Garde partagée : le Japon donne le choix et rattrape son retard

Au Japon, une loi va permettre aux couples divorcés de choisir la garde partagée, ou non. Cette option n'existait pas jusqu'ici. Après une séparation, l'autorité parentale reste attribuée à une seule partie, la mère dans la plupart des cas.

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Poussettes japonaises

Au Japon, une loi permet désormais aux parents de choisir la garde partagée des enfants lors d'une séparation.

©AP Photo/Hiro Komae)
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C'étaient leurs premières retrouvailles depuis que sa femme avait brutalement coupé les ponts avec lui un an plus tôt, en emmenant leurs deux enfants. Mais pour Masaki Kubota, la joie de revoir enfin ses deux garçons a été de courte durée lorsque son cadet, âgé de deux ans, l'a regardé avec étonnement, l'air de lui dire : "Qui es-tu ?" 

C'est dur. Je suis désolé de ne pas pouvoir faire partie de leur vie et les voir grandir. Masaki Kubota, père séparé, 43 ans

Ce père de 43 ans a réussi à obtenir devant les tribunaux le droit de revoir ses enfants, mais pas plus qu'une ou deux heures tous les trois mois : "C'est dur. Je suis désolé de ne pas pouvoir faire partie de leur vie et les voir grandir". 

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Une loi qui fait débat

Très fréquent au Japon, ce genre d'éloignement total des enfants lorsqu'un couple se sépare est censé se raréfier avec la nouvelle loi adoptée en mai, qui doit entrer en vigueur d'ici 2026. Il s'agit de la première réforme du Code civil sur le sujet depuis soixante dix-sept ans, qui vient faire évoluer une loi vieille de 126 ans. La pression internationale est montée depuis des années sur le Japon pour réformer son droit de la famille. 

Cette réforme est loin de faire l'unanimité, sur fond notamment des profondes inégalités économiques hommes-femmes au Japon, où l'écart des salaires entre les sexes est le plus élevé parmi les pays du G7 (21,3% en 2022).

Des mères et des enfants qui ont échappé à des violences risquent d'être ramenés à cette relation abusive par la garde conjointe, car la dynamique du pouvoir ne change pas facilement, même après un divorce. Shiho Tanaka, mère divorcée

Si la loi exclura la garde partagée dans des cas de violences conjugales ou de maltraitance des enfants reconnue par la justice, beaucoup craignent un maintien de femmes sous l'emprise de leurs anciens maris. A l'instar du réseau national de soutien aux femmes victimes de violences, le Women’s Shelter Network qui, dans un communiqué, craignait que "le nombre de cas où la violence domestique persiste même après le divorce, ainsi que le nombre de parents et d’enfants incapables d’échapper à la violence ou aux abus domestiques augmentent”

"Des mères et des enfants qui ont échappé à des violences risquent d'être ramenés à cette relation abusive par la garde conjointe, car la dynamique du pouvoir ne change pas facilement, même après un divorce", pense Shiho Tanaka. Cette femme divorcée de 50 ans, mère de deux enfants, raconte que son ancien époux utilisait son pouvoir financier au sein de leur couple pour la traiter "comme une esclave". Tant que les profondes inégalités hommes-femmes resteront en place au Japon, "nous ne serons pas prêts du tout à ne serait-ce qu'envisager la garde partagée", affirme celle dirige aujourd'hui un groupe de soutien à des mères isolées.

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Des familles monoparentales dans la précarité

"Au Japon, la plupart des femmes occupent des emplois non réguliers, en tant que main-d'oeuvre bon marché, surtout après le mariage et la maternité", et il est donc "extrêmement difficile pour elles d'être financièrement indépendantes", rappelle Yuki Senda, une sociologue du genre à l'université Musashi à Tokyo.

Cette chercheuse et d'autres experts soulignent aussi la faible propension de l'Etat japonais à intervenir dans les affaires familiales, ce qui peut exacerber les violences domestiques et aggraver la précarité de familles monoparentales. Ainsi, les mesures visant à faire respecter le paiement des pensions alimentaires sont limitées, tandis que la plupart des divorces sont réglés sans passer devant un juge.

Rien d'étonnant à ce qu'un parent privé du droit de voir ses enfants rechigne à verser une pension alimentaire suffisante, pense Masaki Kubota : "Les parents se sentent moins responsables s'ils sont dépossédés de leur autorité parentale".

Selon une enquête réalisée en novembre 2023 commandée par le gouvernement auprès de 8 400 citoyen·nes, 63% des personnes interrogées se sont dites favorables à l’introduction de la garde partagée. Mais certains partisans de cette réforme la jugent trop tiède, notamment parce que les enlèvements parentaux, tolérés au Japon, resteront impunis.

Enfants binationaux

Des affaires concernant des enfants binationaux ont été très médiatisées, notamment celle du Français Vincent Fichot.

Lors des Jeux olympiques de Tokyo, en 2021, Vincent Fichot avait mené une grève de la faim dans la capitale japonaise pour tenter d'obtenir le droit de revoir ses deux garçons emmenés par leur mère japonaise trois ans plus tôt. Mais tous ses efforts sont restés vains jusqu'à présent.

En 2020, on estimait que deux cents à trois cents Français·es étaient concerné·es, selon Le Monde.

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