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Football : les Iraniennes à nouveau dans les stades après le Mondial ? Pas sûr...

Des supportrices iraniennes lors du premier match de la Coupe du monde de football de l'Iran face au Maroc, le 15 juin 2018 dans le stade de St Petersbourg (Russie).
Des supportrices iraniennes lors du premier match de la Coupe du monde de football de l'Iran face au Maroc, le 15 juin 2018 dans le stade de St Petersbourg (Russie).
©AP Photo/Themba Hadebe
Des supportrices iraniennes lors du premier match de la Coupe du monde de football de l'Iran face au Maroc, le 15 juin 2018 dans le stade de St Petersbourg (Russie).
Sur les 15 000 supporters iraniens partis en Russie pour suivre les prestations de l'équipe nationale, quelque 3 000 femmes et pour certaines, c'était leurs première fois, sur les gradins.

Des Iraniennes sur les gradins d'un stade encourageant leurs footballeurs : la scène est bien réelle mais elle se déroule en Russie. Car chez elles, ce droit leur est interdit. Exceptionnellement, les portes du stade Azadi à Téhéran leur ont été entrouvertes à l'occasion du Mondial pour suivre en famille, sur écran géant, deux prestations de la sélection nationale. Le match est loin d'être gagné.

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Quand on voit que pour les Saoudiennes, leur tout nouveau droit de conduire ou d'aller au cinéma n'empêche pas les autorités de jeter en prison des militantes, les espoirs d'émancipation des femmes s'auto-modèrent voire parfois s'auto-annulent très vite, et cela vaut aussi pour les Iraniennes.

A l'image de leurs consoeurs saoudiennes se postant en selfies sur les réseaux sociaux au volant de voitures, les Iraniennes se font remarquer depuis des mois en levant le voile (via le hashtag #cheveuxauvent), bravant ainsi la loi des Mollahs. D'autres encore plus courageuses, n'hésitent pas à porter des postiches de barbes ou de moustaches pour défier cette autre interdiction en place depuis la révolution de 1979, celle d'assister aux matchs de football (masculin) dans les stades. Mais les plus chanceuses sont celles qui ont pu s'offrir le voyage jusqu'aux stades russes, afin de suivre, voilées ou non, mais sans fausses-moustaches, les prestations de leur équipe. Car peut-être faut-il le préciser, en Iran aussi, comme ailleurs, des femmes aiment, aussi, le football.
 
(Les femmes iraniennes libres profitent d'un match # WorldCup2018, alors qu'en République islamique d'Iran elles doivent porter #ForcedHijab. Regardez l'image sur son fan ID.)
(Le premier match de l'Iran est presque terminé, nous avons vu beaucoup de soutien de la part des supporters envers les femmes iraniennes qui veulent briser l'interdiction d'entrer dans les stades.)

Les bons effets du Mondial ?

Cette coupe du monde, avec sa planétaire tribune médiatique pourrait-elle marquer des points en faveur des Iraniennes ?
Mercredi 20 juin 2018 se jouait Iran-Espagne, deuxième match de la Teammelli (équipe nationale en persan, ndlr) de ce Mondial. Une affiche des grands soirs à laquelle pour la première fois pouvait assister un public mixte, femmes, hommes, enfants, tous rassemblés sur les tribunes du stade Azadi à Téhéran ... mais devant un grand écran. C'est "la première fois qu'une telle retransmission pour un public mixte a lieu dans une enceinte sportive", comme le souligne l'agence de presse officielle iranienne Isna, qui parle de plusieurs milliers de spectateurs et spectatrices. Un moment historique donc depuis la création de la République islamique, renouvelé dans les mêmes conditions lundi 25 juin, pour ce qui allait être le dernier match de l'Iran de cette compétition.
 
Plutôt un non-événement, et encore moins une victoire, selon Darya Safai, activiste iranienne pour l'émancipation des femmes, exilée en Belgique après avoir connu la prison chez elle. Cette militante s'invite régulièrement aux JO ou lors de grands rendez-vous sportifs pour alerter les instances internationales, en brandissant depuis les gradins une banderole sur laquelle on peut lire : "Let Iranian women enter their stadiums" (Laissez les femmes iraniennes entrer dans leurs stades), nom du mouvement qu'elle a fondé. On la voit ici dans cette vidéo, quelque peu bousculée par les services de sécurité, lors d'un match de volley en Italie, entre Italiens et Iraniens, en juin 2017.
 

A partir du moment où les femmes ne peuvent pas acheter de tickets, comme c'est le cas aujourd'hui, donc assister à de vrais matchs dans les stades, ça veut bien dire que c'est toujours interdit.
Darya Safai, militante de "Let Iranian women enter their stadiums"

"Je trouve vraiment dommage que les médias affirment qu'après cela, les femmes vont pouvoir retourner dans les stades, et que c'est une victoire, ce n'est pas le cas. Cette retransmission n'a rien à voir avec un vrai match, surtout dans un stade comme Azadi qui peut accueillir 100 000 personnes. Là, il n'y avait que quelques centaines de personnes. La retransmission aurait aussi bien pu avoir lieu dans la rue ou ailleurs. A partir du moment où les femmes ne peuvent pas acheter de tickets, comme c'est le cas aujourd'hui, donc assister à de vrais matchs dans les stades, ça veut bien dire que c'est toujours interdit. Cela prouve une fois de plus que les autorités islamiques du pays jouent toujours avec la vérité, avec les mots, pour donner l'impression que maintenant c'est libre, nous dit Darya Safai, Les femmes peuvent déjà entrer dans les stades, pour participer aux meetings des candidats du pouvoir ! Mais pas pour le football ! Le seul moyen pour elles, c'est de se déguiser en hommes. Ou alors bien-sûr il n'y a pas de problème pour les matchs de footballeuses, qui ont un très bon niveau d'ailleurs mais sont totalement ignorées, personne ne les connaît."
 

Pourquoi les femmes doivent-elles encore subir autant d'humiliations chez elles ? Il y a quelques mois à Téhéran, des supportrices syriennes ont eu accès au stade, pas les Iraniennes.
Darya Safai

"Pourquoi les femmes doivent-elles encore subir autant d'humiliations chez elles ? Par exemple lors d'une rencontre entre l'Iran et la Syrie il y a quelques mois à Téhéran, les supportrices syriennes ont eu accès au stade, pas les Iraniennes, ajoute la militante. Seules quelques femmes ont pu aller en Russie pour vivre une fois dans leur vie cette expérience, et beaucoup d'entre elles racontent combien ce moment a pu être émouvant pour elles". 

Le doute est de mise aussi pour Openstadiums, un mouvement né en 2005 en Iran, porte-étendard de la lutte pour que les supportrices puissent assister aux événements sportifs. "Nous ne savons pas s'il s'agit juste d'un 'show' des autorités iraniennes pour améliorer leur image pendant la Coupe du monde ou s'il pourrait s'agir d'un vrai changement", nous répond par message depuis Téhéran la détentrice du compte twitter de l'organisation, qui a voulu rester anonyme.

La députée Tayebeh Siavoshi se réjouit, elle, de cette avancée organisée par, et sous contrôle du Conseil provincial de Téhéran. L'élue avait confié à l'agence officielle Isna, à la veille de l'ultime jeu de l'équipe iranienne dans le mondial 2018 : "Avec le respect des règles dont feront preuve les spectateurs, nous espérons qu'il sera possible de retransmettre le match Iran-Portugal (le 25 juin) dans ce même stade, et que cela sera le début de la présence de familles au stade Azadi pour assister à de vrais matchs".
 
Depuis Washington, Tara Sepehri Far, chercheure au sein de l'ONG Human Rights Watch salue également cette initiative, en espérant que d'autres suivront : "Ceci est une photo assez rare de l'Iran. Les députés qui ont contribué à la projection de #IRAESP au stade Azadi encouragent l'Iran parmi la foule. Vont-ils continuer à pousser pour que les femmes puissent assister aux stades et regarder les matchs? J'espère."
 
En Russie, environ 30 % des 15 000 supporters iraniens étaient des femmes. L'une d'elle raconte à l'envoyé spécial du site 20minutes.fr, ce premier match : "Les odeurs en apercevant la pelouse, les sons, l’atmosphère, c’était incroyable. J’ai pensé à toutes mes amies qui auraient voulu être avec moi. C’est un rêve pour nous de venir ensemble, un jour". 
 

Persona non grata dans les stades

Cela fait 37 ans que les femmes ne peuvent plus voir un match de foot avec les hommes. Depuis 2014, elles ne peuvent plus non plus assister à des compétitions de volley ou de basket dans des enceintes sportives. Certaines bravent l'interdiction en se travestissant à l'aide de perruques ou de barbes ou moustaches postiches. Quand il s'agit de matchs féminins, seules les femmes ont le droit d'y assister.
Au printemps 2018, la visite à Téhéran du président de la FIFA, la fédération internationale de football, Gianni Infantino, et sa présence lors d'un match dans un stade comble et 100% masculin, avaient fait grincer des dents du côté des militantes iraniennes. 

"Comment le président d’une institution sportive internationale qui revendique le respect des Droits de l’homme peut-il assister à un match duquel les femmes sont totalement bannies ? Cela ne va-t-il pas à l’encontre de vos propres lois, M. Infantino ?", avaient-elles réagi sur les réseaux sociaux. Il faut sans doute rappeller que l’un des articles fixant les statuts de la FIFA, stipule que "toute discrimination d'un pays, d'un individu ou d'un groupe de personnes pour des raisons de couleur de peau, (…) de sexe, (…) ou pour toute autre raison est expressément interdite, sous peine de suspension ou d'exclusion".

A son retour à Zurich (Suisse), le patron du foot mondial avait déclaré que le président iranien Hassan Rohani lui avait promis que les femmes pourraient bientôt retourner dans les stades, lui précisant cependant que "dans un pays comme l'Iran ce genre de choses prenaient un peu de temps." Carton jaune...

Des joueurs encore trop timides sur la question des femmes

Qu'en pensent donc les joueurs eux-mêmes ? Ils n'ont sans doute pas manqué de remarquer, retransmis sur écrans géants, les sourires de leurs supportrices, maquillées aux couleurs du drapeau. Jusqu'ici, un seul, le capitaine Ashkan Dejagah, aurait visiblement eu le courage d'aborder la question avec le président iranien, en juin 2017, lorsque ce dernier avait reçu toute l’équipe pour la féliciter de sa qualification. Belle performance, surtout dans un milieu, le football, qui, s'il se féminise, reste pour beaucoup le symbole de la masculinité.

En haut, la première affiche de soutien à l'équipe nationale iranienne, en bas, la seconde version, intégrant cette fois quelques femmes, au milieu de l'équipe.
En haut, la première affiche de soutien à l'équipe nationale iranienne, en bas, la seconde version, intégrant cette fois quelques femmes, au milieu de l'équipe.
©capture d'écran internet

"Ensemble nous sommes des champions. Une nation, un battement de cœur", ce slogan inscrit sur l'affiche soutenant la Teammelli déployée dans les rues de Téhéran quelques semaines avant le coup d'envoi de la compétition, s'était rajoutée à la frustration des femmes interdites de stade. L'image montrait des hommes, et seulement des hommes, d'ethnies différentes, voulant ainsi souligner l'unité nationale. L'unité à l'Iranienne donc. Sans femmes. Face à la polémique relayée par la presse, l'affiche a été retirée pour être remplacée par une seconde version. Cette fois, on y distingue quelques femmes, alignées la main sur le coeur, voilées évidemment, on reste en Iran.

A petites foulées, les autorités avaient alors annoncé que les femmes pourraient assister à des rediffusions des matchs du Mondial dans des stades. Désillusion lors du premier rendez vous, alors que l'Iran s'apprête à battre le Maroc 1-0, l'événement est annulé à quelques minutes du premier coup de sifflet. Pour le deuxième match, même climat d'incertitude. Jusqu'au dernier moment, le bruit court que la soirée, prévue dans le stade Azadi n'aurait pas lieu. Des supporters et supportrices sont restés bloqué.e.s des heures par des cordons de policier, avant de pouvoir finalement accéder au stade, très partiellement rempli ce soir-là.

"Vous devez avoir passé des années derrière les portes des stades pour comprendre pourquoi ce message sur l'affichage du stade Azadi hier soir a ému les femmes: "Bienvenue aux familles au complexe sportif Azadi", peut-on lire sur le fil @openstadiums, publié au coeur de la nuit persane.
 

Laissez-moi déjà rentrer chez moi sans être arrêtée, et après je pourrais y réfléchir !

Une militante d'Openstadiums, depuis Téhéran.

Le 25 juin 2018, l'Iran se fait définitivement éliminer du Mondial, sans avoir démérité. Les héros de la nation sont accueillis le lendemain à l'aéroport de Téhéran par une foule... plus ou moins mixte. Notre contact à Téhéran ne nous l'a pas confirmé. En lui posant la question de savoir si les militantes d'Openstadiums envisageaient de prochaines actions, sa réponse est la suivante : "Laissez-moi déjà rentrer chez moi sans être arrêtée, et après je pourrais y réfléchir !".

"J'ai grandi en aimant le football. Aussi souvent que possible, je regardais les matches à la télévision avec ma famille et mes amis, encourageant nos équipes et nos joueurs préférés. Mais en tant que femme en Iran, je n'ai jamais vu un seul match joué dans mon pays d'origine", écrit dans une lettre adressée au président de la FIFA, Maryam Qashqaei Shojaei, une autre militante iranienne vivant aux Etats-Unis, qui a lancé une pétition en ligne, ayant recueilli 144 600 signatures.

Prochaine remise en jeu, pour l'édition 2019 de la Coupe d'Asie de football, que l'Iran veut accueillir chez elle, sa candidature est en lice face à celle des Emirats arabes unis. Pour l'emporter, le régime iranien pourrait devoir adoucir ses règles afin de rallier sur son terrain les hautes instances de la planète football ... en ne laissant plus les femmes sur le banc de touche. La partie n'est pas finie.