Terriennes

G7 : les Premières dames, entre plan com et cliché rétrograde

Brigitte Macron, au centre, entourée de Melania Trump, Akie Abe, Cecilia Morel (épouse du premier ministre chilien), Jenny Morrison (épouse du Premier ministre australien), Malgorzata Tusk, (épouse de Donald Tusk, président du Conseil européen) et Adele Malpass (épouse du Président de la Banque mondiale, à Cambo-les-Bains, le 25 août 2019.
Brigitte Macron, au centre, entourée de Melania Trump, Akie Abe, Cecilia Morel (épouse du premier ministre chilien), Jenny Morrison (épouse du Premier ministre australien), Malgorzata Tusk, (épouse de Donald Tusk, président du Conseil européen) et Adele Malpass (épouse du Président de la Banque mondiale, à Cambo-les-Bains, le 25 août 2019.
©Regis Duvignau/Pool via AP

"Les Premières dames en visite au village d'Espelette", voilà donc l'un des temps fort du G7 de Biarritz ? Ces images qui tournent en boucle dans les médias et pas seulement en France, semblent d'un autre temps. Pour un sommet qui entendait lutter contre les stéréotypes et mettre les projecteurs sur l'égalité femmes-hommes, c'est raté.

"Emmenées par Brigitte Macron, les "premières dames" des dirigeants participant au sommet du G7 de Biarritz sont allées à la découverte de la culture basque dans le pittoresque village d'Espelette, réputé pour son piment", voilà pour reprendre les mots de la dépêche AFP. Outre Melania Trump, sont présentes Akie Abe, l'épouse du Japonais Shinzo Abe, Cecilia Morel, celle du Chilien Sebastian Piñera, Jenny Morrison, l'épouse du Premier ministre australien Scott Morrison, ainsi que les femmes de Donald Tusk, le président du Conseil européen et de David Malpass, président de la Banque Mondiale.
 
©France3
Pour faciliter la marche des dames en talons, de la terre a été ajoutée (Melania Trump avait prévu le coup, elle porte des ballerines !)
France Bleu Pyrénées-atlantique
Depuis plusieurs jours déjà, le village était en émoi rien qu'à l'annonce de l'arrivée de cette prestigieuse délégation... “Je ne vous cache pas qu’on a du mal à y croire, ce sont quand même les premières dames du monde. Dans notre petit village de 2000 habitants c’est inédit. Pour nous, c’est la grande surprise”, a déclaré le maire de la petite ville d’Espelette, Jean-Marie Iputcha, à RTL

Piment et tourisme diplomatique

Sur le site de France Bleu Pyrénées-atlantique, les compagnes sont "en goguette". L'article nous apporte une précision de haute importance : "A l'occasion de ce repas, dans un parc mariant jardins à la française et à l'anglaise, les allées en gravier ont fait l'objet d'une transformation. Pour faciliter la marche des dames en talons, de la terre a été ajoutée (Melania Trump avait prévu le coup, elle porte des ballerines !)"
 
©capture d'écran
L'évènement va même dépasser les frontières du Pays basque, faisant  l'objet de commentaires dans des médias africains. Exemple sur le site de Benin News :"Pendant que leurs conjoints se réunissent pour débattre du sort du monde, les premières dames du G7 profitent d’un programme culturel conçu par Brigitte Macron", lit-on.
 
Capture d'écran du site Bénin web tv news, évoquant la visite guidée de la Première dame de France en marge du G7.
Capture d'écran du site Bénin web tv news, évoquant la visite guidée de la Première dame de France en marge du G7.
©capture d ecran
De son côté, le Huffington Post évoque le programme "bien rempli" concocté par la Première dame française à ses invitées.
 
Vêtue d'une robe aussi rouge que la spécialité locale, le piment d'Espelette, Brigitte Macron est allée à la rencontre des commerçants de la ville.
Télé Loisirs
Quant aux télévisions, et pas seulement régionales, elles s'en donnent à coeur joie. On apprend par exemple, détail indispensable, que c'est Brigitte Macron qui sort son porte-monnaie pour faire les courses de ses hôtes.
Dans la presse spécialisée, certains souligneront avec force adjectif, l'aspect "flamboyant" de Brigitte Macron, saluant le choix de couleur de sa tenue, totalement raccord avec le piment local. "Vêtue d'une robe aussi rouge que la spécialité locale, le piment d'Espelette, Brigitte Macron est allée à la rencontre des commerçants de la ville et des produits locaux avec ses illustres invitées", précise l'article de TéléLoisirs

Le site Purepeople.com nous apprend que l'épouse d'Emmanuel Macron est une grande amatrice des fameux piments et des espadrilles de la ville d'Espelette et que Melania Trump avait, pour le dîner "informel", "opté pour un look entièrement blanc composé d'une robe sans manche Calvin Klein, de chaussures Louboutin et d'un sac Hermès". De petits détails qui ont l'art de susciter la colère d'un certain nombre d'internautes sur les réseaux sociaux (commentaires aux accents sexistes, et parfois injurieux autour du luxe des élites et de l'âge de Mme Macron dont se nourrit régulièrement la fachosphère).
 

"Potiches"

Sur Twitter, ce traitement ultra-médiatisé du programme des Premières dames fait réagir. Quand une télévision locale fait le récit de leur visite sur un champ de piments, un internaute ironise et fait semblant d'entendre "camp de migrant".
 

"Top ringard", "émancipation des femmes ?", "potiches", sur Twitter, les commentaires se multiplient depuis dimanche.
 
Une internaute interpelle la secrétaire d'Etat française à l'égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, qui avait annoncé un G7 inédit sur la question des droits des femmes.
 

Sur les chaînes d'information en continu, le "G7 des Premières dames" s'invite aussi dans les débats politiques des émissions matinales.
 

Des clichés à la peau dure

Lundi 26 août, alors qu'au G7 la journée est consacrée au climat, voici donc les Premières dames allant à la rencontre d'enfants sur le thème de la sauvegarde des océans et de la biodiversité. Au menu également, une démonstration de surf...
Les Premières dames posant avec des enfants, dans le cadre d'une rencontre en faveur de l'éducation et de l'environnement, lundi 26 août 2019, à Biarritz.
Les Premières dames posant avec des enfants, dans le cadre d'une rencontre en faveur de l'éducation et de l'environnement, lundi 26 août 2019, à Biarritz.
©Julien de Rosa/Pool via AP
Alors cette balade des Premières dames restera-t-elle comme un temps fort de ce G7 ? Tant qu'une seule femme figurera parmi les plus grands dirigeants de la planète, les clichés ne sont pas prêts de se classer dans les archives.
 
 

"Inaugurer les chrysanthèmes, version 2019"

Isabelle Veyrat-Masson, spécialiste de communication médiatique.
Isabelle Veyrat-Masson, spécialiste de communication médiatique.
©franceinter
Réaction d'Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherches au CNRS, et spécialiste en études des stéréotypes et histoire des médias.

Comment avez-vous réagi en voyant ces images ?

C'est totalement insensé ! Je me suis pincée en les voyant. Je me suis demandée si on était bien en 2019, après la révolution #metoo et tous ces mouvements féministes pour dénoncer les exactions contre les femmes, les discriminations, les questions d'inégalité. De voir ces quelques dames endimanchées visiter des épiceries et des boulangeries, j'ai trouvé cela étrange et choquant.

Pourquoi les médias ont-ils relayé autant cet épisode ?
Les médias font leur métier, ils n'ont fait que refléter la réalité ! La réalité c'est que les autorités ont organisé cette petite visite touristique, et que tout le monde a accepté le rôle qui lui était imparti. Ce qui est étonnant, c'est que les hommes politiques n'ont pas vu à quel point ces images pouvaient être bizarres. Il y en a un qui ne s'est pas fait avoir, c'est le conjoint de Mme Merkel ! Ce que ça dit c'est que les hommes tentent de trouver la paix dans le monde pendant que les femmes badinent ? C'est remettre les épouses dans un rôle qu'elles avaient tenté de modifier à un moment donné. Il y a aussi l'effet de groupe, la surmédiatisation de tout cela qui est profondément choquante.
Il y a quelques années on aurait sans doute trouvé cela un peu ridicule, mais là, c'est bien pire que cela. On a l'impression qu'il y a de l'abus, et que l'on assiste à un vrai retour en arrière.
 
C'est l'homme qui a le pouvoir et accomplit des choses sérieuses, pendant que la femme, elle, fait du tourisme. On est dans le patriarcat le plus classique du 19ème siècle
Qu'est ce que cela dit du statut de Première dame ?
Moi je trouve cela normal que la conjointe, ou conjoint, n'ait aucun rôle politique, elle ou il n'est pas là pour ça car on n'élit pas un couple. Mme Macron a le droit d'avoir ses opinions dans le privé, on s'en moque finalement. Mais c'est encore une vision très patriarcale du couple qui perdure et qui ne devrait plus exister, celle qui dit que la femme influence son mari en douce, dans le secret de l'alcôve. Cet épisode des épouses à Espelette nous montre encore une chose finalement, c'est que c'est l'homme qui a le pouvoir et accomplit des choses sérieuses, pendant que la femme, elle, fait du tourisme. On est dans le patriarcat le plus classique du 19ème siècle.
 
Elles sont restées dans les jardins, car c'est bien connu, ce sont les femmes qui s'intéressent aux fleurs
Pourquoi avoir organisé ce plan com ? 
Les hommes politiques sont tellement collés à cette vision patriarcale, qu'ils ne voient pas en quoi cette situation peut être choquante ou inadaptée aux enjeux du G7 sur la lutte contre les inégalités. Leur réaction au monde est totalement en décalage avec ce qu'ils dénoncent. Ils sont incapables d'avoir un peu de recul par rapport à cela. Les femmes de dirigeants sont mêmes plus sexualisées qu'avant. On est loin de "tante Yvonne" (Mme De Gaulle) aux tenues modestes et qui restait dans l'ombre. On en fait des femmes trophées, perchées sur 15 cm de talons alors qu'il leur faut marcher dans la rue ou desdendre les marches d'un avion. Ces images m'ont donné le sentiment que l'on avait reculé. Elles auraient pu aller voir une entreprise dans laquelle des femmes travaillent ou même au minimum visiter le musée d'Edmond Rostand, mais non elles sont restées dans les jardins, car c'est bien connu, ce sont les femmes qui s'intéressent aux fleurs. On est vraiment dans l'inauguration des chrysanthèmes du général De Gaulle !

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