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Gina Haspel : qui est la nouvelle patronne controversée de la CIA ?

Gina Haspel, actuelle numéro 2 de la CIA, a été choisie par Donald Trump pour en prendre les rênes, si le Sénat donne son feu vert. (Photo datant du 21 mars 2017 et fournie par la CIA)
Gina Haspel, actuelle numéro 2 de la CIA, a été choisie par Donald Trump pour en prendre les rênes, si le Sénat donne son feu vert. (Photo datant du 21 mars 2017 et fournie par la CIA)
Crédit/CIA via AP

Les femmes sont-elles des bourreaux comme les autres ? La question interpelle, mais elle peut se poser concernant la personnalité de celle qui vient d'être érigée, après la confirmation du Sénat le 17 mai 2018, au rôle de l’une des femmes les plus puissantes des Etats-Unis, celle que tout le monde se devra de craindre : Gina Haspel, première femme nommée à la tête de la CIA.

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Pourquoi le nom de la nouvelle cheffe de l'une des plus grandes agences de renseignements du monde suscite-t-il autant de suspicion ? Le fait qu'elle soit une femme, la première à ce poste, ce qui pourrait sembler être une bonne nouvelle, ne semble pas provoquer l'écho attendu. Pourquoi ?

Il faut reconnaître que son CV est loin d’être vierge, et c’est sans nul doute pour cette même raison qu’elle a été choisie par Donald Trump. Gina Haspel a non seulement un passé d’espionne de renom, ce qui déjà interpelle dans ces milieux où tout doit rester classé "secret Défense", mais c’est surtout son rôle comme ancienne responsable des opérations clandestines dans les prisons secrètes, justement, de la guerre contre le terrorisme, qui fait tâche et pourrait compliquer sa nouvelle mission. Il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que ce qui se passait dans ces centres de détention n’est pas à raconter aux âmes sensibles. La torture y était légion.
 
Dans cet entretien à la RTS, fin mai 2018, Michelle Bachelet réagit à la nomination de Gina Haspel. L’ancienne présidente du Chili, figure de la lutte contre la torture, qu’elle a elle-même subie sous la dictature de Pinochet, se montre très critique, accusant la nouvelle cheffe de la CIA d'"actes très condamnables".

Celle qui va donc remplacer Mike Pompeo, lui-même remplaçant à la volée du chef de la diplomatie Rex Tillerson, (30ème limogeage au sein de l’administration Trump depuis le début du mandatj, ndlr) est présentée comme une agente très expérimentée. Aujourd’hui âgée de 61 ans, elle affiche 33 ans de dits bons et loyaux services au sein d'un bureau à la réputation de moins en moins glorieuse, et au passé sombre publiquement défloré, la CIA. L'agente Gina Haspel a servi dans plusieurs endroits du monde, notamment à Londres à la fin des années 2000.

Une espionne exemplaire et une patriote dévouée

En 2017, elle se hisse presqu'au sommet, se retrouvant numéro 2 de l’agence. A ce moment-là, son patron dit d’elle : « Gina est une espionne exemplaire et une patriote dévouée qui apporte plus de 30 ans d'expérience dans l'agence. Elle est aussi une dirigeante expérimentée avec une aptitude fantastique à faire les choses et inspirer ceux qui l'entourent ». Même soutien de la part de trois anciens directeurs de l'agence, ainsi que d’autres responsables, dont James Clapper, ancien directeur du renseignement américain.
 
Son parcours fait qu'elle n'est pas adaptée pour ce poste.
Ron Wyden et Martin Heinrich, sénateurs démocrates
Les avis sont plus brouillés en revanche du côté de certains sénateurs démocrates. Deux d’entre-eux, Ron Wyden et Martin Heinrich avaient déjà émis des réserves lors de cette précédente promotion. Allant même jusqu’à l’écrire dans une lettre adressée au président Donald Trump. Selon les deux élus : « son parcours fait qu'elle n'est pas adaptée pour ce poste ».

Pour comprendre ce qui leur fait dire cela, il faut remonter à 2013. Gina Haspel prend la tête du Service national clandestin de la CIA pour … quelques semaines seulement. Elle se retrouve alors mise en cause pour son rôle dans l'installation après les attentats du 11 septembre 2001 de prisons secrètes à l'étranger où des méthodes comme la simulation de noyade, assimilée à de la torture, étaient employées pour interroger les suspects.

A l’époque, le Washington Post l’accuse d’avoir « géré une prison secrète en Thaïlande où les détenus étaient soumis à des simulations de noyade et à d'autres mauvais traitements ». Selon le quotidien américain, elle aurait également été impliquée dans la destruction en 2005 de 92 vidéos compromettantes sur ces techniques « d'interrogatoire poussé » appliquées sur plusieurs détenus.

Parmi eux figuraient deux Saoudiens, membres présumés d’Al-Qaïda. Il s’agit d’Abd al-Rahim al-Nashiri, considéré comme le cerveau de l'attentat contre le pétrolier Limburg en 2002 et de l'attaque contre le navire américain USS Cole en 2000, et d’Abou Zoubaydah, premier membre influent présumé du réseau islamiste capturé par les Américains après le 11 Septembre. Ce dernier aurait été « noyé » pas moins de 83 fois selon ses avocats, il a aussi perdu un œil pendant sa détention. Ces techniques d'interrogatoire n'ont permis aux militaires d'obtenir aucune information valable sur les futures attaques contre les États-Unis ni le moindre aveu. Le gouvernement a depuis abandonné ses poursuites, mais il reste détenu à la prison de Guantanamo.
 
Crédit CIA via AP
Un rapport classé top secret
De multiples éléments sur la torture pratiquée par la CIA sont consignés dans un rapport secret réalisé en 2014 par la commission du Renseignement du Sénat. Dans ce document de 6.700 pages, se retrouvent en détail les méthodes d'interrogatoire et les conditions de détention très controversées des suspects, durant lesquelles ont été utilisées des techniques interdites comme la simulation de noyade ou la privation de sommeil. Un résumé de 528 pages avait été rendu public en décembre 2014 mais la version complète reste classifiée jusqu’en 2029.

« Bloody Gina »

De quoi refroidir l'opinion publique, ou du moins médiatique, comparé à  l’enthousiasme, comme à son habitude surchauffé, du tweet du président Trump qui saluait mardi 13 mars 2018 l’arrivée d’une femme à la tête de l’agence de renseignements.
 

Les commentaires des médias américains apparaissent plus tièdes, voire glacés. Le fait qu’une femme prenne les rênes de la CIA passe au second plan. « The first woman CIA director is a smokescreen » ("La première femme directrice de la CIA est un écran de fumée" ndlr) titre le magazine The Atlantic pour qui « le genre de Gina Haspel est la chose la moins importante la concernant ».

Le Los Angeles Times reconnaît de son côté qu’elle a « constamment gravi les échelons des services secrets, pourtant dominés par les hommes (…) et qu’elle a adroitement navigué entre les postes difficiles à l’étranger et la vaste bureaucratie du siège de l’agence à Langley», mais le quotidien insiste sur le fait qu’elle « a dirigé dans le passé une prison secrète de l’agence, en Thaïlande, où les détenus étaient soumis à la torture ».

Le Time cite le communiqué du sénateur républicain de l'Arizona John McCain, torturé en tant que prisonnier de guerre alors qu'il servait au Vietnam : « Mme. Haspel doit expliquer la nature et l'étendue de sa participation au programme d'interrogatoire de la CIA au cours du processus de confirmation ».
 
On peut douter qu'elle doive jamais répondre publiquement à des questions sur son rôle dans ce qui équivaut à la guerre sale de l'Amérique.
Le New Yorker
« Il semble que le débat sur la torture dans l'esprit du Président, s'il y en a eu un, est terminé », commente Le Newyorker, ajoutant que « comme le nouvel emploi de Haspel est exempté de la confirmation du Congrès, on peut douter qu'elle doive jamais répondre publiquement à des questions sur son rôle dans ce qui équivaut à la guerre sale de l'Amérique ».

Pour le magazine Rolling Stone, « ce profil hautement contrasté pourrait susciter la résistance du Sénat », qui doit tout de même encore donner son feu vert à cette nomination pour la rendre effective. Le même article précise que le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains, une ONG basée à Berlin, avait appelé à l'arrestation de Gina Haspel pour son rôle dans la torture des détenus.

« La nouvelle directrice de la CIA a joué un rôle clé dans le programme de tortures et sa couverture illégale. Son nom figure dans une ordonnance top secrète sur la destruction d’enregistrements (des tortures, ndlr) afin d’éviter qu’ils se retrouvent au Congrès. Incroyable. », a réagi sur Twitter, le lanceur d'alerte Edouard Snowden, ex-fonctionnaire de la CIA.
 


John Kiriakou, un ancien agent de la CIA qui a connu Gina Haspel lorsqu'il travaillait pour elle en Thaïlande, y voit la preuve qu'il est possible d'« être engagée dans des crimes de guerre» et d'« arriver au sommet ». Cet ex-agent repenti devenu dénonciateur est aussi celui qui a donné écho à son surnom de "Bloody Gina" (sanglante Gina). Pas sûr que ça la desserve pour autant dans cette ère Trump, bien au contraire...

Le règne des femmes à la CIA, un progès ?

Dans le film Zero Dark Thirty (2013), la cinéaste américaine Kathryn Bigelow, évoquait la traque de Ben Laden et sa mise à mort par la CIA en mai 2011 avec pour figure majeure de cette chasse à l'homme, impitoyable et intraitable, une agente, faisant tout à la fois montre de ses facultés intellectuelles et physiques, jusqu'à l'horreur de la torture. Elle y faisait la part belle à la violence des femmes, avec un parti pris féministe qu'elle revendiquait : "Je suis une femme, et le film est évidemment celui d'une femme, produit par une femme, qui se veut un véritable hommage à trois ou quatre femmes très, très fortes." avait-t-elle lancé lors de la cérémonie des Golden Globes qui l'avait récompensée.

Et c'est une vraie question : doit-on se réjouir d'un point de vue féministe de la montée en puissance des femmes dans la CIA (désormais 43% des effectifs de l'agence de renseignement) et de leur appropriation des méthodes les plus violentes et odieuses pour servir leurs buts ? La réponse ne peut qu'être ambivalente…

Je ne célèbre pas la nomination de femmes à des postes élevés dans des régimes où la cruauté est un outil de gouvernance privilégié par un patriarcat.
Mona Eltahawy, journaliste-militante féministe égyptienne

Voici la réponse de Mona Eltahawy, journaliste, écrivaine et militante féministe égyptienne, qu'elle publie dans le New York Times du 27 mars 2018 dans une lettre intitulée "Aucune victoire féministe dans ce choix" (celui de Gina Haspen, ndlr) : "Malgré la vantardise de M. Trump, le choix de Mme Haspel pour la promotion n'est pas une victoire pour les femmes. Mon féminisme n'exige pas qu'une femme ait une chance égale d'être torturée aux côtés des hommes. La torture n'est pas moins mauvaise parce qu'une femme, et non un homme, l'exécute. Je ne célèbre pas la nomination de femmes à des postes élevés dans des régimes où la cruauté est un outil de gouvernance privilégié par un patriarcat; s'ils acceptent, ils ne sont rien de moins que des soldats de pied de ce patriarcat et de la violence qu'il a instituée." Et de conclure ainsi : "C'est pourquoi je refuse de célébrer ce mouvement pour promouvoir Gina Haspel, une femme avec trop d'expérience dans la cruauté et la tromperie. Elle et d'autres qui ont torturé pour la C.I.A. doivent être tenus pour responsables, et non récompensés." 

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes : 
Violence des femmes entre émancipation et défiguration de soi