Terriennes

Fertilité féminine : une histoire d'oeufs, de carrière... et de grande solitude

(Pixabay)

"Congelez vos oeufs, libérez votre carrière" titrait un magazine économique américain en 2014. Une étude révèle aujourd'hui que celles qui ont fait le choix de différer leur grossesse ne pensaient pas à leur avancement professionnel mais songeaient plutôt à fonder une famille. Toutes ont été refroidies dans leurs espérances.

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Sur la couverture de ce numéro de Bloomberg Businessweek, un magazine hebdomadaire américain spécialisé dans l'économie, 
Brigitte Adams en
(capture d'écran)
  imposait : regard fixe, mains rejointes sur une hanche et l'allure volontaire d'une femme prête à monter en première ligne  au front de l'emploi.
Un titre barrait sa silhouette  :  "Freeze your eggs, Free your career" ( "Congelez vos oeufs, libérez votre carrière"). 

L'annonce n'avait rien d'une provoc gratuite.

Cette année là, en 2014, Facebook et Apple offraient la congélation des œufs comme un avantage pour ses employées.
Au nom de l'avancement professionnel, il était désormais possible de  "différer la procréation".  Autrement dit : un "cadeau" de  20 000 $  aux employées si elles acceptaient de geler leurs œufs afin de retarder leur grossesse.

Cette nouvelle procédure de fertilité était censée donner plus de choix aux femmes "dans la quête de tout avoir"..
Indignations en cascade... et très mauvais calcul.
Rappelons que la cryoconservation de l'ovule a été développée, à l'origine, comme un moyen pour les femmes qui subissent des traitements anticancéreux contre les ovocytes de sauver leurs œufs à l'avance. Et voilà que les grandes sociétés, un tantinet cyniques, détournaient cette avancée médicale pour parfaire ses rendements !
Les débats s'enflammaient.
Pouvait-on ainsi se donner corps et âmes à sa boite ? En outre, cette possibilité  ne profiterait-elle qu'aux femmes riches et probablement blanches. Inacceptable.
N'y avait-il pas, enfin, la promotion d'une illusion dans le fait de vouloir maitriser sa fertilité et donc ses grossesses ?
"Le fait d'avoir des bébés au meilleur moment physiologiquement est le pire moment pour une femme essayant de se construire une carrière" note le rapport américain
"Le fait d'avoir des bébés au meilleur moment physiologiquement est le pire moment pour une femme essayant de se construire une carrière" note le rapport américain
 

14,8% de réussite à l'âge de 40 ans

Un article publié en 2013 dans la revue Fertility and Sterility, l'indiquait. Après avoir analysé plus de 2 200 cycles de congélation et de décongélation, les chiffres de réussite s'avéraient impitoyables pour les femmes qui retardent leur désir de grossesse en congelant leurs oeufs : à l'âge de 25 ans, 25,9% de réussite à 30 ans 19,3%,  à 35 ans et... 14,8% à l'âge de 40 ans. 

Si une femme peut essayer d'arrêter le temps en congelant ses oeufs pour une utilisation ultérieure, son corps, lui, n'échappe pas au vieillissement et plus une femme avance en âge, plus la grossesse s'avère difficile voire improbable.

Que s'est-il passé pour les femmes qui ont, malgré tout, fait le choix de congeler leurs oeufs ?
La cryoconservation réduit considérablement les chances de grossesse.<br />
La procédure coûte environ 10 000 $ (plus 500 $ par année pour le stockage.) 20 000 $ couvriraient deux tentatives de récupération des œufs et de congélation réussie.
La cryoconservation réduit considérablement les chances de grossesse.
La procédure coûte environ 10 000 $ (plus 500 $ par année pour le stockage.) 20 000 $ couvriraient deux tentatives de récupération des œufs et de congélation réussie.
(pixabay)
 

Assurance sur la vie... et sur les incertitudes

Une étude encore non publiée mais dont le New York Times révèle les grandes lignes, indique que le souci de carrière pour celles qui ont accepté de geler leurs ovocytes n'était pas l'objectif premier.
"Les chances de succès varient tellement d'une personne à l'autre que les spécialistes de la reproduction disent qu'il est presque impossible de prédire le résultat sur la base de données agrégées." note le Washington Post<br />
 
"Les chances de succès varient tellement d'une personne à l'autre que les spécialistes de la reproduction disent qu'il est presque impossible de prédire le résultat sur la base de données agrégées." note le Washington Post
 
(pixabay)

Pour les 150 femmes américaines et israéliennes qui ont partipé à cette étude, le souhait principal était de trouver le "bon compagnon" avec lequel elles fonderaient un foyer.
Une espèce d'assurance sur la vie basée sur les incertitudes de l'existence.
L'étude s'est appuyée sur les résultats émanant de sept cliniques de fertilité. Parmi les participantes, 85% étaient célibataires et la plupart hétérosexuelles. Le deuxième groupe le plus important a été conduit à prendre cette décision suite à un divorce ou une rupture. Aux États-Unis, les femmes étaient âgés de 29 à 42 ans et les trois quarts avaient entre 35 et 39 ans. Aisées, elles vivent généralement dans des villes situées le long de la côte.
 
Les femmes dans de nombreux pays développés sont maintenant plus instruits que les hommes.
NY Times
 

Pénurie de partenaires masculins attrayants


Marcia Inhorn, anthropologue médicale de l'Université de Yale, et l'une des auteures de l'étude affirme : "Le stéréotype selon lequel ces ambitieuses femmes de carrière gèlent leurs œufs pour les besoins de leur carrière est, pour l'heure, tout à fait inexact. Elles ne gelaient pas leurs oeufs pour avancer dans leur carrière. Elles étaient confrontées au problème global du partenariat "
c'est l'absence d'un partenaire qui pousse la plupart des femmes à congeler leurs œufs.<br />
 
c'est l'absence d'un partenaire qui pousse la plupart des femmes à congeler leurs œufs.
 
(pixabay)

Surprise ! Mais pourquoi la majorité des femmes de cette étude ont-elles tant de mal à trouver des hommes "compatibles" pour avoir des enfants ?
Le New York Times avance une explication : "  Une hypothèse que les chercheurs citent souvent est que la chose est liée à la démographie. Les femmes dans de nombreux pays développés, y compris les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, le Japon, la Norvège et l'Australie, sont maintenant plus instruites que les hommes. Cela pourrait créer une pénurie de partenaires masculins attrayants pour ces femmes"
Les battants auraient-il la terreur des battantes ?
Il est permis de le croire.
Un médecin américain qui a participé à  l'étude du Dr Inhorn précise que "La plupart des hommes qui ne veulent pas de relations sont prêts à fréquenter des femmes sans instruction, alors que la plupart des femmes éduquées ne le feront pas."
Et tout le monde semble perdant dans cette frilosité affective, y compris le monde des affaires : en octobre 2017, un rapport de l'OCDE indiquait : " s'il y avait un nombre égal d'entrepreneurs féminins et masculins, le PIB mondial pourrait augmenter de 2%, soit environ 1,5 milliard de dollars".
Image du Washington Post avec la silhouette de Brigitte Adams.
Image du Washington Post avec la silhouette de Brigitte Adams.
(capture écran)

Une "avance sur bébé"

Au fait, qu'est devenue Brigitte Adams, qui posait crânement sur  la couverture de Bloomberg Businessweek ? Cette célibataire blonde, diplômée de l'université de Vassar (NY) et spécialiste marketing avait fait congeler ses oeufs à l'approche de la quarantaine. Une sorte d'"avance sur bébé" pour un coût de 19 000 dollars.
Mais rien ne s'est passé comme prévu. 
Le papa n'est jamais venu.
A l'aube de son 45ème anniversaire, en 2017, elle a décidé de se lancer seule dans l'aventure de la maternité. Le Washington Post, en janvier 2018, a retrouvé sa trace.
Et son histoire, vraiment, n'a rien d'un conte de fée.
Brigitte Adams a choisi un donneur de sperme et dégelé les 11 oeufs qu'elle avait stockés.  Le journal précise : "Deux œufs n'ont pas survécu au processus de décongélation. Trois autres n'ont pas réussi à fertiliser. Cela a laissé six embryons, dont cinq semblaient anormaux. Le dernier a été implanté dans son utérus. Dans la matinée du 7 mars, elle a eu la nouvelle dévastatrice que cette tentative avait aussi échoué.
Brigitte Adams n'était pas enceinte, et ses chances de porter son enfant génétique venaient de chuter à presque zéro. Elle se souvient d'avoir hurlé comme «un animal sauvage», jetant des livres, des papiers, son ordinateur portable - et s'effondrant sur le sol."


Parmi les 150 femmes qui ont participé à cette étude, une seule a effectivement pu avoir un enfant à partir d'un œuf congelé.
De quoi refroidir bien des espoirs.