Terriennes

Géraldine Le Roux, aventurière des mers à l’assaut des microplastiques

Géraldine le Roux à bord du voilier <em>TravelEdge</em>.
Géraldine le Roux à bord du voilier TravelEdge.
©Ky Delaney

Quel impact la pollution des océans a-t-elle sur la santé des femmes ? C'est la question à laquelle cherche à répondre Géraldine Le Roux. Avec ses "soeurs des mers", cette anthropologue militante a participé à "eXXpedition", un projet 100% féminin. Quatorze femmes ont fait le tour du monde à bord d'un voilier pour étudier la pollution plastique des océans. Rencontre.

Depuis l’île de Pâques, dans l'océan Pacifique, en Polynésie, la Bretonne Géraldine Le Roux a embarqué vers Tahiti à bord du voilier TravelEdge. Aux côtés de 13 femmes d’origines et de professions différentes, cette anthropologue océaniste a mené sa première "eXXpedition". Un projet 100% féminin initié par la skippeuse britannique Emily Penn qui s'est fixé pour mission de dresser un état des lieux de la pollution plastique dans les océans, de collecter des échantillons et de les faire analyser sur terre pour, enfin, en mesurer leur impact sur la santé des femmes.

Emily Penn (à droite) et Imogen observent et sortent du tamis un microdéchet plastique, à placer dans une fiole en vue de l'examen suivant.
Emily Penn (à droite) et Imogen observent et sortent du tamis un microdéchet plastique, à placer dans une fiole en vue de l'examen suivant.
©Rachel Lucas et eXXpedition

Dans son livre Sea Sisters Géraldine Le Roux raconte l'aventure humaine de cette "eXXpedition" placée sous le signe de la science participative et de la sororité.

Entretien avec Géraldine Le Roux

Le 9 mars 2020, vous avez embarqué à bord du TravelEdge, un imposant voilier de 21 mètres, spécialement préparé pour le projet eXXpedition. En quoi consiste ce projet ?

TravelEdge vue du mat. 
TravelEdge vue du mat. 
©Maggie Kerr et eXXpedition

L’objectif d’eXXpedition est double. Il s’agit à la fois de faire un tour du monde en voilier afin d’étudier la concentration et la dispersion du microplastique dans les océans. L’autre objectif est de constituer un réseau de femmes engagées, des scientifiques et des membres de la société civile, de toute génération, de toute origine et toute profession qui, ensemble, vont découvrir comment documenter la pollution plastique en mer et sur terre, et devenir des ambassadrices de la lutte contre la pollution marine.

Ce projet d’envergure est à l’initiative d’une skippeuse britannique, la plus jeune et la seule femme à avoir reçu le titre de yachtmaster de l’année, Emily Penn. Depuis plusieurs années, cette trentenaire organise des expéditions en mer à chaque fois entièrement féminine. Les deux XX d’eXXpedition rappelant le nombre de chromosomes portés par chaque membre de son équipage. Son envie est de susciter des vocations chez les plus jeunes en constituant une équipe de modèles inspirants pour rétablir l’équilibre dans les métiers de la mer et des STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques). Des secteurs où les femmes sont encore peu représentées.

Il ne s’agit pas de diaboliser le plastique, plutôt de sensibiliser aux éventuels risques et à solliciter plus de recherches scientifiques sur ces questions.

Géraldine Roux, océaniste et autrice de Sea sisters

L’une des raisons pour lesquelles eXXpedition est un projet 100% féminin s’explique aussi par le rapport qu’il peut y avoir entre la gestion des déchets plastiques et les questions de santé publique. Car si cette pollution touche les mammifères et les organismes marins, elle impacte aussi les humains. La pollution plastique génère en effet des polluants organiques persistants (POP). Il s’agit de composés persistants, bioaccumulables, toxiques et mobiles. Après une analyse sanguine et de cheveux, Emily Penn s’est rendu compte que 29 d’entre eux étaient présents dans son sang. Or, la plupart de ces substances sont des perturbateurs endocriniens, suspectés de jouer un rôle dans l’augmentation du taux de cancer du sein. Pendant la grossesse, ces perturbateurs hormonaux peuvent aussi être transmis à l’enfant. Malgré tout, Emily Penn ne cherche pas à diaboliser le plastique. Il s’agit plutôt de sensibiliser les uns et les autres aux éventuels risques et à solliciter plus de recherches scientifiques sur ces questions.

Une mèche de cheveux est coupée en vue d'un test aux POP : à son retour, Géraldine Roux découvrira qu'elle a un taux anormalement élevé de mercure.
Une mèche de cheveux est coupée en vue d'un test aux POP : à son retour, Géraldine Roux découvrira qu'elle a un taux anormalement élevé de mercure.
©eXXpedition

Qu’est-ce qui vous a motivée à postuler pour faire partie de l’un des équipages d’eXXpedition ?

Je suis enseignante chercheuse, anthropologue, spécialiste des arts et des sociétés océaniennes. Depuis quelques années, je travaille sur la perception culturelle de la pollution plastique. J’ai notamment oeuvré à faire connaître le mouvement artistique des ghostnets, des objets d’art réalisés à travers le monde avec des fils et des filets de pêche perdus, abandonnés ou délestés en mer.

Le filet de pêche peut mesurer plus d’un kilomètre de long et peser plus d’une tonne. Mais dans son processus de dégradation, il se détériore en micro particules. En effet, sous l’action conjuguée des ultraviolets, du sel, des embruns et des vagues, la plupart des macrodéchets plastiques se dégradent en particules de quelques centimètres, millimètres et nanomètres. De ce fait, tout organisme marin est en contact avec des déchets plastique. Et j’avais envie de voir de mes propres yeux comment ça se passe dans l’immensité océanique. Comment fait-on pour saisir cette invisibilité, cette pollution nanoscopique ?

Géraldine le Roux à bord du <em>TravelEdge.</em>
Géraldine le Roux à bord du TravelEdge.
©Bonita

Bretonne d’origine, amoureuse de la mer, j’avais également toujours rêvé de naviguer au long cours, d’autant plus inspirée par mon ami jardinier et essayiste Gilles Clément qui a écrit un livre à bord d’un cargo. J’ai eu envie de vivre à mon tour cette aventure ! En découvrant qu’eXXpedition était un projet de science participative qui permettait à 300 femmes, de tout âge et de toute nationalité, d’embarquer sur un des 30 legs (étapes) d’un tour du monde de deux ans, j’ai été conquise.

Vous avez fait connaissance avec vos coéquipières en arrivant à Rapa Nui, l’île de Pâques, en mars 2020. Treize femmes que vous surnommez vos "sea sisters"…

Toutes sont des femmes aux profils différents et à la fois complémentaires. La benjamine avait 26 ans et la doyenne 56 ans. Certaines ont grandi ou partiellement vécu dans des environnements ecofriendly ou pratiqué des sports nautiques.

Hanga Roa, capitale de Rapa Nui, Îles de Pâques.
Hanga Roa, capitale de Rapa Nui, Îles de Pâques.
©Chris Hoare, via Flickr

Parmi elles, Ky, qui après avoir travaillé dans un grand cabinet d’avocats américain, se préparait à enseigner à Harvard quand elle a décidé de devenir monitrice de kayak ; Laura, top modèle australienne, diplômée en biologie marine et égérie de marques et d’associations travaillant dans le secteur du recyclage ; Tavi, une jeune surfeuse de Rapa Nui, qui s’inspire de méthodes polynésiennes ancestrales pour préserver les océans ; ou encore Meraki, collaboratrice de l’ONG Sea Sheperd et tatoueuse qui prévoit de rédiger une charte à destination de l’industrie du tatouage pour inciter les professionnels à réduire leur consommation de matière plastique et privilégier gants, masques et autres protections sanitaires fabriqués en matériaux d’origine végétale.

Coucher de soleil à proximité de l'archipel des Tuamotu en Polynésie française. Dernière semaine.
Coucher de soleil à proximité de l'archipel des Tuamotu en Polynésie française. Dernière semaine.
©Rachel Lucas et eXXpedition

Emily Penn, qui avait embarqué avec nous pour ce tronçon, le plus long du tour du monde, Maggie Kerr, la seconde maîtresse de bord, et Millie Webb, matelote, nous ont introduit aux opérations scientifiques. Avec Anna Strang, la capitaine, elles avaient aussi la charge du navire (assurer l’appareillage, constituer les ressources nécessaires pour une traversée et veiller à sur l’équipage pendant la navigation). Autant de rencontres humaines très enrichissantes.

Réunion et discussion autour des échantillons collectés en mer et en cours d'analyse à l'aide du microscope et du spectromètre. 
Réunion et discussion autour des échantillons collectés en mer et en cours d'analyse à l'aide du microscope et du spectromètre. 
©Rachel Lucas et eXXpedition

Avant d’embarquer, vous êtes restée quelques jours à Rapa Nui, l’île de Pâques. Pourquoi cette première étape terrestre était-elle primordiale ?

Un des principes d’eXXpedition est de toujours commencer l’aventure à terre parce que, pédagogiquement, c’est une manière d’expliquer la provenance des déchets marins qui, à 80%, sont d’origine terrestre. Un déchet marin, c’est un déchet qui a été mal jeté ou mal géré à terre. Avec une roue métrique nous avons donc parcouru les rues d’Hanga Roa, la capitale de Rapa Nui, pour déterminer centimètre par centimètre le taux de concentration des microplastiques ou macro déchets, voir s’il y avait suffisamment de poubelles, et rencontrer les habitants de Rapa Nui pour comprendre leur vision de la situation. Nous avons aussi réalisé un nettoyage de plage. Le but de cette étape est aussi de faire connaissance avant d’embarquer pour la traversée.

Comptage de déchets avant le départ du voilier, dans la ville d'Hanga Roa à Rapa Nui, île de Pâques. Les informations des déchets collectés seront rentrées dans l'application MarineDebris Tracker. La roue métrique sert à déterminer l'emplacement des déchets au centimètre près sur un tronçon de cent mètres.
Comptage de déchets avant le départ du voilier, dans la ville d'Hanga Roa à Rapa Nui, île de Pâques. Les informations des déchets collectés seront rentrées dans l'application MarineDebris Tracker. La roue métrique sert à déterminer l'emplacement des déchets au centimètre près sur un tronçon de cent mètres.
©Rachel Lucas et eXXpedition

Comment s’est déroulée la cohabitation durant les 17 jours de traversée ?

Je m’interrogeais au départ sur le huis clos nautique, encore plus sur le huis clos féminin. L’aventure s’est très bien passée. Il y a eu beaucoup de bienveillance et de coconstruction. C’est-à-dire que lorsque l’une de nous n’allait pas bien, les autres étaient là pour prendre en charge telle ou telle tâche. Du fait de leurs personnalités très fortes, de ces vies très riches qu’elles avaient toutes eues, même pour les plus jeunes, nous avions toujours beaucoup à partager. Cela a rendu notre huis clos, traversé par la pandémie de la Covid-19, beaucoup plus facile à vivre sur le bateau.

Nous avons fait l’expérience d’un apprentissage de valeurs de respect relevant, sans que cela ne soit ouvertement revendiqué, de l'écoféminisme.
Géraldine Roux, océaniste et autrice de Sea sisters

Sur TravelEdge, nous avons fait l’expérience d’un apprentissage de valeurs de respect relevant, sans que cela ne soit ouvertement revendiqué, de l'écoféminisme, mouvement qui encourage à prendre soin de la terre comme de son corps. Plusieurs d’entre nous se sont douchées à l’eau de pluie, une manière de compenser le peu de douches (une tous les trois jours) et de faire corps avec "mère nature". Quant aux protections hygiéniques, nombreuses sont les navigatrices à avoir privilégié la coupe menstruelle afin de réduire leur empreinte carbone. Il était essentiel de réduire nos déchets faute de place pour les conserver, mais également par respect de soi, des autres, et de l’environnement.

Quelles étaient vos missions à bord du voilier et qu’avez-vous appris sur la pollution plastique dans les océans ?

Nous étions des membres de l’équipage à part entière. Notre vie était organisée en tâches. Toutes les quatre heures, on changeait d’activité : navigation (lever les voiles, tenir la barre, etc.), ménage, cuisine et science. Dans l’après-midi, les trois skippeuses prenaient la main sur le navire. Quant à nous, nous avions pour mission de gérer la science. Nous avions à notre disposition plusieurs équipements scientifiques. Parmi eux, le filet manta qui tire son nom de sa forme. Il s’agit d’un filet agrémenté de deux ailes qui permettent de le maintenir à la surface de l’eau et dans lequel viennent s’engouffrer des organismes anthropiques ou naturels. La bouteille Niskin que nous mettions à l’eau tous les jours nous permettait aussi de faire des prélèvements, à vingt mètre de profondeur.

Le filet manta, mis à l'eau chaque jour, pour prélever à la surface des échantillons. 
Le filet manta, mis à l'eau chaque jour, pour prélever à la surface des échantillons. 
©Géraldine Le Roux et eXXpedition

Les éléments organiques étaient remis à l’eau. Quant aux microplastiques, nous les gardions pour les pré-analyser à l’aide de pipettes, de fioles ou de spectromètres. Nous devions compter les spécimens collectés et inscrire dans un journal leur lieu de récolte avec la latitude, la longitude, la température de l’eau, les conditions météorologiques, etc. Les scientifiques constatent que sur les 300 millions de tonnes de plastique fabriquées annuellement dans le monde, entre 4 et 10 millions se déversent dans les océans chaque année. Tous ces éléments récoltés par eXXpedition leur permettront dans un futur proche de mieux comprendre leur dispersion.

Microplastiques mis en fiole, avec en arrière-plan, Meraki, la tatoueuse, Kristine, Norvégienne travaillant dans le développement durable, et Imogen, spécialiste de la gestion des déchets dangereux. 
Microplastiques mis en fiole, avec en arrière-plan, Meraki, la tatoueuse, Kristine, Norvégienne travaillant dans le développement durable, et Imogen, spécialiste de la gestion des déchets dangereux. 
©Emma

A ce jour, quelles sont les solutions envisagées pour "nettoyer" les océans des déchets plastique ? Selon vous, la science participative fait-elle partie de la réponse… ?

Certaines initiatives, très médiatisées comme l’aspirateur des mers du Néerlandais Boyan Slat, proposent de capturer les déchets. Les chercheurs sont sceptiques, les déchets plastiques marins étant rarement de grande taille. D’autres, comme Plastic Odyssey, porté par le jeune Français Simon Bernard, font la promotion de la pyrolyse, un procédé de distillation qui permet de produire du carburant à partir de déchets plastique.

La science participative montre l’envers du décor et incite chacun à s’engager dans la voie du changement, à son échelle, selon ses valeurs et ses envies.
Géraldine Roux, océaniste et autrice de Sea sisters

Quoiqu’il en soit, depuis 1960, la production de plastique n’a cessé d’augmenter. Il faut réduire autant que possible sa production. Comme le répètent les porteuses du projet eXXpedition, il est urgent de "fermer le robinet". Et c’est là que la science participative a son rôle à jouer, car elle montre l’envers du décor et incite chacun à s’engager dans la voie du changement, à son échelle, selon ses valeurs et ses envies.

Vous êtes de retour en Bretagne où vos enseignez à l’université. De participante au projet eXXpedition, vous êtes devenue ambassadrice du défi plastique. Comment comptez-vous poursuivre votre engagement pour sensibiliser et lutter contre la pollution des océans ?

Paru en juin 2021 chez Indigène Editions.
Paru en juin 2021 chez Indigène Editions.

Le livre me permet de poursuivre cet engagement. Il est prévu que j’intervienne dans plusieurs établissements scolaires, également dans des festivals. Un de mes prochains défis est de pouvoir former et sensibiliser la nouvelle génération d’étudiants à ces questions en matière de développement durable, de les amener à travailler sur les terrains proches, mais aussi lointains.

Je viens de collaborer au montage d’une grande exposition au Museum d’histoire naturelle du Havre, à l’occasion de l’événement estival L’escale australienne. Le musée m’a sollicitée pour acquérir et négocier avec des artistes australiens afin de constituer la plus grande collection d’art des ghostnets jamais présentée dans un musée français. C’est une installation de 27 oeuvres créées à partir de filets de pêche et réalisées uniquement par des artistes autochtones et non autochtones. L’objectif est de susciter des émotions, de l’émerveillement et des questionnements chez les visiteurs.

Exposition <em>Ghost Nets of the Ocean </em>à Darnley, en Australie, au musée des civilisations asiatiques.<br />
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Exposition Ghost Nets of the Ocean à Darnley, en Australie, au musée des civilisations asiatiques.

©Choo Yut Shing via Flickr

Enfin, je collabore avec la graphiste Claire Marsault qui devait participer au Leg 8 d’eXXpedition. Nous allons raconter comment elle-même s’est préparée à cette aventure, et comment j’ai vécu la traversée à travers une bande dessinée de manière à toucher un plus large public.

La crise sanitaire due à la pandémie de Covid-19 incite les habitants de la planète à changer leurs comportements, à réduire leurs déchets, à être plus responsables… Cette prise de conscience peut-elle avoir un impact à long terme sur la santé de nos océans et par conséquent la nôtre ?

Je l’espère. Parce qu’aujourd’hui, les études montrent la corrélation entre la bonne ou mauvaise santé d’un écosystème, que ce soit l’environnement marin, la qualité de l’air, et la santé humaine. Beaucoup de médias portent cette voix-là. Personne ne peut dire qu’il ne savait pas, même si les gens tardent parfois à agir… Il faut absolument continuer à essayer de montrer des solutions. Par exemple, remplacer une paille en plastique par une paille en métal ou en bambou. Je faisais part notamment à mes coéquipières de mon effarement devant la quantité de plastique donnée lors des trajets en avion. L’une d’elle m’a partagé cette solution : tendre une gourde à l’hôtesse de l’air pour qu’elle la remplisse d’eau plutôt que de prendre un gobelet en plastique. Je ne veux pas faire culpabiliser les gens ou leur donner des leçons. Je suis moi-même entourée de plastique mais on peut tous agir à notre échelle, que ce soit par des petits gestes du quotidien ou en mobilisant nos entreprises, collectivités et gouvernements.

Fin du voyage à bord du <em>TravelEdge</em>.
Fin du voyage à bord du TravelEdge.
©Rachel Lucas et eXXpedition