Terriennes

A Genève, les noms de rue se féminisent

Née le 3 avril 1919 à Genève et décédée le 25 février 2009 dans la même ville, pianiste et comédienne, metteuse en scène et éditrice, Marcelle de Kenzac est une personnalité marquante de la scène artistique et culturelle genevoise du XX<sup>ème</sup> siècle.
Née le 3 avril 1919 à Genève et décédée le 25 février 2009 dans la même ville, pianiste et comédienne, metteuse en scène et éditrice, Marcelle de Kenzac est une personnalité marquante de la scène artistique et culturelle genevoise du XXème siècle.
©Ville de Genève

D'ici la fin de l'année, dix rues et places de Genève vont être "rebaptisées" de noms de femmes. Le projet initié par des militantes féministes vient d'être officiellement approuvé par le canton. Il permettra de donner leur place aux femmes dans l'Histoire et l'espace public genevois. 

A Genève, seuls 7% des rues portant des noms de personnes font référence à des femmes. Pourquoi ? "Les hommes sont-ils les seuls à avoir contribué à l'histoire de Genève ?", s'interroge le collectif du projet 100 Elles*, qui a fait les comptes : 548 rues genevoises portent des noms d’hommes et 41 des noms de femmes. Après un long travail d'enquête et de recherches, en collaboration avec les autorités locales, le projet a donc fini par voir le jour. Remettre en lumière ces femmes oubliées de l'histoire de la ville. Leur (re)donner la place (ou la rue) qu'elles méritent. 

Fin 2020, la place des 22-Cantons s'appellera place Lise Girardin, du nom de la première femme maire de la Ville de Genève et en Suisse, en 1968 ; elle fut aussi la première femme élue au Conseil des Etats, en 1971.

Lise Girardin
Lise Girardin
©Max Vaterlaus/100 Elles*
Née le 15 février 1921 à Genève et morte le 16 octobre 2010 au même endroit, Lise Girardin, professeure de français de formation, est une politicienne du Parti radical suisse.

Maire de Genève en 1968, 1972 et 1975, elle est la première femme en Suisse à occuper cette fonction. De 1971 à 1979, elle est aussi la première femme élue au Conseil des États.
(Sources 100Elles*)

L'avenue William-Favre va inclure sa sœur Alice Favre, présidente de la Croix-Rouge genevoise, tandis que la rue de la Pisciculture deviendra celle des Trois-Blanchisseuses, d'après un fait divers tragique : trois blanchisseuses se sont noyées dans le Rhône en 1913, suite à l'écroulement d'un bateau-lavoir mal entretenu.

Alice Favre
Alice Favre
©Croix-Rouge Genève (date inconnue)
Née le 3 mars 1851 à Genève et décédée le 2 février 1929 au même endroit, Alice Favre est une philanthrope impliquée dans la Croix-Rouge genevoise à la fin du 19ème siècle et jusqu’à l’entre-deux-guerres. Elle en est la présidente de 1914 à 1919. Très peu d’informations sont disponibles sur sa vie et les historiens et historiennes ne se sont encore que peu intéressés à son parcours. 

Pendant la guerre, Alice Favre et la Croix-Rouge genevoise organisent l’accueil des réfugiés et soldats à Genève. Elle met également en place des paquets de Noël pour les soldats suisses en poste à la frontière.

Et quand la guerre se termine, en 1919, son engagement ne s’arrête pas pour autant. Elle rejoint le Comité central de la Croix-Rouge suisse et dirige un nouveau programme d’activités qui comprend notamment la création d’un dispensaire d’hygiène sociale à Genève.
Rue Ruth Bösiger (1907-1990), photographe et militante anarchiste. (Genève, Suisse, 2020)
Rue Ruth Bösiger (1907-1990), photographe et militante anarchiste. (Genève, Suisse, 2020)
©capture d ecran/ville de Genève

"D'autres suivront"

"Il s'agit de la première fournée, d'autres suivront ces prochaines années", a indiqué devant les médias le président du Conseil d'Etat Antonio Hodgers.

La Ville de Genève se réjouit de cette décision. Elle va accompagner les habitants et entreprises concernés par ces changements. Elle précise que les démarches à entreprendre seront limitées, puisque la plupart des modifications se feront de manière automatique et groupée auprès de l'Office cantonal de la population, des Services industriels ou encore de La Poste.

©capture d'ecran 100 Elles*
Le projet 100 Elles*

"Dans le Canton de Genève, il y a actuellement 548 rues qui portent des noms d’hommes et 41 des noms de femmes. (...) Les hommes sont-ils les seuls à avoir contribué à l'histoire de Genève ?", interroge le site du projet 100 Elles*, à l'origine avec l’association féministe l’Escouade de cette "rebaptisation" des rues genevoises. Le travail de sélection des cent femmes s'est fait en collaboration avec onze historien.ne.s de l’Université de Genève. 

"Tout en essayant de respecter les thématiques que nous avons attribuées aux différents quartiers, nous avons choisi pour chaque femme la rue qui lui convenait le mieux : l’endroit où elle a vécu ou travaillé par exemple, ou une rue dont le nom actuel a un lien avec sa vie", explique le collectif.
"Le choix de ces cent femmes s'est fait le plus possible dans une logique intersectionnelle. Bien sûr, les femmes dont il reste des traces dans la mémoire collective sont souvent celles appartenant à des catégories sociales privilégiées. Malgré cela, le projet 100Elles* a tenu à prendre en compte les personnes minorisées, notamment à cause de leur classe, leur race, leur religion, leur identité de genre ou leur orientation sexuelle, dans la mesure où les sources historiques le permettaient", précise le site.
Depuis un an, des dizaines de plaques roses alternatives portant les noms des femmes choisies ont été installées dans les rues de Genève, accollées aux plaques officielles... bleues. 

Lire aussi ► Les "sans pagEs" en action : 5000 femmes de plus en quatre ans sur Wikipédia francophone

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Quatre noms en attente

Pour ces modifications, des lieux qui ont peu d'adresses ont été choisis, sans pour autant se limiter à des ruelles sans visibilité. Le rapport entre la personne et le lieu a aussi été pris en compte, tout comme les répétitions. Alors qu'il existe un pont et une rue des Acacias, le parc éponyme deviendra le parc Eglantyne-Jebb, d'après la fondatrice de l'association Save the Children.

Eglantyne Jebb, fondatrice de l'ONG <em>Save The Children</em>.
Eglantyne Jebb, fondatrice de l'ONG Save The Children.
©Wikipédia
Née le 25 aout 1876 à Ellesmere en Angleterre, décédée le 17 décembre 1928 à Genève. Eglantyne Jebb est connue pour avoir fondé l’association Save the Children afin de venir en aide aux enfants victimes de guerre. 
Elle réalise la première Déclaration des droits de l’enfant, connue comme la Déclaration de Genève, ratifiée en 1924 par la Société des Nations. 

Lise Girardin s’est aussi battue pour la cause des femmes, notamment pour la décriminalisation de l’avortement.
Pourtant, elle ne se dit jamais féministe, préférant la révolution tranquille​.

La commission cantonale de la nomenclature a toutefois refusé de débaptiser la place du Cirque et quatre rues. Informés par la Ville de Genève de cette démarche, les habitants de la rue Jean-Violette, par exemple, se sont opposés à ce qu'elle soit renommée. La municipalité doit faire de nouvelles propositions de rues pour pouvoir leur donner les noms de quatre femmes validés par la commission.

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on ne veut pas changer l'histoire, on veut juste visibiliser des personnes qui ont aussi existé.
Justine Barton, L'Escouade

"C'était drôle car l'annonce a été faite le jour des 50 ans du MLF, dont le slogan était qu'un homme sur deux était une femme. Ce n'est pas encore le cas dans la nomenclature de la Ville de Genève et dans bien d'autres villes dans le monde ! Mais on est tout de même évidemment très contentes, c'est sûr nous ne sommes pas encore à la parité, mais c'est une première étape, ça va continuer dans les années à venir. C'est sûr que dix sur plus de 500 rues, c'est pas encore gagné !", réagit Justine Barton, du groupe féministe L'Escouade, jointe par Terriennes. 

"Il y aura toujours des mécontents, c'est souvent ceux qu'on entend le plus !, confie-t-elle, Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on ne veut pas changer l'histoire, on veut juste visibiliser des personnes qui ont aussi existé, les habitants ne se rendent pas forcément compte de cette partie de l'histoire, ni écrite ni visibilisée encore. Mais on a aussi des réactions très positives. Il y a mêmes certaines personnes qui nous demandaient si, avec les plaques alternatives, elles pouvaient déjà changer d'adresse et recevoir leur courrier ! C'est certain, c'est un changement majeur, et pour les nouvelles adresses, la municipalité a promis d'accompagner les Genevois.es. En tout cas, la cause en vaut la peine !"

Quant aux futures plaques portant les noms de femmes, la militante nous l'assure, "Elles seront bleues, comme les autres".