Terriennes

"Femmes toutes en Relief" : l'artiste Lo Bassie célèbre les femmes noires, leur volonté autant que leur beauté

L'artiste Lo Bassie, devant les deux tableaux de sa collection qui lui tiennent à coeur, Amerykah en hommage à la chanteuse Erykah Badu (au centre) et Poema Sandra Jones (à droite).
L'artiste Lo Bassie, devant les deux tableaux de sa collection qui lui tiennent à coeur, Amerykah en hommage à la chanteuse Erykah Badu (au centre) et Poema Sandra Jones (à droite).
(c) Soukaïna SKALLI

Exit les peintures traditionnelles, c’est effectivement une exposition tout en relief que l’artiste Lo Bassie présente dans le vingtième arrondissement de Paris. Elle y propose une superposition de tissus et de matériaux naturels. Un hommage en peinture aux talents et à la beauté naturelle des femmes noires, une invitation à penser autrement. 

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C’est une exposition pour le moins originale qui se tient à la galerie « Les Z'allumés des Arts » depuis le début de l'été 2018. C’est pour mettre en valeur la beauté naturelle des femmes noires que l’artiste Lo Bassie s’est lancée, en 2017, dans la création de ces toiles surprenantes. « Tout en relief, toutes en relief, c’est un jeu de mot en lien avec la superposition des tissus wax venus du Ghana, de Mauritanie et de plein d’autres pays en Afrique ou aux Caraïbes ».  

Une peinture qui questionne les normes de beauté

C’est avec un diplôme universitaire d'art en poche que Lo Bassie, artiste parisienne de 33 ans, choisit la peinture comme outil d’expression. Mais, ce n’est qu’en 2016, sous les encouragements de son compagnon, qu’elle reprend ses pinceaux pour créer de nouveau. Des femmes, arabes, indiennes, noires : des portraits de femmes, souvent moins représentées dans l’espace public.

Alors elle les peint et décide en 2017 d’organiser un vernissage en tout intimité chez elle. « Les toiles ont pratiquement toutes été vendues donc ça m’a encouragée à en faire d’autres. Je voulais peindre des femmes différentes que la femme occidentale ».

Dans une étude parue le 20 août 2018 « Faces of Fashion » sur le magazine Konbini, le spécialiste Giuseppe Sollazo dressait un portrait-robot du visage type du visage de la mode et le résultat était pour le moins frappant. En superposant le visage des mannequins en Une des différentes éditions du magazine Vogue (Inde, Asie, Angleterre, France, Etats-Unis etc..) le portrait était celui d’une femme caucasienne (autrement dit européenne), reflet d'un manque de représentation des autres. Parce que c’est une femme et que « c’est le sujet qu’elle maitrise le mieux », la jeune peintre décide de valoriser cette fois la femme noire, dans son naturel.

« Les femmes que l’on a l’habitude de voir sont souvent très maquillées, coiffées d’une
(c) Soukaïna SKALLI
(c) Soukaïna SKALLI
certaine façon. Moi je veux rendre hommage à la beauté naturelle de ces femmes ». Egalement bassiste de reggae, inspirée par le rasta dont elle est l’une des fidèles, mouvement qui prône un retour aux sources, autant physique que spirituel, l’artiste interroge les codes de beauté en cours.

Des clins d’œil à sa spiritualité que l’on retrouve directement sur les turbans des femmes représentées: « dans ma spiritualité les femmes doivent se couvrir modestement, sans trop en montrer et porter une coiffe. Je pense que ça se ressent sur les tableaux ».

Du naturel jusque dans les choix de matériaux

Un retour à l’essentiel que l’on retrouve également dans le processus de création : « Au début j’ai commencé à peindre sur une toile et je me suis dit non, ce n’est pas assez authentique. Alors j’ai opté pour du bois. » Le bois a donc remplacé la toile classique, mais ce n’est pas la seule particularité de ses tableaux. Les différentes femmes représentées portent les noms de pays d'Afrique ou des Caraïbes - Ghana, Gambia, Cuba, etc -, et en portent la tenue. « A quelques exceptions près j’ai peint les femmes de la même façon, celle dont elles portent leurs coiffes dans leurs pays, et on peut retrouver les motifs des tissus de ces régions dont elles sont originaires ».

Pendant plusieurs années elle a accumulé les étoffes, tantôt achetées, tantôt offertes. Au moment de les dessiner, elle a eu un « déclic ». « Pourquoi ne pas utiliser les tissus que j’avais déjà ? » s’amuse-t-elle. Les toiles ont donc rapidement pris la forme d’une œuvre vivante, en relief, ce qui a suscité la curiosité des visiteurs, dont une une maman et sa petite fille présentes ce jour là, entrées dans la galerie par hasard.

Montrer les femmes noires sous un autre angle : des femmes engagées

« En tant qu’artiste, c’est vrai qu’on nous présente souvent comme des artistes qui faisons de la peinture « noire », des artistes noires. » Malgré tout, il y en a de plus en plus, comme Harmonia Rosales, qui reprennent des tableaux classiques en modifiant leur pigmentation, pour faire entrer les Noirs dans l’histoire et dans les musées classiques. « Au niveau des artistes, nous sommes de plus en plus nombreuses mais je ne ressens pas le besoin qu’on me qualifie comme ça en particulier ».  


En partant en Afrique, Poema a accédé à ce que tout noir afro-descendant qui a été déporté en raison de l’esclavage, a réussi à faire. Notre rêve serait d'être rapatrié.e en Afrique
Lo Bassie, artiste peintre

Parmi les peintures de femmes suspendues dans la pièce, deux se distinguent des autres, des petites exceptions que s’est autorisée Lo Bassie.

L'artiste Poema a réalisé cette oeuvre en faisant participer les artisans locaux de la capital Gambienne.
L'artiste Poema a réalisé cette oeuvre en faisant participer les artisans locaux de la capital Gambienne.
(c) Soukaïna Skalli

« D’abord il y a Poema Sandra Jones, qui est très importante pour moi. C’est une artiste peintre, designer et entrepreneure qui a vécu toute sa vie à Amsterdam en Hollande. A l’aube de ses 40 ans elle a tout plaqué pour partir s’installer en Gambie, pays pour lequel elle a eu un véritable coup de cœur ».

Pour Lo, cette toile va au-delà de l’esthétique et représente toute une symbolique. « Elle a accédé à ce que tout noir afro-descendant qui a été déporté de par l’histoire de l’esclavage dans d’autres pays a réussi à faire. Notre rêve serait d’être rapatrié.e en Afrique ». (ndlr: dans le mouvement rasta, chaque membre aspire à retourner sur en Afrique, et spécifiquement en Ethiopie, terre-mère des afro-descendants.)

Grâce aux collaborations qu’elle fait avec les artisans locaux, elle tente de mettre en avant l’artisanat local de Banjul la capitale, pour « glorifier l’économie africaine », confie Lo.

En vendant son chapeau sur internet et en collaborant avec ces artisans, Poema met en lumières ces travailleurs invisibles en AfriqueLo Bassie 

Les matériaux que l’on retrouve sur sa toile proviennent directement du producteur local : « Le chapeau sur la toile est fait en rafia. C’est un matériel naturel, mais les chapeaux sont faits en réalité en feuille de palmier. En les vendant via Internet et en collaborant avec ces artisans, Poema met en lumières ces travailleurs invisibles en Afrique. »

Ne plus se travestir...

L’autre exception à l’exposition est la chanteuse américaine Erykah Badu qui représente le tableau Amerykah. Ornée d’une coiffe jaune et d’un haut à franges en paille, le tout en relief, elle tient dans sa main un micro et représente pour Lo Bassie « une des seules chanteuses noires avec Lauryn Hill qui revendique son ascendance africaine et qui prônent le naturel de la femme noire, afro, sans avoir à se travestir ».  Pour l’artiste parisienne, c’est la chanteuse Alicia Keys qui a été présentée au grand public comme la précurseure du mouvement naturel. En 2016, l’interprète de « If I Got You » surprenait le monde en posant sur la couverture de son album « Here », démaquillée. Elle avait décidé de renoncer au maquillage comme pour lutter contre cette injonction que la société lui imposait. 

La chanteuse américaine Erykah Badu.
La chanteuse américaine Erykah Badu.
(c) Soukaïna SKALLI

A l’inverse, Eryka Badu, artiste connue pour ses prises de position engagée comme sa lutte contre le racisme, et pour la cause noire, est « au-delà du star-systeme, une artiste qui ne rentre pas dans les cases. Une femme sensible à la cause des femmes, noires, mais également de par le monde. Un engagement que l'on retrouve notamment dans son clip "Cleva" lorsqu'elle parle de la beauté naturelle des femmes. »

«  Voilà à quoi je ressemble sans maquillage
 Et sans soutien-gorge, mon sein tombe
 Mes cheveux ne tomberont jamais sur mes épaules
 Et ils ne pousseront surement pas
Tu ne sauras jamais  »


« Beyonce est aux antipodes. D'autres artistes, comme Lauryn Hill à ses débuts, prônaient une beauté naturelle sans artifice »

Dans son titre « That Thing », l’ex chanteuse Dees Fuggees , moquait celles qui apparaissaient à l'allure trop superficielle :

"C'est idiot quand les femmes vendent leur âme parce que c'est ce que les autres font
Regarde où tu serais, les cheveux vagués comme les Européens
Des faux ongles faits par les Coréens"

Inspirée du mouvement rasta, Lo Bassie considère que des artistes comme Beyoncé incarnent le modèle d’une société de consommation, victimes des diktats de la mode actuelle dont les rastas tentent de se détacher. A l’inverse selon elle, des chanteuses comme Erykah Badu ont beaucoup contribué à  à une affirmation des origines africaines. « C’est une personne qui a fait entrer le turban à la télé car c’était rare à l’époque. Les femmes portaient des perruques ou des rajouts ou venaient très rarement avec les cheveux naturels sur les plateaux de télévision. Erykah Badu a toujours prôné "l’attaché foulard", elle n’a jamais eu honte de ses origines et c’est devenu sa marque de fabrique ».

Au-delà de l’aspect esthétique qui ressort des œuvres, le but est bien de conscientiser la beauté : « Je ne dis pas qu’il ne faut pas se maquiller, je pense qu’il faut penser la beauté autrement ».

Forte de son succès, l’exposition est prolongée jusqu’en janvier 2019. Une patte artistique bien trouvée pour l’artiste parisienne qui exposera également à Suresnes, en novembre prochain.