Terriennes

Fête des mères : la lettre d'amour de Boucar Diouf à sa maman

Pour l'amour de ma mère est une ode à la maman de Boucar Diouf - et à toutes les mères. Sénégalais d’origine, l'écivain et humoriste vit au Québec depuis trente ans.  En voyant vieillir celle qui lui a donné la vie, il a voulu que, "cette personne ordinaire qui a fait des choses extraordinaires," laisse des traces - elle qui est analphabète.

"Maman, je tenais à raconter la femme exceptionnelle que tu es dans ces pages… A travers ton histoire, je salue du même souffle le travail et l’amour de toutes les mères sur terre. C’est mon plaidoyer pour la libération des femmes et pour le respect de leurs droits", écrit Boucar Diouf.

Au Québec, Boucar Diouf n’est plus à présenter : biologiste, océanographe, humoriste, conteur, chroniqueur et animateur de télévision - rien, ni personne, ne semble lui résister. Et dans son livre, il en donne tous les bénéfices à sa maman : "Il arrive que des gens viennent me voir pour me remercier d’être ce que je suis. (…) Chaque fois que ce compliment m’est adressé, je réponds que je ferai le message à ma mère qui, en grande partie, a fait de moi la personne que je suis. Elle m’a enseigné à tendre la main et à garder le sourire."

Deo Diouf, dite Gaskel - "celle qu’on va bientôt enterrer"

On ne sait pas exactement quel âge elle a, Deo, autour de 84 ans, mais on comprend, en lisant ce livre, qu’elle porte le poids des années d’une vie qui n’a pas été facile dans cette région du Sénégal où vivent les Sérères, la communauté d’origine de Boucar Diouf et sa famille. Elle-même orpheline, elle a consacré sa vie à ses neuf enfants et son fils se souvient de ce dévouement total, quand elle leur disait, par exemple, qu’elle n’avait pas faim afin qu’ils aient davantage à manger en temps de disette. Elle entretient d’ailleurs une relation assez particulière avec la nourriture, c’est notamment à travers elle qu’elle manifeste son amour à ses enfants.

Deo a développé toutes sortes de stratégies pour cacher ses émotions. Elle est une maman peu démonstrative dans ses manifestations d’affection : "Pour les gens de ta génération, l’amour, on ne le dit pas, on le montre par la présence et par les actions, tout simplement," écrit Boucar Diouf.

Et c’est ce qu’elle a fait : elle a soutenu chacun de ses enfants dans leurs études, au prix de grands sacrifices. Et surtout, elle leur a inculqué une sagesse, une philosophie de vie, des valeurs fondamentales qui, dit Boucar, guident sa vie.

Des valeurs comme des mantras 

La générosité, c’est la valeur essentielle que Deo a enseignée à son petit Boucar, qui écrit : "Je parle toujours de toi comme la femme qui aime à répéter à ses enfants que bien avant les médicaments et les docteurs, l’humain est le meilleur remède pour son prochain. Des âmes éprouvées, tu as toujours essayé d’en soigner, toi qui préfères le verbe 'partager' au verbe 'donner'".

Quand Boucar Diouf a voulu savoir comment Deo avait réagi à la publication du livre, sa sœur, qui vit au Sénégal, lui a répondu : elle aimerait surtout que tu lui envoies de l’argent pour aider une jeune fille du village à se marier !" Ça, c’est plus important pour elle que de parler d’un livre, rigole Boucar, ma mère, c’est ça : régler les choses maintenant. Elle se préoccupe de qui est dans le besoin, qui n’a pas mangé, qui a des problèmes avec ses enfants, de la grandeur du quartier et, plus loin encore, la famille, pour elle, c’est vraiment très très large."

Un sens élargi de la famille, l’importance de rester humble… “Et puis l’ouverture, ajoute Boucar, s’ouvrir aux autres… Ma mère dit souvent que, où que tu sois, l’humain reste le meilleur remède pour son prochain. Je pense que ses enseignements ont été des mantras pour moi."

La bénédiction de la "mauvaise jambe"

"J’ai aussi décidé d’écrire ce bouquin, maman, pour dire combien je suis handicapé de la jambe droite et combien tu m’as aidé à surmonter cette limitation physique. Cette jambe handicapée est notre histoire commune".

Des maladies mal soignées, une erreur d’une infirmière, et depuis sa plus tendre enfance, Boucar Diouf boite, est affligé d’un handicap à la jambe droite. Une épreuve pour Boucar Diouf durant toute son adolescence. Une obsession pour son père qui ne cessait de parler de sa "mauvaise jambe", répétant qu'il n’était pas capable de faire ci ou faire ça. Et la source d’une culpabilité diffuse pour sa mère.

Boucar Kiouf
Boucar Kiouf
©Jean-François Lemire/ShootStudio

C’est en arrivant au Québec, où il venait faire son doctorat,  en 1991 , que Boucar Diouf a pu se libérer de ce poids qui pesait sur ses épaules : il a réalisé que les gens n’attachaient absolument aucune importance à son handicap. Pour qualifier cette libération intérieure, il parle d’une sorte de thérapie collective : "Comme tu aimais le dire (maman), en cette année 1991, je me sentais comme cet oiseau qui n’a jamais volé et qui, une fois dans l’air, s’élance vers le ciel poussé par une force dont il ignorait l’existence, une force incommensurable. J’ai tendu la main comme tu me l’avais recommandé et, 27 ans plus tard, maman, les gens du Québec continuent de me réchauffer le cœur".Cette "mauvaise jambe" a finalement été une bénédiction pour Boucar Diouf, car c’est ce qui l’a amené à être ce qu’il est aujourd’hui, dit sa mère. Le fils confirme : "Absolument, je pense que si j’ai développé ce mode de communication par l’humour, c’était pour dévier le regard des gens, les empêcher de regarder mes jambes, ça me complexait beaucoup. L’humour, c’est un trampoline qui te permet de sauter plus haut quand tu n’es pas capable de sauter."

Profession de foi féministe 

Et puis grâce à ce handicap, Boucar a passé beaucoup de temps avec les femmes de son village quand il était jeune, et ça l’a marqué… Il les a beaucoup écoutées, a ressenti leurs vagues à l’âme, ce qui lui a ouvert l’esprit au féminisme dès son plus jeune âge, alors qu’il vivait dans une société patriarcale où la polygamie est monnaie courante et les droits des femmes loin d’être respectés. Aujourd'hui, au contact de la société québécoise depuis des décennies, il se dit féministe convaincu. Ce qui n’est pas sans provoquer des heurts quand il revient au Sénégal, notamment quand il critique ouvertement la polygamie – son père a eu trois épouses.

Ce que les femmes réclament n’est ni un privilège, ni un caprice, mais leur juste place dans la société.
Boucar Diouf

"On se chicane, s’exclame Boucar Diouf ! Je leur fais valoir mon point de vue et ils me disent : tais-toi, avec ta vision occidentalisée, ne viens pas nous emmerder avec ça. Je leur demande : ok, alors pourquoi la femme ne peut pas avoir deux maris ? L’égalité c’est ça ! C’est un véritable dialogue de sourd. J’essaye de faire attention quand je suis là-bas, je me dis, ok Boucar, les gens n’ont pas changé, c’est toi qui a changé…"Dans son livre, il fait sa profession de foi féministe : "Si être féministe, c’est militer activement pour le droit des femmes, tout homme sensé devrait se définir comme tel, car ce que les femmes réclament n’est ni un privilège, ni un caprice, mais leur juste place dans la société. Comme prétendre aimer sa mère, ses sœurs et ses amies sans adhérer à cette requête élémentaire ?"

Boucar Diouf écrit le dégoût qu’il ressent devant la violence conjugale, les agressions, le harcèlement sexuel : "L’obésité de l’ego multipliée par la soif de pouvoir plus la jalousie : voilà la formule infernale qui menace l’humanité, et particulièrement la condition féminine ». 

Superhéroïnes

Et il remercie sa mère pour être devenu l’homme qu’il est : "Maman, tu as fait de moi un homme qui sait que, quand on aime véritablement l’autre, on ne peut que lui souhaiter du bien. Tu as fait de moi un homme qui sait que la confiance mutuelle est la meilleure des stratégies conjugales. Tu as fait de moi un homme qui sait qu’aimer, c’est ouvrir ses bras à l’autre qui vient d’entrer dans son cœur, mais que c’est aussi les ouvrir pour le laisser partir lorsque l’amour n’est plus là. Tu as fait de moi un homme, maman".

Ces femmes, mon garçon, ce sont elles les vraies superhéroïnes de notre monde.
Boucar Diouf

Et c’est le message qu’il veut maintenant transmettre à son fils, Anthony : "L’homme le plus fort au monde, Anthony, n’est pas le superhéros de tes histoires. C’est celui qui a le cœur assez grand, les idées assez claires et les reins assez solides pour traiter les femmes de la seule manière qui soit acceptable : avec respect. Et si un jour tu deviens cet homme, ce que je te souhaite de tout mon cœur, tu comprendras à quel point ce soi-disant sexe faible est d’une force incroyable. Il le faut pour endurer tout ce que les vrais faibles, ceux qui abusent de leur pouvoir, lui ont fait subir. Ces femmes, mon garçon, ce sont elles les vraies superhéroïnes de notre monde. Pas besoin de regarder très loin pour en trouver. Embrasse ta maman, tes tantes, ta grand-mère et dis-leur que tu les aimes".

La "matriarche des éléphants"

Boucar Diouf me confie avoir ressenti l’urgence d’écrire ce livre en voyant sa mère vieillir : "Ma mère, c’est une personne ordinaire qui a fait des choses extraordinaires, alors je me suis dit, ce serait bien de laisser tout ça en héritage, qu’elle laisse des traces, elle qui est analphabète".

Il avoue être littéralement terrorisé à l’idée de perdre celle qu’il appelle la "matriarche des éléphants" parce qu’elle est, en quelque sorte, le ciment de la famille, le baobab sous lequel tout le monde vient se rafraîchir. Surtout qu’il vit maintenant au Québec et qu’il est loin d’elle. "Je crois que c’est une peur universelle, précise Boucar Diouf, c’est un grand traumatisme pour l’homo sapiens. Ce livre, c’est aussi une façon de me préparer à ça". 
 

Lors de sa dernière visite de son fils au Sénégal, en janvier 2018, Deo lui a dit : "Boucar, ton père pensait que tu ne serais jamais un grand coureur, mais il avait tort. Tu es un champion de la course malgré une jambe handicapée. Tu as couru après les vaches, après les études, les diplômes, les filles, le succès. Maintenant que tu vieillis et que le poids de l’âge te pèse un peu plus, tu gagnerais à ralentir. Il est préférable de marcher pour ne pas arriver trop rapidement à l’inévitable gouffre de la mort". Boucar dit qu’il essaye mais "Je suis dans un peloton qui avance à la même vitesse, alors c’est difficile !"

Une maman avec une philosophie de vie et une sagesse tout simplement admirables : "J’ignore où se décide la distribution des fœtus dans le ventre des mamans, mais je considère avoir frappé le gros lot. Si j’éprouve le besoin de rendre hommage à ma mère analphabète, c’est simplement pour qu’elle puisse vivre la surprise de voir sa photo sur un bouquin", écrit Boucar Diouf.