Terriennes

Festival international des écrits de femmes : à la rencontre des autrices canadiennes francophones

Les autrices Brigitte Pilote, Marie-Eve Lacasse et DaphnéB (de gauche à droite) débattent du jeune roman canadien francophone au Fief, le 17 octobre 2021, autour de Josyane Savigneau. 
Les autrices Brigitte Pilote, Marie-Eve Lacasse et DaphnéB (de gauche à droite) débattent du jeune roman canadien francophone au Fief, le 17 octobre 2021, autour de Josyane Savigneau. 
©Terriennes (LC)

Anne Hébert ou Gabrielle Roy, Nelly Arcan ou Louky Bersianik… En France, qui les a lues ? L'édition 2021 du Festival international des écrits de femmes lève le voile sur tout un pan de la littérature féminine méconnu en France : celle qui bouillonne au Canada francophone. Une littérature de pionnières, jeune et moderne, riche et provocante, mais qui se protège.
 

Qui pense littérature canadienne pense d'abord à Margaret Atwood et à sa Servante écarlate, qui a fait le tour du monde, ou encore Mazo de la Roche, qui signa l’immortelle saga des Jalna, récemment rééditée. Des autrices canadiennes, certes, mais pas francophones... Les oeuvres de femmes telles que Laure Conan, Louky Bersianik, Kim Thúy, Daphné B, Brigitte Pilote ou Antonine Maillet - autrices de renom au Canada - restent, en France, terra incognita, alors qu'elles ont écrit en français.

A l’image de toute la culture québécoise, la littérature canadienne francophone se protège, avant tout des influences états-uniennes, et elle ne s’exporte pas.
 Marie-Eve Lacasse, autrice canadienne

"A l’image de toute la culture québécoise, la littérature canadienne francophone se protège, avant tout des influences états-uniennes, et elle ne s’exporte pas," pense Marie-Eve Lacasse, autrice canadienne installée en France depuis vingt ans. Caitlin Workman, directrice du Centre culturel canadien en France, a aussi sa petite idée sur la question : "La France a une culture si dense et riche en littérature qu’il n’y a pas toujours de place pour les autres, dit-elle avec gentillesse, se félicitant de ce "festival qui met à l’honneur des écrivaines qui font vivre leur culture, leur vie, et qui montrent aussi, avec un regard intimiste, un autre Canada que celui des grandes villes du Québec."

Un festival aux accents canadiens

L'édition 2021 du "Festival international des écrits de femmes", le "Fief" s'est tenu les 16 et 17 octobre 2021 à la maison de Colette, à Saint-Sauveur en Puisaye, aux portes de la Bourgogne, à l'occasion du jumelage entre la maison de Colette, en France, et la maison de Gabrielle Roy, au Canada. Deux jours durant, autrices, traductrices, poétesses, expertes... ont fait connaître avec passion et érudition des femmes et leurs oeuvres méconnues en France.
 

Les écrivaines canadiennes sont toutes un peu des pionnières.
Caitlin Workman, directrice du Centre culturel canadien en France

"Les écrivaines canadiennes sont toutes un peu des pionnières, pour Caitlin Workman. Nous sommes un pays très jeune par rapport à la France, qui a une histoire culturelle et littéraire très moderne du simple fait que nous n’avons que 153 ans. Il y émergent des idées sur le féminisme, sur l’exploration du territoire, de soi, de la vie qui font l’unicité de la littérature canadienne et de toute l’œuvre qu’elle génère d’est en ouest." Kim Thúy, par exemple, écrivaine d’origine vietnamienne établie au Québec, raconte, en français, son périple depuis le Vietnam pour arriver au Canada et sa vie en exil "de façon très poétique avec un usage sublime des mots, du langage et de la métaphore," souligne Caitlin Workman. 

Pour cette jeune Canadienne qui a grandi en France, Colette, aussi, est une pionnière : "Elle a inspiré beaucoup d’écrivaines canadiennes, en défrichant le chemin pour les féministes et tant d’autres autrices, jusqu'au Canada."

Gabrielle Roy, femme libre et indépendante

Côté pionnière, on pense d'abord à Gabrielle Roy, cette autrice canadienne issue de la communauté francophone du Manitoba anglophone, qui, comme Colette, vécut en femme libre et indépendante, voyageant et explorant des territoires littéraires encore en friche au Québec - le musée Colette propose d'ailleurs une exposition mettant en parallèle les vies des deux écrivaines, et qui a inspiré le thème de cette 9ème édition du Fief.

Autrice, traductrice et professeure à l’université de Montréal, Lori Saint-Martin est fascinée par ces écrivaines qui sont parties à la conquête d'autres horizons pour fuir leur milieu - souvent leur famille et encore plus souvent leur mère - et qui y sont revenues bien plus tard via l'écriture. Elle recommande aux lectrices qui aiment les écrits de Colette sur sa mère, Sido, et sur son rapport au départ et aux retrouvailles par l’écriture, de lire Gabrielle Roy.

Et puis sa mère est morte et elle (Gabrielle Roy) renoue avec elle dans l’écriture, avec des écrits d’une beauté et d’une nostalgie extraordinaire.
Lori Saint-Martin, autrice et traductrice à l'université de Montréal

"Dans les années 1950 et 1960, Gabrielle Roy a écrit sur son 'devenir jeune femme', sur sa mère qu’elle adorait et qui lui disait de vivre sa vie, explique Lori Saint-Martin. Mais Gabrielle Roy a décidé qu’elle ne pouvait pas vivre sa vie comme sa mère le voulait. Alors elle est partie, elle s’est éloignée. Et puis sa mère est morte et elle renoue avec elle dans l’écriture, avec des écrits d’une beauté et d’une nostalgie extraordinaire."

Ecrire son exil pour mieux revenir

Surmonter la rupture par l’écriture, c’est aussi ce qu’a vécu Marie-Eve Lacasse, autrice québécoise installée en France depuis vingt ans.

Sa rupture avec les siens et son exil en France, qu’elle voulait "pour toujours", avec son cortège de mauvaises raisons et de négations voulues de son origine – gommer un accent, changer de vocabulaire… -, Marie-Eve Lacasse les dissèque dans Autobiographie de l'étranger. Depus la parution de son livre, en 2020, les liens avec les siens, peu à peu, se renouent, témoigne-t-elle. 

Trois ans auparavant, l'autrice s’était intéressée à Peggy Rose, qui fut la compagne de l’écrivaine française Françoise Sagan.

Il n’y a pas que les hommes qui gardent dans l’ombre une muse qu'ils n'assument pas.
Marie-Eve Lacasse, autrice québécoise installée en France, à propos de Françoise Sagan

"Il n’y a pas que les hommes qui gardent dans l’ombre une muse qu'ils n'assument pas," remarque-t-elle avec un demi-sourire. Son roman Peggy dans les phares a été remarqué et primé en France comme au Canada.

Ecrire pour renouer avec ses ancêtres

Caitlin Workman et la poétesse innue Joséphine Bacon au Festival international des écrits de femmes, le 16 octobre 2021 à Saint-Sauveur-en-Puisaye. 
Caitlin Workman et la poétesse innue Joséphine Bacon au Festival international des écrits de femmes, le 16 octobre 2021 à Saint-Sauveur-en-Puisaye. 
©Terriennes (LC)

C’est avec sa langue, ses traditions et sa culture ancestrale que la poétesse innue Joséphine Bacon a renoué grâce à l’écriture. Entrée au pensionnat de Maliotenam, au Québec, à l'âge de 5 ans, elle en est sortie à 19 ans. Encadrée par des religieuses catholiques, elle a appris à lire et à écrire le français, loin de la vie nomade de ses ancêtres.

Dans les années 1990, désormais "lettrée", Joséphine Bacon est affectée par le département des Affaires indiennes auprès d’une anthropologue, Sylvie Vincent, pour l’assister dans ses recherches sur les Premières nations. "A l’époque, les ecclésiastiques et les anthropologues étaient les seuls à s’intéresser à la culture innue, se souvient la poétesse, aujourd'hui âgée de 74 ans. Pour elle, j’enregistrais les récits des anciens sur cassettes, je retranscrivais leurs paroles, puis je les traduisais."
Alors Joséphine Bacon réapprend les mots des nomades qu'elle avait oubliés pendant ses années de pensionnat. Elle réapprend la langue des anciens.

J’écris pour les aînés, pour qu’ils puissent lire leur vie en mots simples.
Joséphine Bacon, poétesse innue

Aujourd'hui, elle enseigne l'innu et c’est en innu qu’elle écrit ses poèmes : "J’écris pour les aînés, pour qu’ils puissent lire leur vie en mots simples. Pour que les générations qui viennent n’oublient pas que leurs ancêtres étaient des gens qui marchaient, qui n’avaient pas besoin d’écrire parce qu’ils racontaient. Pour que leurs mots vivent."
 

"Les textes féminins humoristiques restent peu lus, peu connus"

Jeanne Mathieu-Lessard, chercheuse à l’université de Montréal, s'est penchée sur la présence des femmes dans les anthologies de l’humour de la littérature francophone. L’Euguélionne, de Louky Bersianik, l’un des premiers romans féministes de l’histoire du Québec, ne joue-t-il pas sur les ressorts de l’ironie et de la parodie ?

"Les femmes sont là depuis longtemps, témoigne la jeune chercheuse. Chroniqueuses et chanteuses au début du xxe siècle. Critiques jouant sur l’ironie dans les années 1960, puis au théâtre dans les années 1970, suivi par le roman, la poésie, la bd dans les années 1990. Et avec le nouveau siècle, les blogueuses, les autrice de webserie, les performeuses." 

Le premier diplôme d’humour du monde, créé en 1988, est dû à une femme, Louise Richer, fondatrice de l’Ecole nationale de l’humour de Montréal. Depuis, note Jeanne Mathieu-Lessard, dans toutes les autres institutions québécoises qui travaillent sur l’humour des femmes, les postes de responsabilité sont occupées par des femmes. "Or cela ne se reflète pas dans les connaissances, déplore la chercheuse. Les textes féminins humoristiques restent peu lus, peu connus."