Terriennes

A Genève, les panneaux de rue se féminisent et fâchent

Des panneaux de rue féminisés ont été installés début janvier dans les rues de Genève, à l'initiative de la maire Sandrine Salerno, déclenchant une virulente polémique.
Des panneaux de rue féminisés ont été installés début janvier dans les rues de Genève, à l'initiative de la maire Sandrine Salerno, déclenchant une virulente polémique.
©VilledeGenève

A première vue, les panneaux semblent identiques à ceux qui indiquent depuis longtemps les passages piétons genevois, sauf à y regarder de plus près. Enceintes, en couple ou tenant des enfants par la main... Depuis début janvier, la moitié des panneaux de la ville représentent des silhouettes de femmes. Une initiative de Sandrine Salerno, la mairesse de Genève, qui ne fait pas l'unanimité et qui déclenche une incroyable polémique dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Ce ne sont a priori que des panneaux informatifs, des rectangles bleus placés aux abords des passages piétons pour signaler aux usagers la possibilité de traverser. Jusqu’ici, on y voyait une silhouette filiforme aux cheveux courts, de profil, sur fond blanc : de toute évidence, un homme. C’était avant.

Imaginés par des graphistes, les 250 nouveaux panneaux ont coûté 56 000 francs suisses (l'équivalent de 52 285 euros) pour la production et la pose. Cheveux courts, longs ou crépus, canne, ventre arrondi, talons hauts ou plats : de multiples détails composent les nouvelles silhouettes féminines. Sur l’un des dessins, deux femmes marchent main dans la main. Les panneaux masculins, retirés du domaine public, sont pour l’heure remisés, en attendant un renouvellement.

En treize ans de politique, j’ai rarement eu autant de réactions violentes, misogynes et conservatrices pour un projet qui s’inscrit dans un large plan de lutte contre le sexisme.
Sandrine Salerno, mairesse de Genève

A quelques mois de la fin de son mandat, la conseillère administrative Sandrine Salerno réaffirme ainsi son engagement pour l’égalité dans l’espace urbain, matérialisé entre autres par la campagne « Objectif zéro sexisme dans ma ville ». Elle espère que cette démarche fera tache d’huile dans les communes.

Pour l'instant, c'est bien plus qu'une tache d'huile, car c'est une incroyable déferlante médiatique que provoque cette signalisation féminisée, accompagnée de sa vague de
commentaires haineux sur les réseaux sociaux. « Gaspillage d’argent public », « fausse bonne idée » : les critiques fusent.

« En treize ans de politique, j’ai rarement eu autant de réactions violentes, misogynes et conservatrices pour un projet qui s’inscrit dans un large plan de lutte contre le sexisme », confie la mairesse Sandrine Salerno. Preuve, selon elle, qu’il est d’autant plus nécessaire.

La magistrate persiste à croire qu’une meilleure inclusion des femmes dans l’espace public passe aussi par des symboles. « Aujourd’hui, la démarche paraît scandaleuse, mais dans deux ans, d’autres communes nous imiteront et dans dix, cela sera perçu comme normal, veut-elle croire. En matière d’égalité, dès que vous questionnez des normes pour conquérir un nouvel espace, cela dérange. Heureusement, les mentalités évoluent, on l’a vu sur les inégalités salariales. »

« Grotesque, inutile et coûteuse »

Tout le monde n’est pas de son avis, hommes et femmes confondus. La députée d’Ensemble à gauche Salika Wenger juge la démarche « grotesque, inutile et coûteuse » : « En genrant les panneaux de manière caricaturale, on produit une nouvelle discrimination, déplore-t-elle. La silhouette qui traverse est celle d’un être humain, personne ne s’est jamais demandé si c’était un homme. » D’autres sujets sont en revanche prioritaires à ses yeux comme l’égalité salariale ou l’accès facilité à des appartements pour les familles monoparentales.

Il y a des gens qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois et la ville jette ainsi de l’argent par les fenêtres ?
Ana Roch, ancienne président du MCG
Ana Roch, ancienne présidente du MCG ( une association politique de droite radicale, ndlr), abonde dans son sens. « Il y a des gens qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois et la ville jette ainsi de l’argent par les fenêtres ? » Davantage que le coût, c’est le « statut de victime » qui déplaît à l’élue. « Autant je soutenais l’opération pour féminiser le nom des rues, autant je trouve que la ville se ridiculise en voulant faire porter le poids du sexisme à des panneaux génériques qui ne dérangent personne. » Il aurait mieux valu, selon elle, investir davantage dans l’éducation et la prévention, plutôt que dans des « opérations cosmétiques ».
 

Idéal de neutralité

Ouvrir le spectre de la diversité comporte le risque de ne contenter personne, c’est l’une des réserves avancées par le député PLR (Parti libéral-radical), Murat Julian Alder. « Ces panneaux sont tout à la fois sympathiques et absurdes, estime-t-il. A force de vouloir faire de l’inclusion, on exclut davantage. Il y aura toujours des personnes qui se sentiront non représentées, j’invite la ville à compléter sa panoplie avec des hommes avec poussette, ou guitare sous le bras. » En définitive, l’idéal de neutralité semble l’emporter. « Le panneau officiel, bien qu’austère, représente à mes yeux un humanoïde, homme, femme, ou non binaire. L’identité de genre ne dépend pas uniquement de la tenue ou des attributs. Quid de la femme aux cheveux courts en pantalon ? »
 

Modifier l’aspect des panneaux de signalisation s’intègre dans une réflexion plus large sur la dimension sexiste des espaces publics : il importe de déconstruire ces stéréotypes pour repenser une société plurielle.
Marylène Lieber, sociologue à l'université de Genève

« Toutes les politiques genrées prennent le risque de se heurter à cet écueil », estime Marylène Lieber, sociologue à l’université de Genève et spécialiste de la violence contre les femmes dans l’espace public. A ses yeux, la réflexion prouve une chose : présentée comme neutre, la norme masculine se retrouve jusque dans les aspects techniques les plus triviaux. « Dès lors, modifier l’aspect des panneaux de signalisation s’intègre dans une réflexion plus large sur la dimension sexiste des espaces publics : il importe de déconstruire ces stéréotypes pour repenser une société plurielle. »

Pourquoi ne pas avoir opté pour un pictogramme neutre, un être humain au sens d’Homo sapiens? « C’est peut-être l’étape suivante, estime la sociologue. C’est parce que la ville favorise le débat sur les discriminations de genre avec cette action qu’une telle réflexion sera un jour possible. »

Pour la conseillère nationale verte vaudoise Léonore Porchet, « Le manque de visibilité des femmes dans l’espace public contribue à les exclure. Résoudre le problème passe par les panneaux de signalisation, mais aussi les noms de rues, comme nous l’avions proposé dans le canton de Vaud. »

A Genève, le collectif féministe L’Escouade a rebaptisé une centaine de rues l’été dernier en l’honneur de femmes illustres. Si les plaques violettes ornent toujours les carrefours de la ville, impossible de savoir si elles perdureront.

Un débat en Belgique, et ailleurs ?

En Belgique, le débat sur la féminisation de l’espace public est également présent. Margaux De Ré, députée bruxelloise Ecolo et présidente de la nouvelle Commission des droits des femmes, a rapidement réagi à l’initiative genevoise sur les réseaux sociaux, saluant « La mobilité inclusive et une place pour chacun.e dans l’espace public ».
Aucune autorité publique n’a encore franchi le cap d’une féminisation des panneaux de signalisation. L’exemple suisse pourrait donner des idées. Par contre, plusieurs communes ont déjà décidé de donner des noms de femmes à de nouvelles artères, dans un souci d’équilibre.

Récemment, la députée bruxelloise PS Leila Agic a demandé au Parlement régional le lancement d’une réflexion sur la féminisation des noms de stations de la STIB, dans le cadre du prolongement du métro. « Aujourd’hui, par exemple, nous comptons 29 stations de métro portant des noms masculins contre seulement quatre stations portant des noms féminins, ce qui représente à peine 13%, mais de plus, ces stations ne font référence qu’à des princesses et une sainte », explique la députée. « Aujourd’hui, il est nécessaire de redonner de la place aux femmes dans notre espace public. Cette valorisation peut se faire notamment en attribuant des noms de femmes aux rues, aux places, aux bâtiments publics, monuments, mais aussi aux arrêts de tram, métro et de bus. » Il y a quelques jours, la STIB a rebaptisé l’arrêt Trois arbres à Uccle en arrêt Jeanne Herreman, l’une des premières femmes conductrices de tram.

Panneau utilisé dans les rues françaises.
Panneau utilisé dans les rues françaises.
©DR

Et en France ? Les panneaux qui annoncent un passage piéton font figurer un pictogramme qui représente une silhouette, à l'allure plutôt masculine. L'idée d'en changer ne figure (pour l'instant) sur aucun programme des candidat.es déclaré.es à la mairie de Paris.

Sur un blog de Libération, baptisé Les 400 culs, l'écrivaine et anthropologue, Agnès Giard s'interroge : « Des stéréotypes… pour lutter contre les stéréotypes ? »  « A trop vouloir réparer l’injustice soi-disant faite aux femmes, les concepteurs des panneaux ont fini par verser dans les clichés les plus éculés - écrit-elle- Avec ces nouveaux panneaux, voilà les femmes ramenées 50 ans en arrière, à l’époque des robes et des cheveux longs. Féminiser la signalétique, c’est reproduire la division binaire déjà à l'oeuvre dans les WC publics. » « Comment peut-on voir du féminisme dans une conception de la femme si manifestement rétrograde, qui recycle les clichés misogynes du XIXe siècle ? », ajoute-t-elle.  

Alors faut-il ou non tomber dans le panneau ? La question peut se poser.