Fil d'Ariane
Le procureur Moulins, l'une des personnalités familières aux Français depuis l'avènement de la vague d'attentats en France, l'avait annoncé dès janvier 2016 : des Françaises sont de plus en plus nombreuses à s'engager en Syrie et en Irak, un tiers au moins au début de cette année. « La plupart d’entre elles vont là-bas pour épouser un combattant ou accompagner la famille. On a aussi beaucoup de femmes qui adhèrent à des conceptions religieuses fanatisées, des femmes combattantes. Je pense à l’une d’entre elles qui se promenait en Syrie avec une ceinture d’explosifs ». Le 2 septembre 2016, il insistait encore sur "une accélération des dossiers de jeunes filles mineures, avec des profils très inquiétants, des personnalités très dures. Elles sont parfois à l'origine de projets terroristes qui, sur le plan intellectuel, commencent à être très aboutis".
Et donc voici que quatre jeunes femmes sont interpellées dans l'enquête sur la découverte, le 4 septembre 2016, d'une voiture chargée de bonbonnes de gaz en plein coeur de Paris, aux abords de Notre Dame de Paris. "Un commando de femmes radicalisées, fanatisées" selon les mots du ministre de l'Intérieur français Mr Bernard Cazeneuve. Agées de 39, 29, 23 et 19 ans, elles ont été arrêtées à Boussy Saint Antoine, à une vingtaine de kms au sud de Paris ou en fuite vers Orange, en Provence.
Il semble difficilement concevable au commun des mortels d'associer les mots "terreur" et "femmes" lorsque celles-là sont actrices et non victimes de la violence. Dans le conflit, désormais mondial, qui oppose le Groupe Etat islamique à ses voisins du Moyen Orient et à plusieurs pays plus lointains engagés dans son éradication, les femmes sont avant tout martyres : enlevées, mariées de force, violées, esclavagisées, bombardées, tuées...
Le surgissement des femmes activistes, kamikazes, dès le début de l'apparition du Groupe Etat islamique montre une autre réalité, celle de combattantes engagées, radicales, jusqu'au-boutistes, ni plus ni moins que les hommes. En ce qui concerne les ralliements venus de France, elles constitueraient environ 40% des troupes, soit 275 des 689 personnes parties en Syrie.
Ce sont des femmes fortes. Elles sont actrices.
Matthieu Suc, journaliste
La chercheuse Géraldine Casutt constate dans le quotidien français Libération : "On ne comprend pas comment des femmes occidentales peuvent se tourner librement vers le jihadisme : l’idéologie est liberticide pour la femme, qu’iraient-elles chercher là-dedans ? On a tendance à négliger le fait qu’elles adhèrent aux mêmes thèses de base et ont les mêmes convictions que les hommes. Si le projet d’attentat avait bien pour but de venger la mort d’Al-Adnani, c’est typiquement une revendication que les hommes auraient pu mettre en avant."
Matthieu Suc, journaliste à Mediapart et auteur de "Femmes de Djihadistes" s'étonne, pour sa part, de la surprise générale : "Non, ces femmes ne sont pas des victimes, elles n'ont pas subi de lavage de cerveau. Et elles connaissent mieux, souvent, la religion que leurs maris. Ce sont des femmes fortes. Elles sont actrices. Ce sont nos préjugés qui font que nous sommes surpris."
Ces adeptes féminines de la violence ne sont pas une nouveauté, liée aux derniers soubresauts du monde, en ce début de XXIème siècle. Sans remonter à l'Antiquité, sans mettre tous les épisodes sur le même plan, quelques exemples montrent que, depuis le XIXème siècle, les femmes ont pris plus que leur part dans des actions violentes, qualifiées de terroristes par les Etats qu'elles combattaient. Le rappel qui suit est loin d'être exhaustif.
En mars 1881, le tsar Alexandre II est assassiné. Au procès, qui suit presque immédiatement, dans le box des accusés, on peut voir presque autant de jeunes femmes que de femmes. Ce n'est pas une découverte. Depuis les années 1850, les Narodniki, révolutionnaires parfois nihilistes, celles et ceux qui voulaient "aller au peuple", pour le sauver, l'émanciper du joug de l'absolutisme, étaient constitués quasiment à parité de jeunes gens des deux sexes, issus pour la plupart d'une noblesse déclassée. Le mot "terrorisme" est alors prononcé pour l'une des premières fois. Trois d'entre elles, Vera Figner, Vera Zassoulitch et Sofia Perovskaïa (elle est exécutée) passeront à la postérité et seront célébrées après la Révolution de 1917.
Les actions menées par les révolutionnaires russes en annoncent d'autres, plus à l'Ouest, menées par des anarchistes aux Etats-Unis, en France, ou en Allemagne aux tournants des XIXème au XXème siècle. L'Américaine Emma Goldman s'adresse aux participants d'une réunion de militants et sympathisants, à New York, le 24 juillet 1909 : "Beaucoup de personnes ont peur de fréquenter les réunions anarchistes parce qu'ils ont peur d'être dynamités. N'est ce pas idiot d'avoir peur de la violence quand vous y êtes plongés en permanence ? Ces gens ne sont pas effrayés par la violence : seulement de la violence individuelle. Ils n'ont pas d'objections à la guerre, aux répressions policières, à la chaise électrique, et à tous ces ornements de notre système. Aussi longtemps que la violence sera commise au nom de l'Etat, ils sont satisfaits. En réalité les anarchistes ne prônent pas la violence. Ils combattent seulement ce qui existe, et il est nécessaire de combattre la violence existante par la violence. C'est la seule façon de parvenir à une paix nouvelle."
L'histoire retiendra, outre Emma Goldman, que Voltairine de Cleyre, ou encore
Rirette Maîtrejean ne rechignaient pas à faire appel à la violence.
Dans les années 1960 - 1970, alors que les traces du nazisme et du fascisme hantaient encore l'Allemagne, l'Italie, ou l'Espagne, des organisations clandestines d'extrême gauche, et/ou indépendantistes surgirent en Europe. La Fraction armée rouge allemande, surnommée bande Baader/Meinhoof du nom de ses deux animateurs, un homme et une femme, Andreas Baader et Ulrike Meinhoff, procédèrent à des enlèvements et autres actions spectaculaires , suivis d'assassinats. En Italie, les Brigades rouges comptaient de nombreuses femmes dans leurs rangs, tout comme l'ETA basque, en Espagne et en France, ou encore les Groupes d'action révolutionnaires internationalistes. Ils enfantèrent des cellules violentes aussi en France (Action directe) ou en Belgique (Cellules communistes combattantes).
Toutes ces organisations qui s'activèrent durant les "années de plomb", deux décennies de 1960 à 1980, étaient loin d'être exclusivement masculines. Les femmes y prenaient leur part, tant dans l'élaboration stratégique, la logistique ou dans le passage à l'acte. Le rôle de Nathalie Menigon était au moins aussi déterminant dans la violence menée par Action directe en France, que celui de cofondateur de cette organisation, Jean-Marc Rouillan. Plus tard, nombre de ces femmes, reliront leur histoire, et racontèrent aussi, que malgré leur présence, le machisme était virulent au sein de ces groupuscules.
Dans le même temps sévirent des associations de néo-fascistes en Italie ou en Espagne, les Noyaux armés révolutionnaires et les Groupes antiterroristes de libération dont les actions entraînèrent des centaines de morts, lors d'attentats massifs dans la gare de Bologne, sur une place de Milan. Là aussi, cette extrême droite sanguinaire attire des femmes.
D'autres organisations du même type procédèrent à des assassinats de travailleurs immigrés, perpétrés en France par des anciens ou émules de l'OAS, nostalgiques de l'Algérie française, comme le Club Charles Martel, par exemple, mais aussi en Allemagne. En 2013, les Allemands découvrent, lors de son procès, le visage de la jeune néo-nazie Beate Zschäpe, héritière des mères-patrie. Cette jeune femme a tué, entre 2000 et 2006, une douzaine de personnes, choisies pour leur origine méditerranéenne, terrorisant des petits commerçants, et semant la terreur parmi la communauté d'origine turque.
Comme d’autres, Falmata a donc choisi une mauvaise solution aux vrais défis qui se posent à la jeunesse de Diffa
Seidik Abba, écrivain
Un lien semble relier ces engagements dans la violence si éparses, parfois aux antipodes les uns des autres : comme le disait Emma Goldman, cette terreur individuelle se développe dans des pays marqués par une violence institutionnelle, militaire, économique, sociale. Cela ne l'excuse nullement, cela donne seulement à réfléchir. Seidik Abba, écrivain nigérien, journaliste, chroniqueur pour Le Monde Afrique et RFI, d'interroge ainsi sur ce qui a poussé sa "voisine Falmata Kollo a rejoindre Boko Haram ?", une jeune femme qui n'a pas été enlevée par l'organisation terroriste mais qui y est allée de son plein gré : "J’ai appris par une relation commune restée à Diffa-Afounori, le quartier de ma jeunesse, que Falmata Kollo, la jeune fille à l’allure athlétique, qui adorait porter le gumajé, la tenue traditionnelle typique des femmes de Diffa, et la tresse kilayakou, a cédé aux sirènes de Boko Haram. Falmata Kollo, que rien ne prédisposait pourtant au destin d’une djihadiste, est partie, faute d’espoir. Comme d’autres, elle a donc choisi une mauvaise solution aux vrais défis qui se posent à la jeunesse de Diffa."