Terriennes

Femmes quinquas et plus : mentir ou taire son âge ?

© BellaGaia/Flickr

Comment se libérer du carcan de la norme dominante, qui a décidé que les femmes cessent d'être séduisantes après 45 ans ? Certaines choisissent de taire leur âge ou de mentir. Une option qui risque cependant de rester lettre morte, tant la force des stéréotypes et des préjugés est immense.

Dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes (Ed. La Découverte), Mona Chollet constate avec une certaine amertume que les gens, lorsqu’ils parlent d’une femme de plus de 40 ans, ont tendance à dire : "'Elle est splendide… pour son âge.' La prochaine fois que vous vous surprendrez à vouloir prononcer cette formule, envisagez la possibilité de dire simplement 'elle est splendide'," dit-elle. L’entourage, par ses regards et ses propos, procède sans le vouloir à des étiquetages qui enferment les femmes dans leurs catégories d’âge.

Refuser la fatalité

Ce qui amène à se poser une question : une femme peut-elle s’affranchir de la fatalité dans laquelle l’enferme son âge ? Eternelle jeune fille, Michèle a toujours refusé de dévoiler le nombre de ses années. "Même mes fils ne le connaissaient pas, confie-t-elle. Ils l’ont découvert très tard et par hasard, en lisant la date de naissance sur mon permis de conduire." Ce secret bien gardé a longtemps été la clé de son épanouissement. Cette septuagénaire rappelle que l’identité personnelle se construit en réaction aux images de soi renvoyées par l’entourage.

Chacun devrait être en droit de s’inventer l’âge qui reflète le mieux son état d’esprit et de santé.
Michèle

"Lorsqu’on a compris cela, on adapte son discours en fonction de qui l’on veut être. Je n’avais pas envie de subir le regard que la société porte sur la vieillesse. Tôt ou tard, même si l’on est doté d’une incroyable force mentale, ce regard finit par nous démoraliser. C’est tellement plus simple de ne rien dire. On se sent le corps et l’esprit d’une quinqua ? Pourquoi détruire cette belle énergie en dévoilant son âge ? N’est-il pas plus bénéfique pour son moral de mentir ? Il suffit d’une remarque, même bien intentionnée, pour nous abattre. Chacun devrait être en droit de s’inventer l’âge qui reflète le mieux son état d’esprit et de santé."

"J’ignorais que tu étais aussi vieille !"

Les faits lui ont donné raison. A l’occasion de ses 70 ans, les fils de Michèle lui ont organisé un anniversaire surprise. "Stupeur et consternation. Mes amies sont tombées à la renverse lorsqu’elles ont appris qu’on célébrait ce jour-là mes 70 ans. Mon amie Carole*, de quinze ans ma cadette, s’est exclamée : 'J’ignorais que tu étais aussi vieille !'"

"Depuis cet anniversaire maudit, je n’arrête pas d’entendre des réflexions qui commencent toutes par 'à ton âge', chose qui ne m’arrivait jamais auparavant. Cette fête m’a non seulement profondément déprimée, elle a aussi changé à jamais mes rapports avec mes amies, qui me perçoivent désormais comme la doyenne du groupe, une étiquette dont je me serais bien passée! Si j’ai un seul conseil à donner aux femmes, gardez votre âge secret et brouillez les pistes fréquemment. Mentez impunément. Les autres ne pourront plus procéder, par leurs regards et par leurs propos, à des étiquetages qui vous enfermeront dans votre catégorie d’âge."


En moi, c’est l’autre qui est âgé, c’est-à-dire celui que je suis pour les autres : et cet autre, c’est moi.
Simone de Beauvoir

Ces propos font écho à ceux de Simone de Beauvoir, qui était d’avis que le regard d’autrui était le véritable opérateur du sentiment de vieillir – "En moi, c’est l’autre qui est âgé, c’est-à-dire celui que je suis pour les autres : et cet autre, c’est moi" – mais aussi à ceux de Cynthia Rich. Cette auteure nord-américaine rappelle que l’âge peut être un frein à l’amitié. "Lorsque deux femmes discutent librement, elles peuvent rester soudain paralysées si l’une d’elles se dit 'elle pourrait être ma fille' ou 'elle pourrait être ma grand-mère'.

Cacher son âge, une folie ?

Le pédagogue français Jean-Baptiste Blanchard avait coutume de dire que "c’est une espèce de folie [que] de vouloir cacher son âge, surtout quand on peut le lire sur le front, gravé, pour ainsi dire, par la main de la nature". La "vieillesse", aujourd’hui, ne ressemble cependant pas à celle d’hier. Il n’est ainsi pas rare de voir des femmes de 40 ou 50 ans ressembler à de jeunes trentenaires, respectivement à de jeunes quadras. Aussi est-il permis de se demander, vu l’embarras, la gêne et parfois même la honte, mais aussi des commentaires absurdes que suscite la révélation de l’âge d’une femme, si la folie ne consiste pas plutôt à vouloir, coûte que coûte, l’assumer ?

En définitive, ne pas dévoiler son âge revient, pour une femme, à se "foutre la paix". "Au-delà de l’apprentissage, [c’est] un mantra qu’il est indispensable d’apprendre à répéter dès que nous nous sentons replonger dans le côté obscur des mécanismes qui nous gouvernent", écrit le philosophe Fabrice Midal dans son livre Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre (Ed. Flammarion). Un contre-mantra face au mantra "je suis trop âgé ou trop jeune" qui nous revient quasi automatiquement, en toutes circonstances. 

<em>Les Trois Âges de la femme</em> de Gustav Klimt (1905)
Les Trois Âges de la femme de Gustav Klimt (1905)

A noter qu’il n’est pas nécessaire d’attendre ses 70 ans pour "se foutre la paix". En 1972, l’intellectuelle nord-américaine Susan Sontag évoquait une de ses amies qui, le jour de ses 22 ans, se lamentait : "La meilleure partie de ma vie est terminée. J’ai cessé d’être jeune !" A 30 ans, cette même jeune femme décréta que, cette fois, c’était "vraiment la fin".

Dix ans plus tard, elle confia à Susan Sontag que son 40e anniversaire avait été le pire de sa vie, mais qu’elle était bien décidée à profiter du peu d’années qu’il lui restait. "Le message que reçoivent les jeunes femmes, c’est qu’il est merveilleux d’être jeune et affreux d’être vieille, relève la militante Barbara Macdonald. Mais comment pouvez-vous prendre un bon départ dans la vie si on vous dit en même temps à quel point la fin est terrible ?"

Le taire ou mentir

Cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre – difficile d’imaginer un homme se rouler par terre le soir de ses 22 ans en sanglotant qu’il est vieux – n’est pourtant pas une fatalité. "Tout ce dont nous avons besoin pour réussir dans la vie est l’ignorance et la confiance", disait dans sa grande sagesse Mark Twain. Reste que pour oublier son âge, encore faut-il que notre entourage l’oublie à son tour. Et pour cela, rien de tel que de mentir ou de le taire.

► Retrouvez l'intégralité de l'article d'Amanda Castillo sur le site de nos partenaires suisses Le Temps