Terriennes

Francophonie en Arménie : l'histoire d'amour avec le français de Shushanna Gaboyan, youtubeuse

Shushanna Gaboyan, 23 ans, youtubeuse arménienne francophone, lauréate du prix 2018 "Et moi, je parle français!" nous reçoit chez sa grand-mère à Erevan.
Shushanna Gaboyan, 23 ans, youtubeuse arménienne francophone, lauréate du prix 2018 "Et moi, je parle français!" nous reçoit chez sa grand-mère à Erevan.
©MylèneGirardeau/TV5monde

Shushanna Gaboyan a été recompensée par le prix 2018 "Et en plus je parle le français en Arménie". Une première consécration pour cette "youtubeuse" arménienne de 23 ans, qui prodigue dans ses vidéos de relaxation aussi bien conseils beauté que petits rappels historiques sur les droits des femmes. Rencontre en marge du XVIIème sommet de la Francophonie à Erevan (11 et 12 octobre 2018), en Arménie.

dans

Son premier coup de foudre avec le français, c'était en musique, toute jeune, notamment avec l'une de ses chansons préférées "L'attente", d'un certain Charles Aznavour. Mais il y eut aussi ces comédies françaises sous-titrées, diffusées sur les chaînes de télévision de son pays, l'Arménie. Shushana Gaboyan se souvient, sourire aux lèvres, combien elle a pu rire en regardant les comédies de Louis de Funès. "Pour ce qui est de la littérature, c'est plutôt Emile Zola", oui là on ne rigole pas mais "qu'est-ce-que c'est beau" nous confie-t-elle, lors de notre rencontre à Erevan. 

La jeune femme nous accueille chez sa grand-mère au deuxième étage d'un immeuble modeste de la capitale arménienne. C'est là qu'elle a fait ses toutes premières vidéos sur Youtube. Aujourd'hui, elle a dû s'y réinstaller provisoirement, car elle a entamé des travaux chez elle pour y aménager , comme elle le dit, un "vrai studio" pour ses enregistrements. L'accueil est à l'arménienne, très chaleureux. Des gâteaux nous attendent sur la table basse, des spécialités du pays, ainsi qu'un plateau de fruits récoltés dans la région.

A 16 ans, une fois son cursus scolaire terminé (auparavant le cursus scolaire arménien commençait à 6 pour aller jusqu'à 16 ans, ndlr), elle décide de partir poursuivre ses études en Russie, à Moscou. Sa mère qui l'a elevée seule l'encourage et la soutient en lui disant sa confiance en elle. Bourse en poche, elle y entame des études de relations internationales. C'est à ce moment là qu'elle choisit la langue française comme spécialisation. Aujourd'hui, Shushanna parle quatre langues, l'Arménien, le Russe, l'Anglais et donc le Français.

Quand je parle français, j'ai l'impression d'être différente, je me sens bien dans cette langue
Shushana Gaboyan, youtubeuse

A son retour en Arménie, il y a quatre ans, elle tente le tout pour le tout et se lance dans l'aventure Youtube. "J'étais passionnée de théâtre, pour moi c'était surtout une envie de m'exprimer, de communiquer, alors je me suis dit pourquoi pas ?", nous explique-t-elle. Elle choisit de tourner toute seule des vidéos, mais pas en arménien, ce sera d'abord en anglais puis en français. "Moi quand je parle français, j'ai l'impression d'être différente, je me sens bien dans cette langue. Et puis j'aime sa beauté, la culture qu'elle transporte, sa mentalité... En fait, c'est comme une histoire d'amour, quand on vous demande pourquoi vous tombez amoureux, vous ne savez pas comment l'expliquer ! La langue française et moi, et bien c'est ça, c'est comme une histoire d'amour !". Aux Etats-unis, c'est un succès : certains de ses abonnés vont même jusqu'à lui confier que c'est elle qui leur a donné le virus de la langue de Molière. D'un "vieux" continent à un autre, une belle histoire de transmission donc ...

Une chaîne nommée Miss ASMR

Vidéo après vidéo, Miss ASMR, c'est le nom de sa chaîne sur la plate-forme vidéo, dispense ses conseils beauté, parle de ses parfums préférés, raconte son humeur du jour, en français ou en anglais, dans un style bien particulier, l'ASMR justement. Elle chuchote, voire susurre à l'oreille de ses 223 000 abonnés tout en tapotant doucement sur son micro, une technique de relaxation venue des Etats-Unis "destinée aux insomniaques, comme moi !", précise-t-elle. Une activité de youtubeuse qui lui permet de vivre, financièrement parlant, ce qui n'est pas un détail quand on est étudiante en Arménie.

ASMR, (Réponse Automatique des Méridiens Sensoriels, en anglais, autonomous sensory meridian response, ndlr) est un sigle qui décrit une sensation distincte, agréable et non sexuelle de picotements ou frissons au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps, en réponse à un stimulus visuel, auditif, olfactif ou cognitif, nous dit Wikipédia. Depuis quelques années, cette étonnante technique de relaxation, fédère des millions de fans sur Youtube. Elle est le plus souvent dispensée par des jeunes femmes. Ce phénomène de la culture Web est né aux Etats-Unis en 2010, grâce a Jennifer Allen, créatrice du terme ASMR et de sa page Facebook dédiée @ASMRofficial.

C'est d'ailleurs en "langage ASMR", qu'elle a posté une vidéo évoquant aussi les droits des femmes, cette fois en anglais. Vues près de 89 000 fois, ces images ont suscité pas mal de réactions peu après sa publication. "Des hommes ont été choqués que j'aborde ces questions", dit-elle, à tel point qu'à un moment elle a décidé de la retirer de sa chaîne, "J'ai fait plusieurs vidéos sur le féminisme, et oui, cela suscite la polémique, notamment venant des hommes".

La condition fes femmes en Arménie, un héritage soviétique

Selon la jeune femme, les droits des femmes sont bel et bien inscrits dans la Constitution arménienne, "Nous avons les mêmes droits que les hommes, parce que nous avons hérité de l'histoire soviétique, qui a permis aux femmes d'avoir le droit de vote au même titre que les hommes. Peut-être est-ce parce que les femmes n'ont pas dû combattre pour ce droit ici en Arménie, que la prise de conscience féministe, pour une émancipation des femmes est moins prégnante ?", s'interroge-t-elle. "Mes vidéos sont justement là pour rappeler qu'il faut se battre afin que les femmes aient le choix,  femme au foyer ou au travail, chaque femme a le droit de faire son propre choix", dit-elle.

Ici, en Arménie, il n'y a pas eu vraiment d'effet Metoo. Les femmes vont à l'université, c'est bien. Mais je trouve qu'elles manquent encore trop de confiance en elles
Shushana Gaboyan, youtubeuse

Pour elle, il y a encore trop peu de femmes en politique en Arménie. Elle-même aimerait d'ailleurs peut-être s'y engager un jour. "Je fais des vidéos de relaxation c'est sûr, mais ce n'est pas que cela. J'y parle aussi beaucoup de politique. En tant que jeune femme née ici en Arménie, j'aimerais faire changer les choses pour que l'on prenne conscience du rôle des femmes. J'aimerais qu'elles comprennent le bonheur que c'est d'être en action en tant que femme, et que c'est important pour la société. Je vois qu'il y a encore beaucoup de problèmes aujourd'hui, même si ici il n'y a pas eu vraiment d'effet Metoo. Les femmes vont à l'université, c'est bien. Mais je trouve qu'elles manquent encore trop de confiance en elle, surtout au niveau de leur carrière professionnelle, il faut faire changer les mentalités", ajoute-t-elle.

"Et en plus je parle le français", un concours en Arménie

Organisé par l'ambassade de France en Arménie, ce concours distingue chaque année six vidéastes francophones finalistes, puis choisit son ou sa lauréate. Cette année, en 2018, c'est donc Shushanna Gaboyan qui a été désignée, avec à la solde un voyage en France, la réalisation d'un rêve pour la jeune femme qui a passé une semaine à Paris début septembre 2018. "C'est un honneur d'incarner une sorte d'ambassadrice de la langue française, mon rêve serait de devenir ambassadrice de bonne volonté et de devenir une défenseure des droits des femmes", confie-t-elle. Un joli programme pour cette jeune francophile, qui rêve déjà en français ...