Terriennes

"La Maman et la Putain", film provocateur ou émancipateur ?

Jean-Pierre Léaud, incarne un jeune bourgeois multiamoureux, et Françoise Lebrun, son amante, en pleine libération sexuelle dans le St Germain des Prés des années 70, dans <em>La Maman et la Putain </em>de Jean Eustache. Le film qui avait fait scandale sur la Croisette ressort en salles de cinéma en version restaurée. 
Jean-Pierre Léaud, incarne un jeune bourgeois multiamoureux, et Françoise Lebrun, son amante, en pleine libération sexuelle dans le St Germain des Prés des années 70, dans La Maman et la Putain de Jean Eustache. Le film qui avait fait scandale sur la Croisette ressort en salles de cinéma en version restaurée. 
Capture ecran
Jean-Pierre Léaud, incarne un jeune bourgeois multiamoureux, et Françoise Lebrun, son amante, en pleine libération sexuelle dans le St Germain des Prés des années 70, dans <em>La Maman et la Putain </em>de Jean Eustache. Le film qui avait fait scandale sur la Croisette ressort en salles de cinéma en version restaurée. 
<em>La Maman et la Putain</em>, le film de Jean Eustache ressort en salles, en version restaurée 4K, 49 ans après avoir provoqué le scandale sur la Croisette, il avait reçu le Grand Prix spécial du Jury.

La Maman et la Putain de Jean Eustache, témoignage unique des relations hommes-femmes post-mai 68, a fait son grand retour lors du coup d'envoi du 75e Festival de Cannes. Mettant en scène un trio amoureux, parlant librement de sexualité et évoquant l'avortement, ce chef d'oeuvre de la Nouvelle Vague avait fait scandale. Un film culte à (re)découvrir en salles, cinquante ans après.

Cette fois plus de sifflets ni de cris mais des salves d'applaudissements nourris et enthousiastes... Une belle revanche pour ce film "fantôme" à la "mauvaise" réputation. Quarante-neuf ans après avoir secoué la Croisette, le revoilà à nouveau en tête d'affiche à Cannes, mais aussi dans les salles de cinéma à partir du 8 juin prochain. La Maman et la Putain de Jean Eustache, un film culte qui depuis sa sortie en 1973 n'a pu être vu que partiellement, par un public confidentiel, celui des festivals et des conférences ou dans le cadre d'études universitaires sur le cinéma. 

Au parfum de scandale

Avant même l'ouverture officielle du Festival, la projection de la version tout juste restaurée a fait l'évènement de la section Cannes Classics.

Acteur iconique de la Nouvelle Vague, Jean-Pierre Léaud, le "Antoine Doinel" de Truffaut, qui fêtera ses 78 ans à la fin du mois et interprète le jeune Alexandre, un dandy angoissé au centre d'un triangle amoureux, était présent dans la salle tout comme Françoise Lebrun, 77 ans, qui interprète l'une des jeunes amantes d'Alexandre, Veronika.

Cinq décennies après la sortie du film, séquence émotion dans la salle qui a ovationné les deux protagonistes du film à la fin de la projection.

Une oeuvre, partiellement inspirée de la vie du réalisateur. Au parfum de scandale se sont aussi ajoutés des drames, poussant même certains à qualifier ce film de film "maudit".  Catherine Garnier, qui partageait la vie de Jean Eustache et qui collabora au tournage en tant que costumière, se suicida peu après la sortie du film, très affectée par le récent décès de sa mère. Le réalisateur a mis fin à ses jours en 1981. La troisième interprète, Bernadette Lafont, qui joue Marie, est décédée en 2013.

Un film post-68

En 1973, ce film fleuve qui dure près de trois heures et quarante minutes choque, dérange, divise. Un scandale comme les aime le Festival français.

Je trouve que c'est un film merdique(...). Je trouve que c'est un non-film, non-filmé par un non-cinéaste et joué par un non-acteur.
Gilles Jacob, en 1973

Le film se voit décerner le Grand Prix spécial du Jury. L'annonce est faite par une présidente, l'actrice Ingrid Bergman, visiblement peu à l'aise. Elle-même s'était opposée à ce choix, trouvant le film "ignoble". Elle déclare dans la presse qu'elle "trouve regrettable que la France ait cru bon de se faire représenter par ces deux films, les plus sordides et les plus vulgaires du Festival " (évoquant La Grande Bouffe, l'autre film qui fait scandale lors de cette édition, ndlr).

<em>La Maman et la putain, </em>film en noir et blanc de Jean Eustache bientôt à nouveau en salles, 49 ans après sa sortie au Festival de Cannes, en version restaurée. 
La Maman et la putain, film en noir et blanc de Jean Eustache bientôt à nouveau en salles, 49 ans après sa sortie au Festival de Cannes, en version restaurée. 
DR

Gilles Jacob, alors critique de cinéma, déclare devant Jean Eustache: "Je trouve que c'est un film merdique(...). Je trouve que c'est un non-film, non-filmé par un non-cinéaste et joué par un non-acteur." 
Le public hurle, conspue, une autre partie applaudit à tout va pour célébrer la folle liberté de ce film.

A sa sortie, 343 000 spectateurs vont voir le film, qui n'a ensuite quasiment plus été vu, car peu distribué. Il restera interdit aux moins de 18 ans jusqu'en 1981. En grande partie inconnu du grand public, il doit attendre 1986 pour connaitre sa première diffusion à la télévision, à une heure tardive. 

Malgré tout, un peu sous le manteau, il continue de circuler chez les cinéphiles et les inconditionnels de la Nouvelle Vague à travers le monde, entretenant la légende.
Des copies, de mauvaise qualité, sont accessibles sur internet.
 

Film féministe ou pas...

Au coeur de cette oeuvre romanesque et sulfureuse, Alexandre, jeune bourgeois parisient oisif. Il vit avec (et aux crochets de) Marie, boutiquière sensiblement plus âgée que lui. Mais il aime encore Gilberte, étudiante qui refuse la demande en mariage qu’il lui fait en forme d’expiation. Il accoste, alors qu’elle quitte une terrasse de café, Veronika : "Je me laisse facilement aborder, comme vous avez pu le constater (…) Je peux coucher avec n’importe qui, ça n’a pas d’importance." Sa compagne Marie accepte, quoique difficilement, de partager son homme avec sa nouvelle amante.
Quant à Veronika, elle donne d'emblée le ton : elle "baise avec un maximum de types".

Dans un style délibérément provocateur, le film aborde les thèmes du moment : liberté sexuelle, émancipation des femmes, crise de l’autorité masculine… En cette période post-68, avec ses tirades -voire logorrhées -légendaires et son triangle amoureux, le film tourné dans des cafés chics du quartier St Germain-des-Prés à Paris, parle d'amour libre. Il traite aussi de l'avortement. Nous sommes en 1973, l'IVG est interdite en France. Un an plus tôt, le procès de Bobigny et les plaidoiries de l'avocate Gisèle Halimi défendant le droit à l'avortement ont marqué les esprits. En 1974, un an après la sortie du film, le combat de la ministre Simone Veil paie et légalise ce droit. 

Un mélange entre narcissisme masculin exacerbé et sensibilité extrême à la question de l’émancipation des femmes qui devient alors, pour la première fois, une question politique pour la société française.
Extrait du livre La Maman et la Putain, Jean Eustache, Politique de l'intime
©Editions Le bord de l'eau

"Cette force des personnages féminins de Jean Eustache permet à Geneviève Sellier (autrice de La Nouvelle Vague: Un cinéma au masculin singulier, CNRS Éd., coll. Cinéma & Audiovisuel, 2005) de relever un autre paradoxe de La Maman et la Putain, en rappelant que ce film fut interprété comme une réaction misogyne au mouvement de libération des femmes qui était en train d’émerger en France, tout en reposant sur les performances de deux actrices qui ont été saluées comme exceptionnelles." lit-on dans l'ouvrage collectif La Maman et la Putain, Politique de l'intime, (Editions Le Bord de l'Eau, 2020) sous la direction de Arnaud Duprat et Vincent Lowy.

"Selon Geneviève Sellier, La Maman et la Putain serait un « ovni » dans le paysage cinématographique français, du fait d’un mélange entre narcissisme masculin exacerbé et sensibilité extrême à la question de l’émancipation des femmes qui devient alors, pour la première fois, une question politique pour la société française", précisent les auteurs.

Un film féministe à 100% !
Laure Adler, France 4, le 17 mai 2022

"Il a été critiqué en 73, mais on était au début du mouvement de libération des femmes, et ce film était très provocateur. Aujourd'hui on le voit avec notre distance. Jean-Pierre Léaud incarne un type qui déteste mai 68 et les mouvements féministes et il se moque des féministes", lance la journaliste Laure Adler sur le plateau de France 4, au soir de la projection du film à Cannes. Pour elle, ce film est "féministe à 100% ! Parce que c'est le statut des femmes qui compte, ce sont elles qui parlent, qui décident ou pas que tels mecs elles vont choisir, ce sont elles qui transforment le monde, c'est un film ultra-féministe"

Un avis partagé par la réalisatrice française Audrey Diwan, 41 ans, qui a reçu l'an dernier le Lion d'Or à la Mostra de Venise pour L'événement.
L'actrice du film Françoise Lebrun également invitée dans l'émission préfère parler de film "plus largement humain". "Cette durée de film était déjà une transgression à l'époque et puis les rapports amoureux étaient peu filmés de cette manière là donc effectivement il y a une sortie agitée ! (...) Les choses ont quand même changé, après une grand période de libération, j'ai l'impression que l'on revient à quelque chose qui est de l'ordre de la conscription, donc je suis intéressée de voir les jeunes gens réagir à ça", commente l'actrice, qui raconte avoir présenté le film partout dans le monde de l'Argentine en passant par le Japon.

Restauré, il fait peau neuve

Tourné sur le vif et à l'économie, en sept semaines et en exigeant des acteurs un respect presque maladif du texte, La Maman et la Putain appartient "au "panthéon cinématographique", mais son aura s'étend bien au-delà des frontières hexagonales, souligne Régine Vial, dirigeante des films du Losange. Selon elle, il devenait urgent d'agir pour le conserver: "le photochimique s'abîme avec le temps", et l'oeuvre, jamais numérisée, menaçait de "disparaître". 

 
C'est chose faite grâce aux Films du Losange, entreprise fondée dans les années 1960 par Barbet Schroeder, qui compte à son catalogue des légendes de la Nouvelle Vague, de Rivette à Godard. 

Film mythique et inspirant

La Maman et la Putain a inspiré des générations de cinéastes.

L'Américain Jim Jarmusch a dédié son Broken Flowers à Jean Eustache. "Je n'aurais pas imaginé ne pas citer La Maman et la Putain. J'ai l'impression de vivre avec ce film depuis qu'il existe", confie le réalisateur français Olivier Assayas dans sa cinémathèque imaginaire. Arnaud Desplechin, "très marqué par l'art du dialogue"  reconnaît même pour sa part s'en être inspiré dès l'un de ses premiers films, Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) (1996). "C'est un film séminal, qui a inventé une part du cinéma", explique-t-il, "Le fait qu'il soit à nouveau visible est une excellente nouvelle pour les jeunes générations, qui ne le connaissent que de légende". Quant à Michel Hazanavicius, qui a fait l'ouverture officielle du festival 2022 avec Coupez !, il explique avoir "cherché à la voir mais ne jamais y être parvenu". "C'est un film mythique, pouvoir le revoir au cinéma, ça va être génial" lance-t-il.

Le premier (film) qui a ce courage de céder aux femmes une place plus du tout assumable. Eh oui, l’homme qui pleure reste la grande affaire du cinéma des années 70.
Les Inrocks

"Un film comme on n’en avait pas fait et comme on n’en fera plus, unique en son genre, un monolithe de l’art, en même temps qu’un parangon du goût français. Un film d’autant plus mythique qu’il fut partiellement soustrait, durant un demi-siècle, tant à la connaissance qu’à la reconnaissance qui lui étaient dues", écrit Le Monde. "C’est tout simplement le plus grand film du monde, et du reste le premier qui a ce courage de céder aux femmes une place plus du tout assumable. Eh oui, l’homme qui pleure reste la grande affaire du cinéma des années 70", lit-on sur le site des Inrocks. Le magazine l'a même élu le meilleur film français de l’histoire.