jusqu'au jour où le vent  tourne.
L'écrivaine essuie des critiques acerbes du Comité. On lui
Une marche de la Confédération Générale du Travail à Paris le 29 mai 1968. Au bout d'une pique l'effigie de la tête du président Charles de Gaulle.
Une marche de la Confédération Générale du Travail à Paris le 29 mai 1968. Au bout d'une pique l'effigie de la tête du président Charles de Gaulle.
(Photo AP)
repproche un texte politique, Les Yeux verts, qui évoque avec sympathie la naissance du Comité d’action étudiants-écrivains. Le texte est rejeté par le Comité. Quelques staliniens jugent sa prose trop "littéraire" (sic), "personnelle" "malveillante".
Le Comité compte ses jours. Encore quelques semaines d'activités et tout ce beau monde finira par s'égailler.

La France, elle,  compte ses grévistes. Le 24 mai 68, ils sont 10 millions. Le mouvement est alors à son apogée.
Le 30 mai, suite à la dissolution de l’Assemblée nationale, le président de Gaulle a formé un nouveau parti : l’Union pour la Défense de la République. Il obtient une victoire sans appel un mois plus tard.  Les ouvriers ont gagné d'importantes avancées lors des accords de Grenelle,  et les universités une autonomie plus importante.

Les événements de Mai 68 sont terminés.

Marguerite Duras ne décolère pas contre le Parti Communiste, qu'elle accuse d'avoir "massacré l'espoir". " La charnière, écrit-elle, c'est la peur inculquée, du manque, du désordre. Il faut la surmonter. Je le dis : quand quelqu'un n'a plus cette peur, il fait du tort à tous les pouvoirs (...) La liaison est directe entre peur et pouvoir."

L'échec de Mai 68 restera pour l'écrivaine une blessure qui mettra du temps à cicatriser. En 1972, une certaine amertume continue de colorer ses propos : "La jeunesse, c'est très gentil mais il n'y a rien de plus uniforme (...) Ça m'embête d'être toute la journée avec des étudiants qui vont me poser des questions, d'être sans solitude".
Elle se risquera même à un définitif :  "Que le monde aille à sa perte, c'est sa seule politique..."