Génocide au Rwanda : "Une douleur que je ne peux pas partager"

Leiny Munyakazi est une rescapée du génocide des Tutsis au Rwanda. Trente ans après, elle témoigne de l'horreur qu'elle a vécue. La perte de sa famille, l'isolement, le silence, le traumatisme. Aujourd'hui, elle milite au sein d'une association pour aider les rescapés à "se reconstruire". 

 

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Leiny Munyazaki

Leiny Munyazaki, rescapée du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, ici lors de notre entretien à TV5monde, le 4 avril 2024 (Paris).

©TV5monde/Margot Hutton
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"J’avais 33 ans j’étais jeune veuve. J’avais trois petites filles de neuf ans, huit ans et deux ans et demi", ainsi commence le récit Leiny Munyakazi, lors de notre rencontre dans les locaux de TV5monde, à quelques jours des commémorations du 30e anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda. 

Entre avril et juillet 1994, au Rwanda le massacre perpétré par les Hutus contre les Tutsis a fait près d’un million de morts.

Au printemps 1994, elle quitte Kigali pour aller cacher ses enfants chez sa sœur en province rwandaise pensant les protéger.Tous les membres de sa famille seront assassinés, et elle sera la seule survivante. Dans le livre Rwanda 1994, Paroles de rescapés – Témoignage du génocide perpétré contre les Tutsi, publié en juin 2020 aux éditions l’Harmattan, elle livre son histoire aux cotés d’une dizaine d’autres survivants.

Paroles de rescapés Rwanda
©L'Harmattan

 

Toute une famille décimée 

"J’avais des frères et soeurs, des neveux des nièces qui ont tous été massacrés entre le 7 et le 16 avril 1994", confie Leiny Munyakazi, aujourd'hui âgée de 63 ans. "C’était trop dur, parce que j’ai perdu toute ma famille et que je suis restée toute seule. Ça a été horrible. C’est une horreur", ajoute-t-elle, la voix tremblante d'émotion à l'évocation de ses souvenirs.

Ce fut une partie de ma vie qui est partie et ça fait mal. C’est une douleur que je ne peux pas partager, je ne peux pas l’expliquer. Leiny Munyakazi, rescapée du génocide

"C’est quelque chose d’inexplicable de perdre toute sa famille. Surtout une grande famille comme la mienne. Avec mes frères et soeurs, il n'y avait aucune différence entre nous. C’est comme si on était des amis. On était tout entre nous. Ce fut une partie de ma vie qui est partie et ça fait mal. C’est une douleur que je ne peux pas partager, je ne peux pas l’expliquer", raconte-t-elle.

La reconstruction n’a pas été facile, mais elle estime malgré tout avoir eu la chance d’avoir un travail après le génocide. "Ça me permettait de ne pas avoir trop de besoins matériels et de pouvoir avancer dans la vie". Et d'évoquer ensuite le long chemin parcouru et encore à parcourir, car "ce n’est pas fini". 

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Parler pour "avancer"

Le plus difficile a été de retrouver la confiance. La confiance en elle, aux autres : "J’essaye d’avancer, j’essaye de vivre seule mais ce n’est vraiment pas évident. Je peux dire que ce qui est dur, c’est le partage que j’ai perdu, la confiance que j’ai perdue aux autres"

J’ai su comprendre que je dois affronter la vie sans ma famille. J’essaye d’avancer tout doucement. Leiny Munyakazi

Aujourd'hui encore, cela reste douloureux même si Leiny Munyakazi reconnait que cela va mieux depuis qu'elle "en parle". Parce qu’après avoir perdu toute sa famille, il lui été difficile de se confier aux autres, "parce que je ne les connaissais pas". "J’ai su comprendre que je dois affronter la vie sans ma famille. J’essaye d’avancer tout doucement", dit-elle.

Témoigner pour sortir du silence face à soi-même et aux autres, c'est ce que cette militante a mis en place, lentement, au fil des années de sa "reconstruction". Mais elle insiste sur la solitude des rescapés, "Parfois, ils se retrouvent avec des traumatismes et beaucoup de pensées, après tout ce qu’ils ont vécu". C'est ce qu'elle appelle "le parcours du génocide et d’après le génocide". 

Cahiers de mémoires de Kigali

L'entraide et l'échange au sein d'une association de femmes

Après être restée quatorze ans au Rwanda après le génocide, Leyni Munyakazi a trouvé asile en France, "Je voulais un changement pour voir autre chose, pour changer, que tout ne me rappelle pas mon passé. Je voulais aller ailleurs". Elle vit désormais à Nanterre où elle préside une association "pour que les gens puissent libérer la parole et qu’ils puissent échanger". L'objectif est de permettre aux rescapé.e.s vivant en France de sortir de leur isolement social et psychologique, de se souvenir et de se reconstruire.

Entre femmes, on peut se confier et voir ce que l’on peut avoir comme solution pour la reconstruction. Leiny Munyakazi 

"Entre femmes, on parle du génocide et de nos expériences pendant le génocide et de notre vécu. Entre femmes, on peut se confier et voir ce que l’on peut avoir comme solution pour la reconstruction", conclut-elle. "Beaucoup d'années sont passées avec la souffrance. Mais l'important, c'est que je puisse m'épanouir. Je parviens à sourire et à avancer", lâche-t-elle enfin, le visage emprunt d'espoir, à l'image du nom donné à son association "Tubeho family", "Tubeho "qui signifie "vivre".

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